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Ibrahima Macodou Fall dénonce la privatisation de Dagris

le Samedi 26 Mai 2007 à 15:05 | Lu 5552 fois


Dagris, ex-Compagnie française pour le développement des fibres textiles (Cfdt), fondée à l’époque des colonies, est toujours un opérateur de premier plan pour le coton africain via sa dizaine de filiales. Seulement voilà, l'Etat français, qui est majoritaire dans le capital de Dagris, veut céder ses parts aux privés. Déjà en janvier 2006, le ministère français de l'Economie et des Finances annonçait la mise en vente des 64,7 %. Un vent de panique chez les professionnels du coton africain. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, le président de l'Organisation professionnelle des industries cotonnieres et textiles des pays de l'Uemoa(Opict), Ibrahima Macodou Fall, regrette le silence des Africains sur le processus de privatisation de l'ex-Cfdt, un héritage du Général De Gaulle.

Source : Walfadjri


Ibrahima Macodou Fall dénonce la privatisation de Dagris
Wal fadjri : L'Etat français a engagé le processus de privatisation de Dagris (Développement agricole et industriel du Sud). Quels commentaires vous inspire cette opération ?
Ibrahima Macodou Fall : La privatisation de Dagris était sur les tablettes de l'Etat français depuis plusieurs années. Ce n'est pas une surprise. En son temps, nous avions attiré l'attention des autorités sur ce risque lorsqu'il s'est agi de privatiser la Sodefitex avec le choix porté sur Dagris comme partenaire stratégique. Ce qu'il faut regretter simplement, c'est le silence des Africains, c'est la non prise en compte de cette situation dans les schémas de privatisation de nos sociétés cotonnières, c'est l'immobilisme de nos Etats face à ce processus qui touche plus de 6 millions de paysans dans les seuls pays de l'Uemoa. C'est incompréhensible au moment où nous nous battons pour la survie de nos filières cotonnières.

Wal fadjri : Que pouvaient faire les Africains ?

Ibrahima Macodou Fall : Il convient de rappeler que Dagris, ex-Cfdt (Compagnie française pour le développement des fibres textiles), fut fondée en 1949, à l'époque des colonies, pour jouer un rôle bien défini dans le cadre d'une coopération structurée entre les Etats africains et l'Etat français. Il a été mis en place un cadre institutionnel qui justifiait que nos Etats aient accepté de confier une partie de leur patrimoine économique, social et politique à l'Etat français fortement présent dans le capital de leurs sociétés cotonnières à travers la Cfdt rebaptisée Dagris. Des instruments ont été mis en place dans le cadre de la coopération pour accompagner le développement de ces sociétés. C'est dans ce cadre que Dagris et ses filiales contrôlent actuellement 51 % de la Sodefitex au Sénégal, 51 % de la Socoma au Burkina, 60 % de la Gambia cotton, 40 % de la Cmdt au Mali, etc. Aussi Dagris, à travers ses filiales, intervient dans l'organisation, la production et la commercialisation de la production cotonnière de ces sociétés. Il me semble logique que les Etats africains soient impliqués au premier plan dans ce processus, mais j'ai l'impression que ce n'est pas le cas au moment où je vous parle.

Wal fadjri : Comment ?

Ibrahima Macodou Fall : C'est d'abord une affaire entre Etats. L'esprit et le cadre institutionnel qui avaient sous-tendu cette coopération, justifient que les Etats africains revendiquent leur ‘droit de préemption’ ou tout au moins pour ce qui concerne les actions détenues par Dagris et ses filiales dans les sociétés cotonniéres africaines, bien qu'ils soient absents du capital de Dagris. Dagris, ex-Cfdt, est devenue ce qu'elle est aujourd'hui grâce à l'effort financier considérable de la France et des Etats africains. Prenez le cas de la Sodefitex. Quand il s'est agi de céder des actions détenues par l'Etat du Sénégal dans celle-ci, Dagris a fait valoir son droit de préemption. D'ailleurs, la cession d'une partie des actions de l'Etat à une filiale de Dagris est dans la limite de la légalité au regard de la loi organisant les conditions de cession des actions de l'Etat. Des actions ont été cédées à une filiale de Dagris sans appel d'offres, violant ainsi les dispositions légales en la matière. Cette ‘exception’ a été rendue possible parce qu'il y avait la coopération française. Elle n'a pas non plus entraîné une réaction au sein des partenaires au développement qui surveillent pourtant es conditions de cession des entreprises publiques au nom de la bonne gouvernance. Bien que notre pays ne soit pas représenté dans le capital de Dagris, le principe de réciprocité peut valablement être opposé à l'Etat français dans le cadre de son désengagement de celle-ci. C'est une question d'équité, de justice et de respect, essentielle dans l'exercice d'une bonne coopération ou d'un droit contractuel. L'Etat du Sénégal doit mener une démarche volontaire vers l'Etat français pour la reprise des actions détenues par Dagris et sa filiale dans le capital de la Sodefitex et, par la suite, en toute souveraineté, conduire un processus de cession de ces actions reprises. Les critères qui avaient conduit au choix de Dagris, justifient cette démarche. Je ne comprendrais pas qu'on puisse assister à une cession ne serait-ce que partielle de la Sodefitex sans tenir compte des intérêts du Sénégal, des principes de la coopération avec l'Etat français qui avaient inspiré sa création et des critères qui avaient conduit au choix de Dagris comme partenaire stratégique dans le processus de privatisation de la Sodefitex. Et le gouvernement français qui détient 64,7 % de Dagris comprendra bien la pertinence et la légitimité de notre démarche.

Wal fadjri : En tant que professionnel du secteur, avez-vous pris des initiatives dans ce cadre ?

Ibrahima Macodou Fall : J'ai saisi les autorités sénégalaises dès que l'Etat français a lancé un appel à candidature pour une cession de gré à gré de Dagris.

Wal fadjri : Avez-vous eu une réaction ?

Ibrahima Macodou Fall : Pas encore ! C'est étonnant. C'est en France seulement que cette affaire fait du bruit. En Afrique, il se passe comme si on n'était pas concerné. Le prix de cession de Dagris fixé à 7,7 millions d'euros a suscité une grande polémique en France. Les travailleurs de Dagris et leurs syndicats ont dénoncé les conditions de la cession et craignent une disparition pure et simple de Dagris avec sa mission d'appui et de développement des filières cotonnières africaines. Ce débat devrait être celui des Africains d'abord, car la filière coton est fondamentale pour nos économies et constitue un levier essentiel de nos politiques de lutte contre la pauvreté et de nos politiques d'industrialisation. Les Africains ont l'obligation d'agir pour la protection de cet important patrimoine économique, social et politique qu'ils ont bâti avec la France dans le cadre d'une coopération exemplaire. Certes, l'intervention de l'Etat français dans le système cotonnier africain a atteint ses limites. Il appartient aux Africains maintenant de prendre leurs responsabilités. Au moment où nos Etats se battent pour la survie de leurs filières cotonnières, leur principal partenaire, en l'occurrence l'Etat français, se désengage en privatisant Dagris. Nos Etats ont l'obligation de faire valoir leur ‘droit de préemption’ ou leur ‘devoir de préemption’ dans ce processus. Le sujet mérite un sommet des chefs d'Etats africains, car il y va de la survie d'un secteur vital pour nos économies.

Wal fadjri : Comment voyez-vous l'avenir du coton africain ?

Ibrahima Macodou Fall : Comme je l'ai dit plus haut, il faut que les Africains prennent leurs responsabilités et posent les vrais débats pour l'avenir du coton africain. Quand j'entends un Africain se glorifier parce que l'Afrique de l'Ouest est devenue 3e exportatrice de coton du monde, j'ai honte. Les Africains doivent comprendre que le système qui a organisé le système cotonnier depuis des décennies, ne marche plus. Ce système a atteint ses limites et notre seule chance pour rester présent dans le coton et protéger nos producteurs, c'est d'aller vers la transformation sur place de cette matière première industrielle pour répondre aux exigences de l'évolution des marchés et de la compétitivité internationale. Je rêve d'une Afrique qui n'exporte plus de coton fibre.

Wal fadjri : Que pensez-vous de la bataille des pays africains pour l'arrêt des subventions des pays du Nord ?

Ibrahima Macodou Fall : Elle est légitime. Mais il ne faut pas rêver. Quand on offre à un marché plus que ce dont il a besoin, les prix baissent inévitablement, c'est la loi de l'offre et de la demande. Elle est impitoyable. Notre zone offre plus de 1 million de tonnes de coton fibre au marché international, imaginez seulement qu'elle réduise de manière substantielle cette offre ! Voilà le véritable combat que les Africains doivent mener, c'est ma conviction. Transformer ce coton pour répondre à un marché intérieur important et aller à la conquête des marchés extérieurs. L'industrialisation textile de l'Afrique de l'Ouest est bien possible. Il faut des politiques cohérentes et une volonté politique forte. L'avenir du coton africain dépendra des Africains. L'arrêt illusoire des subventions sur le coton opéré par les pays du Nord ne règlera pas notre problème. Avez-vous entendu les grands pays producteurs et transformateurs de coton comme l'Inde, le Pakistan, la Chine dans ce débat ? Vous ne les entendrez jamais dans ce débat, car ils ont développé des systèmes qui assurent un revenu correct à leurs producteurs et une transformation de leur coton dans des conditions de compétitivité. Encore une fois, les Africains doivent prendre leurs responsabilités.

Samedi 26 Mai 2007 - 15:05