Confidences

Abdoulaye Makhtar Diop- le Grand Serigne de Dakar raconte son histoire

  • Date: 3 octobre 2015

Plusieurs fois ministres, membre du comité exécutif de la Fifa, député et Grand Serigne de Dakar. De toutes ces casquettes, Abdoulaye Makhtar Diop préfère la dernière. Dans la tranquillité de son domicile, en face de la plage d’Anse Bernard, le chef supérieur de la Collectivité bien dans son boubou extravagant, exprime sa fierté et rappelle l’importance des Lébous dans la marche du Sénégal. Les origines du Grand Serigne, les rapports entre Lébous et colons, M. Diop se confie au journal Le Quotidien.

Pouvez-vous nous faire la genèse du titre de Grand Serigne de Dakar ?

Avant que la communauté léboue n’élise le Grand Serigne comme son responsable moral, il y avait ce qu’on appelle le Marfan. Ce dernier était l’autorité supérieure en milieu lébou. Dans une organisation sociale qui connaissait déjà le Jaraaf, le saltigué le Ndey Ji reew, le jambour etc.

Ce n’est qu’en 1795 que le premier Serigne Dakar fut nommé à ce poste. C’était quasiment à la fin du 18ème siècle. Le titre de Serigne renvoie à des connaissances islamiques et juridiques de la Charia. Le premier Grand Serigne qui s’appelait Dialy Ngoné Mbengue était le fils de Massamba Diop surnommé Doudou Diop.

Pourquoi l’a-t-on élu Serigne Dakar ? Je rappelle qu’à cette époque, il n’y avait pas de Grand Serigne, mais Serigne Dakar tout court. A cette époque, la société léboue était déjà assez islamisée, mais comme le père de Dialy Ngoné était déjà un érudit de l’islam, quand il est arrivé à Thieudieum qui se trouvait à l’emplacement de l’actuel siège de la Bceao, près du port de Dakar, on en fait un Oustaze. Donc c’était lui qui apprenait le Coran aux Dakarois.

A force de rester cohabiter avec les lébous, il a pris une femme dans la communauté du nom de Ngoné Mbengue qui est la mère du premier Serigne Dakar à savoir Dialy Ngoné. Comme ce dernier n’était lié aux lébous que par des liens matrilinéaires, les notables de la communauté l’ont élevé au titre à la fois de Serigne Dakar et de Juge.

Le premier Serigne Dakar est fils d’un Bargueth, un noble de l’ancien royaume du Cayor, précisément du Coki. Il est resté à Dakar et a continué à dispenser des cours d’enseignement coranique. Dilay Ngoné Mbengue a pris comme épouse une dame nommée Anta Ndiaye. De cette liaison est né Moussé Anta, le père de Dialy Beukeu devenu par la suite Grand Serigne de Dakar.

Pourquoi le titre de Grand Serigne est dévolu à la famille Diop ?

La famille Diop en raison de leur érudition et de leur origine, on leur a dévolu le titre de Grand Serigne. En outre, la légende dit que notre arrière-grand-père en venant à Dakar a traversé la forêt de Kagne (Allou Kagne, en wolof).

C’est là où il a rencontré Kagne, un esprit surnaturel. Kagne qui avait des pouvoirs mystiques, lui dira : «Vous irez dans une société où on va vous considérer comme un étranger. Ils vont vous donner comme épouse une dame trainant un handicap. Si tel est cas, vous devez accepter parce que cette dame va faire naitre au jour le leader de cette société.» Chez les Lébous, seul le titre de Grand Serigne est hérité de la lignée paternelle. Les autres comme le Jaraaf, le Saltigué… sont de la lignée maternelle.

Quelle était sa véritable mission ?

Elle consistait à enseigner le Coran mais également d’être le Juge de la Communauté.

Quelles sont les relations que les différents Grands Serigne ont entretenues avec l’autorité coloniale ?

C’était des relations très courtoises. Le Grand Serigne n’a jamais eu une autorité solitaire. L’organisation de la Collectivité léboue était si démocratique que les colons l’ont qualifié de «République». En 1795, quand on élisait le Serigne Dakar, la France était un royaume. Ce Pays n’avait pas encore accédé à la République. Même Montesquieu et tous les grands écrivains qui ont théorisé la République n’avaient pas encore vu cela en France.

C’est pourquoi lorsque les colons sont venus ici, ils étaient impressionnés par l’organisation des Lébous. Il y avait une «Assemblée nationale» qui s’appelait Assemblée des Jambours. A côté, le Grand Serigne était élu démocratiquement. Ils ont vu que les pouvoirs étaient séparés avec un ministre de l’Intérieur, un ministre des Finances, un ministre de la Défense.

Quand les Français sont venus à Dakar, en 1857 pour signer un pacte, ils se sont rendu compte que les Lébouprenaient leurs décisions de manière collégiale. Donc, le Grand Serigne n’a jamais été une autorité solitaire dotée d’un pouvoir absolu. Les rapports avec la colonisation ont toujours été axés sur la convivialité. Les Français n’ont pas conquis Dakar par les armes. Le gouverneur Protêt a signé un accord d’établissement avec le Lébou un jour de Korité en 1857.

Avant les bateaux français qui venaient de Gorée, ils venaient sur la côte pour acheter de l’eau chez les Lébous pour vivre. C’est dans ce contexte qu’ils ont signé des accords pour venir à Dakar. Quand Lat Dior tombait à Dekhelé, Dakar était déjà indépendante. Lorsque Maba Diakhou était tué dans le Rip, Dakar était indépendante. Après l’Administration, on a les mêmes rapports avec le pouvoir sénégalais sauf le grand choc entre Mamadou Dia et la collectivité léboue.

Lorsque ce dernier, président du Conseil a voulu déguerpir la Médina, les Lébous se sont ligués contre lui. D’ailleurs on raconte que cet évènement a signé son arrêt de mort en politique. On dit que les Lébous ont eu recours au pouvoir mystique. Quelques mois après, on a vu ce qui s’est passé avec son émissaire Demba Diop. Nous avons vu que ce qui s’est passé avec Demba Diop qui a été assassiné.

Ce titre est inconnu de beaucoup de Lébous. Est-cequ’il a toujours cette autorité dans la Communauté ?

En ce qui nous appartient nous avons toujours cette autorité. Si Nous n’avions pas cette autorité, nous n’en serons pas là. Vous croyez que moi Abdoulaye Makhtar Diop avec toute la carrière que j’ai faite dans l’Administration, j’accepterais d’être un Grand Serigne guignol. Si cela ne représentait plus rien, je ne serais pas Grand Serigne. Nous portons des valeurs et ce sont celles-ci que nous défendons.

On voit aujourd’hui que le temps a eu raison de bons nombre de titres coutumiers. Comment les Lébousont fait pour garder leur «Administration» ?

C’est parce que nous portons des valeurs et une civilisation. Nous avons une administration coutumière qui est le support de notre organisation sociale. Cette institution est incarnée par le Grand Serigne de Dakar et les grands dignitaires élus dans les règles de l’art. Si tel n’était pas le cas, la collectivité léboue n’en serait pas là aujourd’hui. C’est le Grand Serigne Dial Diop qui a chassé le Damel du Cayor.

On dit que la famille des Diop ne doit pas être Grand Serigne parce qu’ils sont arrivés trop tard. Mais quand on est dans une région pendant 4 siècles, cela veut dire qu’on n’est pas venus hier. Ce qu’il faut savoir, c’est le Damel du Cayor, jusqu’à la bataille de Pikine, venait percevoir des impôts à Dakar parce qu’il considérait Dakar comme sa colonie. C’est Dial Diop qui l’a chassé.

C’est lui qui a dressé les murs de défense. L’administration coloniale lui a donné le nom d’une rue. C’est parce qu’il représente quelque chose. Le gouvernement du Sénégal l’a parrainé un camp militaire et un boulevard. Les gens doivent savoir que le Cayor et les Lébou ont livré une bataille intense pour le contrôle de Dakar.

Quels sont les Grands Serignes qui ont marqué l’histoire de la Communauté ?

Je dirais mon Grand-père Moussé Diop. En deuxième lieu, je parlerai d’autre Grand père Doudou Diop qui s’est battu pour que les biens de la collectivité soient saufs. Il en fait un crédo au point d’accepter de se réconcilier avec Momar Marième Diop. Ses conditions étaient que les biens immobiliers et fonciers de la communauté soient préservés. El Hadji Ibrahima Diop a été un Grand Serigne remarquable de part son autorité.

Auparavant, il faut noter que c’est le Grand Serigne Dial Diop qui a chassé le Damel du Cayor. Il faut savoir qu’il y a eu une guerre historique entre le Damel du Cayor et les Lébous. C’était entre Yène, Bargny et Sendou. C’est là-bas où le Damel du Cayor a été battu. Le nom de Guédiawaye, nous dit-on, vient du fait que le gouvernement du Cayor était acculé jusqu’à la mer. Ils ont dit : «Fi Guedj la Waye» (ici c’est
la mer).

Le Sénégal connu quatre régimes politiques. Lequel les Lébous ont plus apprécié ?

Les lebous ont toujours eu la particularité d’être très libres dans leurs choix. Le Président
Senghor a toujours eu un contentieux avec nous parce qu’il n’a jamais pu gagner la mairie de Dakar. Il a toujours été battu par Lamine Guèye. C’est pour cette raison que Senghor a créé la région de Thiès pour humilier la région du Cap-Vert. Le littoral du Cap-Vert allait jusqu’à Mbour. Senghor en voulait aux Lébous. Mamadou Dia, à un moment donné, entrainerait de très bonnes relations avec nous.

Senghor a obtenu le suffrage des Lébous lorsqu’il s’est associé avec le député Abass Guèye qui était un Lébou. Lamine Guèye était très proche des Lébou. Le Président Abdou Diouf n’a pas eu de grands problèmes avec lesLébous sauf sur certaines questions de reconnaissance.

A côté de cela, nous avons accepté les autres communautés. Vous n’avez jamais entendu parler de guerre entreLébous et les autres ethnies. On a une culture de tolérance, d’ouverture, d’hospitalité, de fusion… Notre collectivité a cette particularité de ne pas verser dans la discrimination. Dans beaucoup de villes au Sénégal, il y a des luttes entre tribus.

Mais depuis la nuit des temps cela n’a jamais existé à Dakar.C’est ici que la confrérie tidiane a eu des socles très forts. Les Khadre aussi. Serigne Touba a eu ici des relations très fortes avec les Lébous.

Malgré toutes ces valeurs les lebous se comptent au bout des doigts concernant les personnes chargées de conduire les affaires de la République ?

qu’ils ne font pas de la politique. C’est un problème très simple : généralement les urbanisés n’avaient pas la tradition de faire la politique. Senghor avait gagné toutes les élections en s’appuyant sur ce qu’on appelait le 2ème collège. C’était les gens des autres régions. Rares étaient les Lébous comme les Saint-louisien qui faisaient de la politique. Moi, si j’ai occupé d’importants postes dans l’administration, c’est parce que j’ai milité au Parti socialiste. Ce n’était pas parce que je fais partie des Lébous ou de la lignée des Grands Serigne. J’ai eu des postes parce que je suis un intellectuel.

Est-ce que cette ouverture qui existe selon vous chez les Lébous, ne fait-il pas que vous êtes aujourd’hui minoritaires à Dakar ?

Dans les statistiques, on a dit que les Lébous font 56 mille, c’est archi-faux ! Nous faisons plus que ça. C’est pourquoi, je dis qu’aux prochaines enquêtes démographiques, il faut que l’on mentionne l’ethnie lébous. Les Lébous se confondent avec les Wolof. On doit les séparer. Il faut les compter au même titre que les Sérères, les Toucouleurs etc…. Dire que Dakar compte 56 mille Lébous, me fait rire.

Pikine est une base fondamentalement léboue, idem pour Guédiawaye, Yène, Bargny, Rufisque, Dialaw, Diender, Bargny, Mbao, Thiaroye sans compter les Ouakam, Ngor, Yoff, Médina… Je suis persuadé qu’il y a plus d’un million de Lébous au Sénégal. Scientifiquement, il n’est pas prouvé que nous sommes minoritaires à Dakar. En tout cas, moi je n’y crois absolument pas !

Par contre, il est démontré que les Toucouleur et les Wolof sont les plus nombreux. Et parmi les Wolof figurent lesLébous. Les statistiques officielles ne tiennent pas compte de la sous ethnie léboue. Faisons la comparaison entre les Lébous et les Sérères, entre les Lébous les Diolas, etc. Par exemple, Bargny comporte 125 mille habitants. Et parmi eux, il y a au moins 70 mille Lébous. J’en suis persuadé.

Le Qotidien

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