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Actualité sur le « ditax » : Il faut séparer le bon grain de l’ivraie (Par Lamine DIATTA)

L’obligation d’éclairer la lanterne des Sénégalais nous pousse à nous prononcer en tant que environnementaliste et à la fois habitant d’une région où le « ditax » est l’un des fruitiers sauvages les plus nombreux.

Le « ditax », scientifiquement Detarium senegalense, est présent au Sénégal sous deux « variétés » dont l’une est comestible et l’autre malheureusement toxique (que nous désignons ici sous le nom de « ditax » amer). A ces deux variétés s’ajoute une autre espèce avec laquelle les trois forment le genre Detarium : le « dank » en wolof ou Detarium microcarpum de son nom scientifique. Cette dernière espèce (« dank ») est aussi comestible et se vend dans les marchés à fruits à l’état sec.

Le « ditax » est généralement présent en peuplements le long des cours d’eau. On le retrouve plus dans les régions relativement bien arrosées du Sénégal : du Sud de la région de Fatick jusqu’en Casamance (mais il peut exister en faibles peuplements dans d’autres régions, notamment dans les dépressions). Les peuplements les plus denses de l’espèce se retrouvent dans les îles (îles du Saloum) et en Casamance où les deux types de variétés ( « ditax »comestible et « ditax » amer) se côtoient étroitement. Et pourtant, malgré cette cohabitation, il arrive rarement qu’on enregistre, dans ces localités, des cas d’intoxication, car la population locale sait séparer le bon grain ( « ditax » comestible) de l’ivraie ( « ditax » amer). Les fruits du « ditax » amer ne sont destinés ni à la consommation ni à la commercialisation dans notre pays. Donc, ils ne sont pas censés se retrouver dans le marché encore moins dans nos verres de jus.

Est-il possible de reconnaitre le « ditax » comestible du « ditax » amer ?
Il n’existe pas encore de caractéristiques scientifiquement validées permettant de visu de distinguer un arbre qui produit du bon « ditax » de celui qui produit un « ditax » amer, ni leurs fruits respectifs. Les botanistes utilisent certains principes de bon sens pour identifier les individus des deux variétés : le sens de l’observation. Exemple : en brousse, quand on est sous un arbre de « ditax », il faut observer l’environnement immédiat. Si vous trouvez plusieurs fruits de « ditax » tombés par terre et restés intacts, c’est-à-dire ne présentant pas de signes de consommation par les animaux, il y a de fortes chances que ce pied produise du « ditax » amer, donc toxique. N’en consommez pas alors. Sous un arbre de « ditax » comestible, vous trouvez souvent peu de fruits, car étant ramassés par les hommes et les animaux ; au cas où vous trouvez des fruits, ces derniers sont souvent totalement ou partiellement consommés par les oiseaux et certains mammifères et invertébrés qui y laissent des marques. C’est le signe que c’est le bon « ditax ». Dans les zones de prélèvement également, les populations ont des indicateurs pour distinguer les bons fruits des mauvais. En plus de l’emplacement de l’arbre et du nombre de fruits non consommés sous son houppier, certains acteurs utilisent des critères, tels que la couleur, la taille des feuilles et des fruits ainsi que la saveur de ces derniers.

Un article paru dans un organe de presse en ligne parle d’une différenciation selon la couleur du fruit : le « ditax » comestible serait de couleur grisâtre et le « ditax » amère de couleur verte. Non, les deux fruits sont verts quand ils sont immatures et ont une coloration grisâtre à marron lorsqu’ils sont mûrs. La plupart des commerçantes qui ont soutenu cette théorie à la radio n’ont eu toujours à affaire qu’au « ditax » comestible et n’ont pas d’idées précises sur les fruits de l’autre variété, car ceux-ci ne sortent pas des forêts. Etant à la fin de la chaine de commercialisation, elles n’ont pas forcément toute l’information en ce qui concerne la comestibilité ou non des fruits qu’elles vendent. Les dames qui allaient souvent chercher ces fruits auprès des populations locales testaient, en goutant les fruits, les échantillons avant d’acheter en gros. Etant averties de l’existence du « ditax » toxique, elles vérifiaient le caractère amer pour ne pas tomber dans les pièges d’un vendeur malhonnête. Vous constatez alors que les conditions sont presque toutes réunies à la base pour que les fruits dits toxiques ne soient pas consommés et qu’ils ne se retrouvent pas dans les marchés.

Intoxication suite à la consommation de la variété de « ditax » amer
Les populations locales ne s’intoxiquent pas au « ditax », sauf quelques cas accidentels chez les enfants ou les étrangers. Pourquoi ? Parce qu’elles n’utilisent que les fruits des arbres du « ditax » comestible connus de tous avec certitude. Les fruits du « ditax » consommé et commercialisé sont généralement cueillis d’arbres exploités depuis plusieurs générations humaines. Ces arbres de « ditax » sont connus de tous et cartographiés dans les mémoires. Les populations savent où trouver les « ditax » comestibles et même sous quel pied aller chercher les fruits les plus savoureux. Elles ne s’aventurent pas à consommer les fruits du « ditax » toxique, encore moins les vendre à quelqu’un ou sur le marché. Encore faut-il noter qu’au moment de la cueillette, au moment où les récolteurs prennent des pauses pour reprendre du souffle ou sur le chemin du retour de la brousse, les récolteurs locaux en consomment souvent. C’est un comportement tout à fait habituel chez les personnes qui vont chercher des fruits sauvages en brousse. Si les fruits étaient toxiques, ces derniers seraient les premiers à être victimes de l’intoxication et les fruits seraient alors vite écartés avant d’atteindre les marchés intérieurs. Ce sont seulement les fruits du « ditax » comestible qui sont censés se retrouver dans les différents marchés du pays, car étant les seuls faisant l’objet de commerce.

D’où vient le « ditax » vendu à Dakar et dans les grandes villes régionales ?
L’arbre du « ditax » n’est pas assez représentatif de la végétation actuelle de Dakar et des régions de la partie nord du Sénégal. Les fruits vendus dans les marchés intérieurs proviennent principalement des îles du Saloum, de la Gambie, de la Casamance et, dans une certaine mesure, de la Guinée-Bissau.

Intoxication mortelle au « ditax » amer : Le jus, premier facteur de risque
Dieu fait bien les choses. Le fruit du « ditax » toxique est, semble-t-il, si amère qu’on n’a presque pas le courage d’en consommer deux à trois unités. La consommation d’un seul fruit engendrerait un malaise qui passerait normalement après quelques heures : ne l’essayez jamais chez vous ou en brousse. Ce sont des cas connus lors des séjours de certains citadins en campagne qui, à la vue des fruits, pensent avoir affaire au « ditax » comestible et s’efforce à le consommer.

Les cas d’intoxication sévère peuvent arriver quand plusieurs fruits du « ditax » amer sont mélangés et transformés en jus ou lorsque le jus est fait d’un mélange de « ditax » comestible et « ditax » amer. Dans ces cas, le sucre peut bien cacher le caractère amer du « ditax » toxique et permettre au consommateur d’en prendre des quantités importantes et causer une intoxication aiguë qui peut facilement virer au drame. Conseil : dès que vous ou un de vos proches se plaint de douleur à la suite de la consommation d’un jus de « ditax », signalez-vous immédiatement à la structure de santé la plus proche.

Qui peut être responsable d’une intoxication au « ditax » ?
Cette tâche est réservée aux services dédiés : police… Il faut vérifier d’abord si l’intoxication est bien liée au « ditax », car l’ajout de certains produits chimiques (exhausteurs de goût, colorants, etc.) peut en être la cause (l’autopsie pourrait peut-être le préciser). Le sabotage du jus aussi n’est pas une cause à écarter de prime abord. S’il s’avère que c’est le fruit du « ditax » qui est à l’origine de l’intoxication, donc le « ditax » amer, le coupable peut se situer à différents niveaux. Le récolteur du fruit : généralement se sont les populations locales qui récoltent les fruits et les vendent aux « bana banas » (intermédiaires) qui les acheminent vers les grands marchés (marchés « Sandica » et autres). Une personne mal intentionnée ou un néophyte en la matière peut cueillir du « ditax » amer, le mélanger au bon et le vendre à un « bana bana » qui le revend ensuite (1). Le « bana bana » : parfois ce sont même les « bana banas » qui se rendent dans certaines forêts pour cueillir les fruits et les vendre après (plus de bénéfices certainement, mais risque de confondre le bon et le mauvais « ditax » et intoxiquer des gens). Cela peut se faire sciemment ou inconsciemment (2).

Derniers cas d’intoxication connus : Plusieurs questionnements scientifiques
Tout compte fait, la variété du « ditax » amer n’est pas censée être consommée encore moins se retrouver dans le marché. Cela est bien connu des populations locales et certainement des « bana banas » qui vont les chercher en milieu rural soit auprès des populations, soit directement en brousse ou en forêt. Si le cas d’intoxication est bien dû à un fruit de « ditax » amer, la logique scientifique serait que toutes les personnes ayant consommé des fruits appartenant à ce stock de « ditax » (de ce camion ou ce panier) provenant, disent-ils de la Casamance, tombent tous malades. Pourquoi d’autres cas d’intoxication n’ont pas été signalés en dehors de ceux des enfants ? Pourquoi celui ou celle qui a produit ce jus, et qui l’aurait sûrement goutté pour tester le sucre, n’a pas manifesté une intoxication aussi minime soit-elle ? Des saisies ont-elles été faites sur le jus restant pour les analyser et isoler les substances responsables du drame ?

Tant que ces questions restent sans réponses, il sera difficile de bâtir une opinion objective sur la question afin d’éclairer le public et éviter que celui-ci se fasse une idée négative de ce fruit.

Le « ditax », un trésor inconnu !
Il faut aussi noter que le « ditax » est l’un des produits forestiers non ligneux (Pfnl) qui contribuent le plus aux moyens de subsistance des populations rurales et de certaines femmes regroupées en groupements d’intérêts économiques (Gie) qui s’activent dans la transformation de produits locaux : faites un tour à la Fidak ou à la Fiara, et vous verrez une diversité de produits locaux proposés par ces braves dames sous l’appui de l’Etat ou d’autres partenaires. Ce fruit fait également partie de ceux dont la commercialisation est la plus rentable dans les marchés « Sandica ». Sa commercialisation profite aussi bien aux populations locales qu’aux commerçants, notamment les détaillants qui l’apprécient beaucoup. De ce fait, on peut dire que ce fruit génère des revenus importants qui participent à la lutte contre la pauvreté en milieu rural et en milieu urbain : permet de payer de la nourriture, la scolarité des enfants, les habillements, les soins médicaux et de faire face à d’autres besoins. C’est donc toute une économie qui tourne autour du « ditax » ; une économie qui va au-delà même du milieu rural, si l’on considère toute la chaine de valeur du fruit. L’économie du « ditax » nourrit la famille du récolteur du fruit, généralement basé en milieu rural. Elle nourrit aussi celle du « bana bana » (commerçant intermédiaire) qui va acheter le « ditax » récolté dans les villages et les acheminer en quantité vers les marchés pour les vendre à des détaillants. Ces détaillants et leurs familles tirent aussi bénéfice de la vente du « ditax », de même que les restaurateurs, les hôteliers et les personnes s’activant dans la transformation du « ditax ». En plus de cet aspect économique, le « ditax » regorge de vertus nutritives et fait partie des fruits de cueillette les plus riches en vitamine C.

L’information : Une énergie qui peut éclairer ou détruire une économie
Lorsqu’une information n’est pas traitée avec toute la rigueur scientifique nécessaire, on peut, à tort ou à raison, créer une psychose dans l’opinion publique et faire fondre toute une économie qui nourrit divers acteurs à différentes échelles de la sphère économique du pays. Le jus du « ditax » comestible, préparé dans les conditions d’hygiène, sans ajout d’additifs alimentaires pour rehausser sa couleur ou son goût, n’est pas nuisible, quel que soit sa provenance. La toxicité du « ditax » amère n’est pas, non plus, liée à l’origine du fruit. Les deux types de « ditax » existent aussi bien en Casamance que dans le Saloum (région de Fatick surtout). Et cela fait plusieurs décennies que le « ditax » comestible est consommé et vendu au Sénégal et il en sera encore ainsi dans le futur. Son commerce était encore plus lucratif et plus rayonnant en ce beau temps où le bateau « Le Joola », tristement célèbre, faisait encore l’acheminement des fruits des régions Sud vers Dakar. A Dakar, le « ditax » de la Casamance abondait au marché du port ; et pourtant qui parlait de cas d’intoxication, au point de renier ce fruit apprécié de tous ? Oui, aujourd’hui, les technologies de l’information et de la communication (Tic) sont tellement au point et accessibles, si bien qu’une information générée à la seconde est ventilée via divers canaux : parfait non ? Mais, à peine partagée, l’information s’associe à divers commentaires qui échappent souvent au contrôle de l’auteur initial. Le « ditax » en est victime aujourd’hui et son économie risque aussi d’en pâtir le temps que les populations se débarrassent de cette psychose circonstancielle liée à ces cas d’intoxication dont l’origine reste encore inconnue avec certitude. En attendant, des investigations poussées devraient permettre de situer les responsabilités afin d’éviter qu’un drame pareil ne se reproduise.

En somme, retenez que le bon « ditax » ne tue pas, il nourrit, il soigne et il génère des revenus.

Par Lamine DIATTA
Biologiste environnementaliste
laminediatta1@gmail.com

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