Farbagate : Une affaire qui peut aller loin
En livrant à la justice son ancien ministre de l'Artisanat et des Transports aériens, Wade a-t-il réellement désamorcé la bombe Farba ? En tout cas, si c'est du bluff alors qu'un faisceau d'indices compromettants mouillent son chargé de propagande, il s'aliénerait une bonne partie de l'opinion. Si, par contre, son très dévoué chambellan est sacrifié sur l'autel du retour à l'orthodoxie républicaine, le camp de ses défenseurs pourrait se dégarnir. Autant dire que cette affaire Farba Senghor est une vraie bombe à retardement, un Watergate à la sénégalaise.
Source : Ferloo.com Qu'est-ce qu'elle est donc frappante la ressemblance entre l'affaire Farba Senghor et le scandale du Watergate ? En 1972, l'immeuble du Watergate abritant le siège du parti démocrate américain reçoit la visite de cinq cambrioleurs. Repérés par un agent de sécurité et arrêtés, l'un d'eux attira aussitôt l'attention. Colonel réserviste de l'armée de l'air, il est aussi un ancien des deux prestigieuses agences américaines de renseignements, le FBI et la CIA, et surtout membre du Comité pour la réélection du président (Richard Nixon). L'on vit alors aussitôt la main de la Maison Blanche derrière ce cambriolage. Mais le président et son entourage nient en bloc. Avant que des investigations menées par deux journalistes (Carl Bernstein et Bob Woodward du Washington Post) et une enquête sénatoriale ne lèvent le voile sur des faits de ce type, pratiqués à grande échelle au sein de l'administration présidentielle. Éclaboussé par ce scandale du Watergate, le président Nixon est finalement contraint à la démission. Même si l'on n'en est pas encore à pareils développements avec le dossier Farba Senghor, il existe tout de même tout un faisceau de ressemblances entre ces deux affaires. D'abord, le saccage des sièges de « L'As » et de « 24 Heures Chrono » n'est pas sans rappeler le cambriolage de l'immeuble du Watergate en 1972. Ensuite, autant la Maison Blanche sous contrôle républicain était au centre du scandale du Watergate à travers l'attaque du siège des démocrates, autant le Pds dont le siège a abrité la fameuse réunion destinée à affiner la stratégie d'assaut contre la presse, est à présent dans l'œil du cyclone. L'on peut aussi remarquer qu'à propos du Watergate, le cambrioleur dont la capture avait mené les enquêteurs sur la piste de la Maison Blanche, était membre du Comité pour la réélection du président Nixon. Tout comme l'agent recruteur des auteurs du saccage des sièges de « L'As » et de « 24 Heures Chrono » est identifié, d'après les premiers éléments de l'enquête, comme le président d'un Comité de soutien à Farba Senghor à l'hôpital Fann où il travaille. Enfin, pour peu qu'on soit superstitieux, on peut même s'attarder sur le chiffre 17, date à laquelle ont éclaté ces deux scandales (le 17 juin 1972 pour le Watergate et le 17 août 2008 pour l'assaut contre les journaux « L'As » et « 24 Heures Chrono »). L'affaire Farba Senghor connaîtra-t-elle pour autant le même aboutissement que le Watergate ? Doit-on s'attendre à ce que le chargé de la propagande du Pds et son mentor paient cash pour ce vandalisme d'Etat qui porte manifestement la signature de Farba Senghor ? Rien n'est moins sûr. Même si ce Farbagate peut tout de même aller très loin avec au moins deux hypothèses qui paraissent envisageables. 1ère hypothèse : l'enquête se révèle un bluff Ce scénario est le plus plausible pour ceux qui ne croient guère à ce que Wade accepte qu'on mène son Farba à l'échafaud. N'est-ce pas d'ailleurs avec sa bénédiction que le chargé de la propagande du Pds a toujours adopté cette posture belliqueuse qui lui vaut actuellement ses déboires avec la justice. Quand il s'est agi de mener la vie dure à l'ancien numéro deux du Pds et Premier ministre, Idrissa Seck, c'est lui Farba que Wade envoya au front. S'y prenant d'abord avec des attaques verbales d'une rare virulence, il finit par lancer son assaut contre le domicile de l'ancien chef du gouvernement, sis au Point E, qu'il fit badigeonner avec de la bouse de vache. Les auteurs de cette expédition, arrêtés et soumis à l'interrogatoire des policiers, désignent clairement Farba Senghor comme étant le commanditaire. Mais sans conséquence aucune. Au contraire, le chargé de la propagande du Pds gagnera plutôt en galon dans l'ordonnancement gouvernemental. Passant allègrement du rang de ministre délégué à celui de ministre plein et voguant tranquillement de la Solidarité nationale à l'Artisanat et Transports aériens, en passant par le ministère de l'Agriculture. Une trajectoire que le propagandiste en chef du Pds croit sûrement devoir uniquement à sa promptitude à se porter au combat sur tous les fronts ouverts par Wade. Ainsi, après Idrissa Seck, ce fut au tour de Macky Sall d'essuyer des vertes et des pas mûres toujours de la part de Farba. Avant que les chefs religieux, les travailleurs et syndicalistes de l'Asecna et les journalistes n'aient à découdre avec lui. Or, jusque-là Wade semblait plutôt s'accommoder du profil très va-t-en guerre de son chargé de la propagande. Mieux, quand Wade a voulu toucher au ministère de Moustapha Sourang, c'est à Farba Senghor qu'il sera instruit de fustiger publiquement « l'incompétence » de son collègue de l'Éducation nationale. Et quand bien même beaucoup s'en sont émus, fulminant contre l'indiscipline de Farba et le manque de solidarité gouvernementale, Wade, lui, n'a guère hésité à s'engouffrer dans la brèche pour confier l'Élémentaire et le Moyen/Secondaire respectivement à Moussa Sakho et Kalidou Cissokho à la faveur d'un léger réaménagement. Jusque-là donc, la complicité était encore de mise entre Farba et le Président. Sauf qu'en mettant à exécution ses menaces contre la presse pour avoir lancé son expédition punitive contre « L'AS » et « 24 Heures Chrono », le propagandiste en chef du Pds en a trop fait. Faisant courir à son maître le gros risque de traîner des collaborateurs de son acabit dans les sphères d'Etat et dans l'espace de la République. Et surtout pas à un moment où les feux de la rampe éclairent de manière crue les aspects troubles et interlopes de certains serviteurs de Wade que rien n'aurait dû mettre au-devant de la scène. Farba a donc payé pour son excès de zèle. Surtout à un moment où, après l'affaire Cambell et Kara Thioune à propos de laquelle la machine judiciaire marque manifestement le pas, les juges et l'Etat, à travers le Garde des Sceaux, ne pouvaient rester sans réagir. Au risque de mettre en péril l'appareil judiciaire, tellement les Sénégalais seraient alors bien fondés de ne plus avoir confiance en leur justice. En somme, la ficelle était trop grosse et le moment très mal choisi pour que la sanction ne tombe pas sur Farba. Mais le fait pour Wade d'avoir déchu de son cocon de ministre son très dévoué chambellan pourrait bien suffire comme sanction à ses yeux ? En limogeant Farba Senghor, peut-être a-t-il voulu simplement éloigner un collaborateur qui était devenu gênant et non le livrer pieds et poings liés à la justice ? En tout cas, l'entourage immédiat de Wade a ceci de particulier que ceux qui y ont élu domicile n'en sortent pas facilement. La preuve par Pape Samba Mboup, rattrapé par une affaire de mœurs, puis éloigné du gouvernement le temps de se prêter à une instruction terminée en queue de poisson, avant de retrouver finalement sa place dans la galaxie présidentielle. Mais aussi Samuel Sarr limogé de la direction de la Sénelec pour insuffisance de résultats avant de regagner le gouvernement pour, bizarrement, assurer la tutelle de ladite société en tant que ministre de l'Énergie. Or, Pape Samba Mboup, Samuel Sarr comme Farba Senghor ont ceci de commun qu'ils ont longtemps cheminé avec Wade et en ont sûrement beaucoup vu et entendu pour être tenus loin du cercle présidentiel. Surtout que Farba Senghor, en ce qui le concerne, a tellement rendu service à son maître qu'on verrait mal ce dernier le laisser broyer par la machine judiciaire. Une hypothèse que vient d'ailleurs corroborer la tournure prise par l'instruction de son dossier. Car en envoyant de façon expéditive les auteurs du saccage des locaux de « L'As » et de « 24 Heures Chrono » devant le tribunal des flagrants plutôt qu'aux Assises, la justice se montre curieusement assez bienveillante à leur endroit. Aussi, ne devrait-on guère s'étonner qu'elle le soit envers le présumé commanditaire que l'on cherche manifestement, soit dit en passant, à extraire des juridictions ordinaires par une procédure passant par une mise en accusation votée par l'Assemblée et donc la saisine de la Haute cour de justice. Quand bien même les actes à lui reprochés ne sont guère en rapport avec la gestion des affaires de l'Etat et ne rentrent donc pas dans les attributions de la dite cour. Relevant plutôt du délit de droit commun. Mais enfin, si par quelques arguties juridiques, on parviendrait à tirer d'affaires le chargé de la propagande du Pds, on porterait alors un énième coup de semonce à la justice. On donnerait surtout aux justiciables toutes les raisons de retirer définitivement leur confiance à la justice pour recourir, au besoin, à la justice privée. Ce qui serait la meilleure manière d'installer la chienlit. Avec des conséquences incalculables. 2ème hypothèse : Farba sacrifié sur l'autel de l'orthodoxie républicaine Tout est allé tellement vite dans la déchéance du ministre de l'Artisanat et des Transports aériens qu'on pourrait bien y voir une volonté de mettre, enfin, un terme à la récréation. Comme certains en prêtent d'ailleurs l 'intention à Wade. Limogé le jeudi 28 août, Farba s'est vu convoquer par le procureur de la République dès le lendemain pour audition. Et devant son refus de déférer à la convocation du juge, c'est le président Wade himself qui signe, trois jours après son limogeage, le décret autorisant son audition. Alors, Wade a-t-il réellement l'intention de sévir cette fois-ci ? L'hypothèse n'est peut-être pas à écarter avec tout le risque de chambouler totalement la donne avec ce qui sera, assurément, le plus gros coup de théâtre sous l'alternance. Jusque-là , en effet, c'est la ligne dure incarnée par le désormais ex-ministre de l'Artisanat et des Transports qui semblait avoir l'adhésion de Wade. Mais sans doute Farba n'a-t-il pas senti venir le bémol quand Wade, à la faveur de la visite du khalife général des mourides au palais, s'était montré moins hostile à la tenue des Assises nationales qu'à l'époque de leur lancement ? De la même manière qu'il n'avait pas perçu, à travers l'intrusion de son collègue de l'Enseignement Moyen et Secondaire Kalidou Diallo dans le dossier de l'Asecna la volonté de son maître de mettre la pédale douce. Toutes choses qui laissent à penser que Wade a peut-être fini par comprendre qu'il ne servait à rien, et qu'il était même dangereux pour son régime, de laisser faire la logique jusqu'au-boutiste de son chargé de la propagande. Seulement voilà : Farba Senghor sacrifié sur l'autel du retour à l'orthodoxie républicaine et de la restauration de l'autorité de la justice, le plus gros risque est de le voir recourir à la même stratagème que tous les déchus du Sopi. Quel danger en effet que de voir un Farba Senghor complètement lâché se lâcher ? Et se mettre à parler. Ce qu'il a déjà commencé à faire, il est vrai sans grande conséquence jusque-là . Ne l'a-t-on pas vu voler dans les plumes de l'actuel Premier ministre, l'accusant presque ouvertement de chercher à lui mettre des bâtons dans les roues. Et à le « liquider » depuis que la rumeur avait fait état de sa probable nomination comme chef du gouvernement. N'a-t-on pas non plus entendu le chargé de la propagande du Pds dire à haute et intelligible voix que « dans le passé, des personnalités ont été citées dans des cas plus graves encore, mais jamais le Président n'a autorisé son ministre à aller répondre à une convocation du Procureur ». En langage moins codé, cela voudrait bien dire qu'il n'est pas disposé à boire le calice jusqu'à la lie pour une affaire bénigne, qui plus est simplement pour faire plaisir à son maître, là où d'autres n'ont guère été inquiétés dans des affaires autrement plus condamnables. On peut voir certes un aveu à travers ces propos. Mais aussi toute la détermination de Farba à vendre chèrement sa peau. Surtout qu'il se voyait déjà tout proche de la consécration. Car, à défaut du poste de Premier ministre, Farba, selon des sources proches de l'entourage présidentiel, était bien parti pour être le patron d'un Pds à la croisée des chemins. Un Pds acquis à la cause du dauphin désigné de Wade, en l'occurrence Karim Wade, et où avec un Farba Senghor à la baguette, tous ceux qui seraient réfractaires à ce scénario se verraient sabrer. Si on le disait donc jusqu'ici « fou du roi », un Farba Senghor dépouillé, déchu de son piédestal et déçu de son rêve de diriger le Pds est autrement plus dangereux en ce qu'il pourrait bien se transformer en « fou de la République ». A noter enfin qu'au cours de fol mois d'août, deux sanctions sont venues toucher un ministre technocrate docile, en l'occurrence Ibrahima Sarr, victime manifestement de cette obscure affaire de dépassement budgétaire portant sur 109 milliards et un ministre politique téméraire, Farba Senghor. De quoi croire qu'il n'est donc pas bon sous Wade d'être ni trop docile et obéir au doigt et à l'œil, ni trop téméraire au risque d'émettre sur un tempo un cran au-dessus de celui du maître. Avec ces exemples-là , qui osera donc se mouiller pour défendre la logique de Wade qu'il est finalement le seul à détenir et à maîtriser. Personne. Et ce pourrait être là aussi une des conséquences de cette affaire qui, décidément, peut mener loin. Bien loin. Lu 1260 fois
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