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Ablaye CISSOKHO, koriste : ‘Il faut qu’on cesse de copier sur les autres’

Il y a en lui une part de Soundjoulou Cissokho, son grand-père maternel. Il assume l’héritage de LaLo Kéba Dramé, autre illustre aïeul de la lignée maternelle. De cette ascendance privilégiée Ablaye Cissokho, 37 ans, a gardé des doigts de fée.

Source: Walfadjri
Ce koriste et jazzman peu connu du grand public sénégalais trouve dans son instrument fétiche l’expression de toute sa virtuosité. Il défend d’ailleurs avec beaucoup d’ardeur, l’utilisation des instruments traditionnels dans la musique moderne. Etabli dans le faubourg de Sor, à Saint-Louis, il revient dans l’entretien qui suit sur sa musique, ses projets… Mais Ablaye Cissokho évoque d’abord son rapport à la capitale du Nord, sa terre d’adoption.

Ablaye CISSOKHO : La première fois que je suis venu à Saint-Louis, c’était en 1985 et je devais jouer au Centre culturel français avec mes oncles. Après ce concert, j’ai eu un contrat ici, à l’hôtel Coumba Bang. Et je suis resté. Tout ce que j’ai eu à réaliser est parti de Saint-Louis. Donc, je dois une fière chandelle à cette ville. Je me sens bien ici.

Le Festival international de jazz est prévu pour le mois de mai prochain, qu’attendez-vous de cette édition ?

C’est un événement qui m’a permis de progresser et de me faire connaître. Ce festival m’a aussi fait découvrir des artistes de talent. J’y ai participé à quatre reprises. Je suis venu par hasard. Depuis mon premier passage, j’ai toujours voulu y participer avec mon groupe, essentiellement composé d’artistes saint-louisiens. L’événement se déroule ici, il faut que des artistes sénégalais et surtout saint-louisiens puissent en profiter. Pour la prochaine édition, je compte me produire au sein d’un big band, composé d’artistes sénégalais. C’est un groupe muni de tous les instruments traditionnels disponibles, C’est pour montrer toutes les sonorités culturelles du pays. On va jouer les choses qu’on a envie de faire, et les présenter au public. Il faut qu’on cesse de copier sur les autres. Le temps est venu, pour nous, de nous valoriser, nous les artistes. Le festival de jazz doit être un tremplin pour les artistes sénégalais. Et on commence à s’y faire. Il faut que tout le monde s’y mette pour que cela marche.

Est-ce à dire que c’est l’envie de valoriser votre musique qui a conduit au choix de jouer avec un instrument traditionnel comme la Kora ?

Il faut que les artistes africains et sénégalais reviennent à nos instruments traditionnels. Pour quelqu’un qui veut travailler avec la kora, le Xalam, le Sabar, le Djiembé, le Riti, ce sont des instruments très faciles à avoir, qui sont à portée de main. Et on les fabrique nous-mêmes contrairement à la guitare, au piano, à la contrebasse qui nous reviennent très cher. Un musicien qui opte pour la guitare qui coûte entre 400 et 500 mille ou pour le piano qui revient à des millions de francs Fcfa, se retrouve souvent avec un instrument défectueux L’acquisition de ces instruments pose problème surtout dans des pays comme le nôtre. Je demande aux artistes, jeunes et anciens, de revenir aux instruments traditionnels, d’apprendre à les jouer, car c’est ce qui nous valorise. Il faut qu’on revienne à la source. Paradoxalement, en Europe, ce sont des instruments qui valent de l’or et qui permettent de bien vendre nos productions.

Pourquoi avez-vous opté pour une carrière solo ?

Je fais une carrière en solo qui me pousse à souvent partir vers d’autres pays et me permet aussi de croiser d’autres musiciens. J’ai commencé avec ma carrière en solo et cela présente certains avantages. Par exemple, à l’occasion des déplacements, il est plus facile de partir. En plus, cela me permet de faire tout seul les choses que je sens et que je ne veux pas partager. Vous savez, il y a des choses qu’on ressent, un feeling qu’on a, qui est assez personnel. Mais, je joue des fois, en formation avec notamment le quintet de François Janot. Il y a un autre quartet, j’y joue avec des Marocains et un Français. L’orchestre est composé de violon, kora, contrebasse et derbouka. A Saint-Louis, je joue avec des artistes locaux au sein du quintet que nous avons formé. Donc j’ai une carrière en solo et une autre carrière avec d’autres groupes, ce qui me permet de côtoyer beaucoup de musiciens et beaucoup de genres musicaux.

Comment alliez-vous votre choix de carrière en solo à la vie du quintet de Saint-Louis?

Dans le quintet, chacun amène sa petite pierre, son idée, son savoir-faire et on essaie de construire quelque chose ensemble. C’est cela l’esprit du quintet. Si on dit orchestre, c’est comme si quelqu’un monopolise tout et ce n’est pas le but recherché.

Qu’est-ce que vous comptez proposer au public ?

J’ai déjà produit un premier album en 2003, intitulé Diam, qui parle de la paix. Et en 2005, j’ai fait un autre album, toujours en solo, Le griot rouge. Dans ce deuxième opus, j’ai voulu expliquer l’histoire de la kora à travers des morceaux. En début janvier, il y a un nouveau disque qui est sorti. A ce propos, François Janot, saxophoniste qui a monté l’orchestre de jazz de Paris et ancien directeur du Conservatoire de Paris, a eu l’amabilité de m’inviter dans un album.

A quand une production destinée aux publics sénégalais et africains ?

Mes produits ne sont pas commercialisés au Sénégal ni en Afrique d’ailleurs. On envisage de faire un nouveau disque pour cette fin d’année ou en début de l’année prochaine. On va le faire avec le groupe qui est ici à Saint-Louis pour que cela soit commercialisé ici. Mes produits n’ont jamais été commercialisés au Sénégal à cause de la piraterie. Cela me gêne un peu, car artistiquement, j’aurais bien voulu que mes œuvres soient commercialisées au Sénégal. Mais cette fois, on a décidé de faire un album destiné au public sénégalais. J’ai envie de faire cet album sous une autre formule, pas en solo, mais en quintet avec des artistes invités. Et tout sera fait et produit au Sénégal.

En tant que musicien reconnu, que comptez-vous faire pour les jeunes artistes saint-louisiens ?

J’ai monté une association pour promouvoir la culture dans toutes ses formes. Mon souhait, c’est d’avoir un espace culturel où les artistes pourront monter leurs projets. L’espace sera composé d’une salle de prestations, d’une salle pour les ateliers, et d’une bibliothèque. Je suis en train de mettre petit à petit les pierres avec certaines personnes compétentes. Il y a beaucoup de choses qui ont été faites ici mais qui ont fait long feu. Je ne veux pas de cela. Je veux qu’on m’appuie sur mes projets pour que je puisse voler de mes propres ailes. C’est cela que je souhaite pour les artistes talentueux de Saint-Louis et du Sénégal.

Qu’est-ce que vous attendez des autorités en charge de la Culture ?

Saint-Louis est une ville de culture qui a un passé important. Elle a vu naître d’éminentes personnalités de la culture, mais il n’y a vraiment pas d’espace culturel. C’est une aberration. C’est très dur, mais c’est la vérité. Il n’y a rien au Centre Culturel. Ils n’ont pas de moyens, ils n’ont rien du tout, ils ne peuvent pas travailler. Il n’y a que l’Institut français qui est là et qui fait tout. Moi, j’ai eu de la chance, de faire des tournées, de me faire connaître. Maintenant, il faut que les autorités soutiennent les artistes. Nous invitons le ministère de la Culture à nous donner de bons espaces où nous pourrions travailler et aider les artistes à s’épanouir. Au Sénégal, il n’y a que les artistes qui se lèvent, qui cherchent, se battent sans que rien ne suive.


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