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Abdou Faty (front unitaire des syndicats de l’enseignement) L’ETAT DÉTIENT DÉSORMAIS UNE ARME NON CONVENTIONNELLE CONTRE LE MOUVEMENT SYNDICAL

Abdou Faty a été pendant un an coordonnateur de l’autre Grand cadre. Dans cet entretien, il regrette l’issue qu’a connu la crise scolaire, due selon lui à de la surenchère syndicale. M. Faty s’inquiète également du fait que l’Etat dispose désormais d’une arme redoutable dont il peut user et même abuser. Tout en refusant d’impliquer les religieux dans cette bataille, il promet d’autres formes de lutte et invite ses camarades à éviter le syndicalisme du tout ou rien.

L’ensemble des syndicats d’enseignants ont aujourd’hui levé leur mot d’ordre de grève. Comment appréciez-vous les conditions de dénouement de la crise ?

Je dois préciser d’abord que le 6 mai dernier, nous (Front unitaire des syndicats d’enseignement : NDLR) avons décidé de suspendre notre mot d’ordre de grève objectivement après avoir analysé la situation. Un leader doit savoir anticiper ou prévoir l’avenir. Nous avons pris donc notre décision, en suspendant la grève à cette date tout en capitalisant certains acquis.

D’autres syndicats avec des grilles de lecture qui leurs sont propres ont choisi de continuer la lutte. Ce que vous devez vous demandez, c’est qu’est-ce qui a changé entre la date du 6 mai et aujourd’hui ?

Rien n’a changé ! Maintenant, nous nous félicitons que d’autres camarades syndicalistes viennent nous conforter dans notre position qu’il fallait suspendre le mot d’ordre de grève. Et prendre à témoin l’opinion pour que le gouvernement puisse dérouler le reste des revendications non satisfaites.

On a comme l’impression que les syndicats qui ont levé leur mot d’ordre ont capitulé. Est-ce que cela est bon pour l’image du syndicalisme au Sénégal ?

Il faut séparer la bonne graine de l’ivraie. Le Fuse est un regroupement de 25 organisations syndicales. Des responsables aussi éminents que Ibra Diouf Niokhobaye, un responsable du Pds mais qui ne mélange pas les serviettes et les torchons. Il y a Awa Wade, Cheikh Alassane Sène, Bougna Niang. C’est autour de la table que nous apprécions la situation avant de prendre une décision.

A l’époque, le doyen, Ibra Diouf Niokhobaye nous avait dit que nous ne devons pas mener nos troupes à l’impasse. Le mouvement syndical s’inscrit dans le temps. Il faut prendre et gérer le reste. C’est pourquoi, nous avons pris la mise en solde. C’était 4 000, nous sommes passés à 10 000 enseignants. On a pris la validation qui est l’aboutissement d’un combat de 10 ans.

On a accepté la solution proposée pour résoudre la question de surimposition revendiquée pendant 8 ans. On a aussi accepté la sortie des arrêtés d’admissions définitifs qui concernent plus de 3 mille enseignants. Il restait l’indemnité de logement et les rappels. Le Chef de l’Etat a pris l’engagement de payer les rappels au courant du mois de juin. Nous n’avons qu’à prendre l’opinion à témoin. Nous pensons qu’il va le faire. Mais le radicalisme syndical est mauvais.

Le syndicalisme du tout ou rien n’est pas bon. C’est ce qui est à l’origine de cette situation que nous connaissons aujourd’hui. Nous, leaders syndicaux, nous devons être porteurs de solutions et non porteurs d’impasse. Il appartient aussi aux enseignants qui sont des intellectuels de pourvoir discerner les choses ; éviter le syndicalisme du tout ou rien.

L’Etat ayant gagné la bataille par les armes. Est-ce que cela ne risque pas de faire jurisprudence ?

Naturellement ! Ça va faire jurisprudence. On ne devait pas pousser l’Etat jusqu’au dernier retranchement. L’Etat ayant usé de ce moyen, demain il sera aussi prompt à refaire la même chose. Les autorités ont utilisé les réquisitions contre les enseignants et contre les inspecteurs de l’enseignement parce que nous avons prêté le flanc en faisant une grève désordonnée, à la place d’une grève réfléchie, tout en pensant que nous sommes les véritables révolutionnaires du mouvement syndical.

On se pose aujourd’hui des questions. Est-ce que ceux qui étaient à l’origine de cette situation n’étaient pas dans la surenchère syndicale ? Pour dire que les autres sont des traitres. Ils ne se battent pas. Mais nous, nous nous battons. L’école doit être éloignée de ces genres de calculs syndicaux. En réalité, on a tenu en otage l’école pour des élections de représentativité. Depuis le 06 mai 2016, rien n’a changé ! Nous n’avons pas la prétention de réinventer la roue syndicale. Je le dis à l’attention des jeunes enseignants. Nous ne pouvons que la faire tourner.

Iba Ndiaye Diadji, Mamadou Diop ‘’Castro’’ sont tous passés par là. Cette situation n’est pas nouvelle. Sur l’espace syndical, de 1970 à nos jours, il y a toujours eu ce genre de situation. Mais les syndicats et les enseignants ont eu l’intelligence de s’arrêter à temps.

En 2006, le mouvement syndical était unique, un et indivisible. Mais pourtant, l’Etat est parvenu à organiser les examens malgré le boycott. Est-ce qu’on ne doit pas retenir ces leçons ? Au lieu de tirer toujours sur la corde, on peut engranger des points, les mettre dans le sac et s’inscrire dans une autre dynamique.

Pensez-vous que l’Etat du Sénégal allait mettre en exécution la menace de la radiation et de licenciement ?

C’est un processus qui ne date pas d’aujourd’hui. L’Etat l’a fait vers les années 1970. Et il allait le faire. Il y a beaucoup de professeurs contractuels qui sont révocables à tout moment. L’Etat était conscient que sur les 98 000, seuls 3 000 avaient retenu les notes. Pour la plupart, ils avaient déjà rendus les notes. Les lycées et les CEM fonctionnaient.

L’Etat avait constaté cela. C’étaient quelques pelés et trois tondus qui allaient être sanctionnés. L’effet pervers de cela est que l’Etat détient une arme non conventionnelle contre le mouvement syndical. Il nous revient maintenant, nous mouvement syndical, de réinventer d’autres formes de lutte.

Voulez-vous dire que les grèves ne seront plus opérantes et que vous allez changer de stratégie ?

Nous allons réinventer d’autres formes de lutte parce que les grèves ont montré leurs limites. Non seulement, les populations qui doivent adhérer au combat ne le font pas, mais aussi l’Etat réalise des ponctions sur les salaires ou utilise d’autres moyens. Souvent, l’Etat du Sénégal a besoin de partenaires financiers et techniques. Et ceux-ci ne financent que sur la base d’un rapport fiable ou d’une bonne documentation. Si nous croisons par exemple les bras, c’est une manne financière pour l’Etat qui n’entre pas. C’est une forme de lutte.

Il y a d’autres fromes de lutte. L’Etat va user et abuser de cela (menace de radiation). Mais tout compte fait, le mouvement syndical se relèvera de ça. Aujourd’hui, il y a une grande division, mais nous allons nous retrouver. Car, nous allons dépasser nos clivages syndicaux, dépasser les surenchères pour aller vers l’essentiel qui est, de se battre pour les enseignants. Il y a eu une bataille plus corsée que cela entre le grand Sudes et l’Uden.

Mais aujourd’hui, ils vont ensemble. ? Nous ne désespérons pas du fait que nous allons nous retrouver pour encore fait face. Et dire aussi aux enseignants que les luttes syndicales, c’est dans le temps. On n’a pas tout, tout de suite et maintenant.

Sur la plan légal, un enseignant à-t-il le droit de refuser une réquisition ?

Nous sommes des enseignants. Nous sommes obligés d’inculquer au peuple la sacralité des institutions. Les hommes passent et les institutions demeurent. Par conséquent, on ne doit pas bafoué les actes administratifs. Nous devons nous conformer à la loi comme nous le faisons quand nous déposons un préavis ou allons en grève.

C’est de cette manière que l’Etat peut se prévaloir de la loi pour prendre une décision. Nous ne discutons pas du caractère légal des réquisitions ou des ponctions sur salaires. Au Fuse, nous discutons de leur opportunité. Mais c’est légal, on n’y peut absolument rien.

Comment jugez-vous l’attitude des autorités depuis le début de la crise ?

Nos autorités sont à l’origine de cette situation. L’Etat avait pris des engagements qu’il n’a pas respectés. Il faut le pousser jusqu’au bout ou tenir en otage l’école pour qu’il respecte son engagement. C’est dommage ! Il a fallu aller en grève pour que l’Etat accepte la mise en solde. Il a fallu aussi aller en mouvement pour que le président de la République puisse prendre un engagement le 3 avril passé pour payer la dette des enseignants.

Il y a eu aussi une grève pour qu’on règle la question de la formation diplomante. Si c’était un Etat responsable, on allait régler cette question sans aller en grève. L’Etat ne dit pas souvent la vérité. C’est pourquoi, nous sommes obligés d’être dans la rue.

Aujourd’hui, des chefs religieux se portent garants. Est-ce que vous pensez qu’avec eux les accords seront davantage respectés par l’Etat ?

En ce qui concerne le Fuse, nous avons décidé de mettre les chefs religieux hors de cette histoire. Par principe, c’est des combats sociaux, nous les gérons avec le gouvernement. Nous mettons les chefs religieux hors de cela parce qu’il peut y avoir un retour de bâton. Demain, une situation peut se poser et les chefs religieux peuvent te demander un service. C’est des combats temporels. Il faut mettre aussi à l’aise les chefs religieux, en ne pas les impliquant dans ce combat. A notre nouveau, nous avons décidé de ne pas impliquer les chefs religieux et de régler les problèmes autour d’une table de négociation.

L’image du syndicat enseignant étant fortement écornée, que faut-il faire pour redorer le blason ?

Il faut dire que l’image de certaines organisations syndicales est écornée. Il est temps de faire le discernement. 25 syndicats ont dit oui au moment opportun. Nous arrêtons et nous prenons à témoin l’opinion. Et nous mettons en place un Comité de suivi pour le reste. Ce comité est en train de travailler. Il a rencontré les ministres du Budget, de l’Economie, des Finances et du Plan, et de la Fonction publique la semaine dernière. C’était pour voir où est-ce qu’ils en sont pour le grand règlement du mois d’août.

Le ministre du Budget nous a dit qu’ils sont en train de travailler. Et ils vont commencer à payer. L’image du mouvement est de faire de telle sorte que ces engagements soient respectés, pour que d’ici la fin de l’année que les enseignants disent qu’ils avaient raison. Nous travaillons en sourdine.  Les actes sont en train d’être pris, les rappels seront payés à la fin du mois. Pour que, à l’ouverture, les enseignants disent que le Comité de suivi a fait respecter les engagements. C’est le combat que nous allons mener pour redorer le blason. Il n’y a pas autres choses.

Les élections de représentativité ne peuvent-elles pas être une solution ?

C’est l’une des solutions. Le gouvernement aura devant lui, des interlocuteurs crédibles qui ont des militants. Dans ce champ syndical, chacun verse dans la surenchère pour avoir des militants. Nous avons eu une première séance de travail avec le gouvernement pour le projet de décret. On va aller vers des élections pour que les organisations, les plus représentatives, puissent porter le combat de manière objective, sans agenda autre que celui syndical.

Certains appellent aujourd’hui à la tenue des Etats généraux sur l’enseignement. Est-ce que cela est opportun ?

Pas du tout. On a fait les Assises sur l’éducation. Il suffit tout simplement de mettre le comité de pilotage des Assises de l’éducation pour que les choses aillent.

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