24 avril, 2014
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Affaire du Sofitel: « Le procureur a fait machine arrière avec précipitation »

Affaire du Sofitel: « Le procureur a fait machine arrière avec précipitation »

Aux Etats-Unis, seuls trois livres ont été publiés sur l’affaire DSK. Le vôtre est le seul à l’aborder sous l’angle du dysfonctionnement de la justice. Pourquoi ce choix?
Lorsque l’affaire a éclaté, je venais à peine de prendre mes fonctions à Newsweek et Tina Brown, directrice de la rédaction, a immédiatement compris l’importance mondiale de ce fait divers. Elle en a fait une priorité, ce qui nous a apporté la première, et la seule, interview de Nafissatou Diallo parue dans la presse. Ensuite, quand St. Martin’s Press m’a proposé d’écrire un livre sur l’affaire, j’ai franchement hésité à me replonger dans les détails sordides de cette histoire. Mais j’ai réalisé qu’elle dépassait les poncifs journalistiques du sexe, de l’argent et du pouvoir, et qu’elle en disait très long sur l’Amérique d’aujourd’hui et sur sa justice. Elle montre la collusion néfaste des médias et du système judiciaire, et l’incapacité de la justice à mener sereinement des cas si sensationnels, à l’époque d’Internet et de l’information télévisée permanente.

Est-ce pour cela que votre personnage central est non pas DSK, mais plutôt Cyrus Vance, procureur de New York, et son équipe?

Cyrus Vance est un homme intègre. Mais c’est un débutant, élu en 2009 à un poste de procureur tenu pendant trente-cinq ans par un prédécesseur idolâtré, le légendaire Robert Morgenthau. Vance souffre d’une profonde insécurité, aggravée par divers échecs dans des procès très médiatisés. D’où son extrême sensibilité au regard de la presse et de l’opinion publique. Lorsque DSK est arrêté, il est, comme de coutume à New York, promené devant les caméras puis débouté de sa demande de libération sous caution et enfermé à Rikers Island. C’est le signal de la curée médiatique. Vance, lui aussi, est si certain de tenir un coupable qu’il l’inculpe en trombe. Mais au premier écueil du processus, il réalise que son dossier n’est pas si bien ficelé, et prend peur.

De perdre le procès?

Oui, bien sûr, mais aussi d’être accusé d’avoir traité injustement un suspect. Pour corriger son erreur, il fait machine arrière avec une égale précipitation, tirant des conclusions hâtives et erronées sur la fiabilité de la victime, perdant confiance en elle et en son propre dossier d’accusation.

A quoi mesurez-vous l’influence du miroir des médias?

Deux anecdotes: au coeur de la polémique, lorsqu’il s’apprête à abandonner la plaignante, Vance demande à Robert Morgenthau, son illustre prédécesseur, de venir devant les télévisions approuver le travail des procureurs. Ce genre d’onction papale constitue une première – plutôt pitoyable – dans l’histoire judiciaire. Ensuite, pour écrire son fameux rapport justifiant l’abandon des poursuites, il fait appel au talent de son amie Linda Fairstein, ancienne procureur devenue auteur de romans policiers à succès. Et pour cause: ce document s’adresse moins aux juristes qu’au grand public, que Vance veut convaincre de sa bonne foi.

L’empressement a miné le dossier dès le départ

Tout s’est-il joué dans les premiers jours de l’affaire?

L’empressement a miné le dossier dès le départ. Je suis persuadé que si les procureurs avaient retardé l’inculpation de DSK et pris le temps d’appréhender les complexités et zones d’ombre de la vie de la plaignante, un cas courant dans un milieu d’immigrés pauvres, ils auraient pu en désamorcer les effets et seraient allés sans problème au procès. J’ignore si les procureurs auraient pu convaincre un jury, mais on oublie que, hormis les révélations sur la personnalité de Diallo, le fond du dossier est resté le même de l’inculpation à l’abandon des poursuites: les données médico-légales et scientifiques n’ont jamais changé; la description du crime par la victime, telle qu’elle l’a délivrée à ses collègues le 14 mai, n’a pas varié d’un iota dans ses multiples déclarations à la justice.

Quelles erreurs Vance a-t-il commises?

Ni lui ni son proche entourage n’ont voulu entendre les spécialistes des affaires de viols, qui conseillaient de calmer le jeu, de libérer DSK sous caution, afin d’éviter d’avoir à l’inculper d’urgence dans le délai légal de cinq jours. L’intransigeance du procureur, inquiet d’une fuite éventuelle de DSK en France – hypothèse absurde -, a aussi accrédité a posteriori le soupçon d’acharnement judiciaire et joué en faveur de l’accusé. Autre bourde majeure : parce qu’il n’apprécie pas Lisa Friel, chef du service des crimes sexuels, il la remplace par deux substituts membres de son clan, mais totalement inexpérimentées en matière de viol. Ces deux spécialistes renommées des… homicides perdront tous leurs moyens en découvrant, le 9 juin, les premières imperfections de la victime, le fait qu’elle a menti sur les circonstances d’un viol passé dans sa demande d’asile politique aux Etats-Unis. Ce jour-là, à l’insu de tous, le dossier est déjà moribond.

Les avocats de DSK ont-ils alors commencé leur travail de sape?

William Taylor et Benjamin Brafman sont deux remarquables tacticiens de l’ombre. En cas de procès pénal, ils entendent discréditer Nafissatou Diallo en la présentant comme une manipulatrice vénale prête à offrir des faveurs sexuelles. Pour cela, avec l’aide de détectives privés hors pair, ils ratissent le passé et le milieu de la plaignante, ses fréquentations, ses finances, son dossier d’immigration… Au début de juin, les avocats, lors d’une réunion avec les procureurs, leur laissent entendre, non sans raison, qu’ils en savent plus qu’eux sur la femme de chambre. Plus simplement, ils assènent la liste des bourdes de procédure et d’enquête commises au début de l’affaire: DSK a attendu trente heures sans être transféré au dépôt ni soumis à des analyses médico-légales. Personne n’a eu l’idée d’expertiser les clefs magnétiques des autres chambres du 28e étage du Sofitel. Taylor et Brafman annoncent qu’ils détailleront ces cafouillages embarrassants lors du procès. Cela suffit à causer chez les procureurs une peur panique de perdre l’affaire.

Kenneth Thompson, avocat de Nafissatou Diallo, a-t-il eu tort de jouer la carte médiatique?

Son discours furibond du 1er juillet, devant le tribunal, a été admiré aux quatre coins du monde. Dans les milieux judiciaires, on le raille comme le « monologue du vagin », en raison des détails médicaux qu’il révèle, mais c’est une tactique de la dernière chance. En frappant Vance en son point le plus sensible, son image dans l’opinion publique, il espère encore le faire revenir sur sa décision.

Votre livre n’est pas tendre pour vos collègues journalistes…

Je rappelle seulement qu’il ne suffit pas d’être le premier à sortir une information. Il faut encore que cette information soit vraie. Or c’est le New York Times, un journal respecté, qui a donné le coup de grâce au procès et aux espoirs de justice de Nafissatou Diallo, en publiant à la hâte, le 1er juillet, un résumé archifaux de l’enregistrement de sa conversation du 16 mai avec son ami emprisonné en Arizona, laissant entendre qu’elle voulait soutirer de l’argent à DSK. S’ils avaient pris le temps de vérifier cette fuite, provenant assurément de procureurs las de l’affaire, s’ils avaient seulement attendu deux jours pour lire les vraies transcriptions de ces propos, l’histoire aurait peut-être connu une autre issue.

l’Express