Wal Fadjri : Qu’est ce qui vous a poussé à travailler sur André Malraux ?
RAPHAEL LAMBAL : J’ai travaillé sur Malraux pour une double raison. D’abord, la raison subjective : c’est que Malraux, en 1966, a participé au premier Festival mondial des arts nègres. Festival au cours duquel il a prononcé un discours d’anthologie sur les arts nègres. Et pendant ce festival, Malraux a profité de son séjour pour visiter la Casamance, ma région d’origine. Ensuite, la raison objective : Malraux a une réflexion pénétrante sur l’art nègre, mais aussi sur les fétiches. Et nous savons que la manière dont les anthropologues traitent le plus souvent ces sujets est empreinte d’un certain racisme. Mais Malraux a su donner une vision pénétrante de l’art nègre et surtout des fétiches dont il dit précisément que ce sont des objets qui sont porteurs d’esprit. Voilà les raisons qui m’ont poussé à travailler sur André Malraux. Et je pense que l’intérêt à découvrir la pensée de cette homme politique et grand intellectuel est de pouvoir comprendre la portée de la culture dans notre monde moderne, qui en a tellement besoin.
Wal Fadjri : Votre thèse s’intitule : ‘Du spirituel dans l’œuvre d’André Malraux’, quel sens donnez-vous au mot spirituel ?
RAPHAEL LAMBAL : Le mot spirituel ne doit pas être compris au sens religieux. Ce mot doit être compris au sens de l’esprit. L’esprit qui se dégage dans toutes les œuvres d’art, mais également dans les œuvres de l’esprit, que cela soit d’ordre philosophique ou bien de littérature, parce que j’ai fait un travail de littérature. Pourquoi le mot esprit ? Parce qu’André Malraux a toujours pensé que la culture constitue la pointe extrême de la sensibilité d’un peuple. Et que, tout ce qu’un peuple a de plus profond s’exprime à travers les œuvres d’art ou d’esprit : que cela soit une œuvre de littérature, de poésie, de plastique, etc. Le mot spirituel doit donc être compris dans ce sens-là . C’est-à -dire qu’il ne doit pas avoir une occurrence religieuse. Certes, Malraux respecte les religions, mais il dit que les religions ne peuvent pas épuiser les ressources de l’esprit. Et c’est cela qu’il faut comprendre.
Wal Fadjri : Quel peut-être l’apport de votre thèse dans la compréhension des travaux de Malraux ?
RAPHAEL LAMBAL : Ma thèse pourrait montrer l’intérêt que Malraux a toujours eu pour les arts d’Afrique. C’est quelque chose qui n’est pas souvent connu. Et, il ne faut pas également oublier que son discours qu’il a prononcé à Dakar sur les arts nègres a véritablement fait date. Et nous savons aujourd’hui l’intérêt que les cultures étrangères suscitent en France. Je peux citer, en exemple, la création du Musée du Quai Branly qui a été inauguré, il y a une année et qui connaît un grand succès. Tout cela entre dans le droit-fil de la pensée d’André Malraux. C’est aussi une manière de faire comprendre qu’un pays ne peut véritablement se développer qu’en développant sa culture et en se l’appropriant. Parce que d’autres ne pourront pas la valoriser mieux que nous-mêmes. Et aujourd’hui, on sait que la culture africaine est valorisée par les artistes et intellectuels africains. Mais est-ce que l’Afrique en tire partie ? Je n’en suis pas certain. C’est pourquoi, il est important que cette culture soit valorisée, mais surtout que les Africains, eux-mêmes, s’approprient leur propre culture. Car, aujourd’hui, rares sont ceux, parmi les artistes ou intellectuels, qui vivent de leur art. Et c’est franchement dommage !