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Affaire Hissene Habré : Ne pas hurler avec les loups ! Par Amadou Tidiane Wone

  • Date: 22 juillet 2015

En janvier 2000, je rendais publique la tribune suivante intitulée : « NE PAS HURLER AVEC LES LOUPS. » Aujourd’hui, quinze années, après je sens comme un devoir impérieux de la publier à nouveau sans y changer une virgule ! Je ressens la même indignation et une grande peine face au traitement irrespectueux que l’on fait subir à l’ancien Chef de l’Etat Tchadien, hôte du Sénégal, qui vient de le livrer pieds et poings liés à une « Justice internationale » qui a oublié de juger les criminels de l’apartheid pour ne citer que ceux-là ? Parce qu’ils sont blancs ? La question mérite d’être posée et nous la posons. Jusqu’en 2000 mes chroniques étaient tout simplement signées Amadou Tidiane Wone dit Baba… Même si j’ai occupé entre temps des fonctions gouvernementales et diplomatiques, je garde intacte la flamme des engagements primordiaux.

Faut-il juger les bourreaux ou les absoudre ? Cette interrogation de Maitre Sidiki KABA, Président de l’ONDH dans l’édition de MATIN du Jeudi 27 janvier 2000 sonne comme une interpellation lancinante, une invite à une réflexion profonde, sérieuse et dépassionnée. En raison des enjeux, qui sont souvent une vie d’homme que réclament pour le rachat de leur honneur bafoué des survivants meurtris dans leur cœur et dans leur chair, la prudence, la rigueur intellectuelle et morale, tout autant que le courage d’exprimer et de défendre une opinion éventuellement différente sont de mise. Par égard pour les survivants, car les morts n’invoquent pas la justice des hommes, ils attendent celle de Dieu, il faut manipuler avec prudence les sentiments, ne pas laisser les rancœurs et les haines fonder une « justice »qui ne serait que vengeance. Les vivants ont la charge de parler, juger et condamner au nom des morts. C’est en cela que rendre la justice est une prise de responsabilité terrifiante. Je m’interrogerais d’abord sur la question de l’opportunité de la plainte déposée « auprès du Doyen des juges du tribunal correctionnel hors classe de Dakar contre Hissène HABRE ancien Chef de l’état du Tchad du 7 Juin 1982 au 1er Décembre 1984, actuellement réfugié au Sénégal pour crimes contre l’Humanité et actes de tortures. »

S’interroger sur la question de l’opportunité c’est se demander si, les procédures initiées, notamment contre Pinochet et Habré qui ne sont plus au pouvoir depuis longtemps, ne constituent pas une diversion, un dérivatif, un exutoire commode à l’exigence humaine de plus en plus pressante de l’avènement d’un monde plus juste. Traquer des vieillards, malades et presque séniles tels Maurice Papon ou Klaus Barbie et quelques autres « nazillons » réfugiés sous les tropiques, leur imposer, au nom de principes certes généreux, de comparaître devant des juges qui parfois n’étaient pas nés au moment des faits, demande de pousser la réflexion et de ne pas céder sous le rouleau compresseur des médias qui relaient puissamment la vision occidentale du Monde. Je ne parle pas encore de la culpabilité ou non de tous ceux que l’on attrait devant les juridictions des Droits de l’Homme sous le prétexte moralisateur de rendre justice à des morts alors que des vivants sévissent sous nos yeux. Tiens donc, au demeurant, parlons du fils Duvalier, Bébé Doc, dont tout le monde sait qu’il vit quelque part en France. Qu’attend-on pour aller le quérir et le juger ? Qu’attend-on pour interpeller Valéry Giscard d’Estaing pour complicité avec l’empereur de triste mémoire Bokassa, bourreau d’enfants et raccourci caricatural de l’image que veut garder une certaine France de l’Afrique et des Africains ? Car il faut le dire, aucun des tyrans africains n’a pu sévir sans la complicité, à tout le moins passive de la tutelle occidentale qui, du moment que ses intérêts et ses ressortissants sont saufs, est prête à tout laisser passer. Qui, jusqu’au bout, a soutenu à bout de bras Mobutu et qui laisse faire Kabila tant que le diamant et les richesses insolentes du sous- sol congolais pourront être pillés dans une sorte de « no man’s land » juridique et réglementaire qui fait l’affaire de compagnies minières et financières occidentales sans scrupules qui foulent du pied les droits de l’homme congolais à bénéficier des retombées de l’exploitation des ressources de son sol ? Qui laisse la Sierra Leone taillée en pièces par des bandes de hors la loi tout juste bons à laisser le commerce du diamant ne profiter qu’à des honorables banquiers et hommes d’affaires d’Anvers et d’ailleurs ? Juger à posteriori au Rwanda pour se donner bonne conscience alors que là aussi on a laissé faire, refuser de faire la lumière sur l’assassinat de Thomas Sankara et fréquenter Compaoré comme si de rien n’était rend vaines les procédures initiées par sa veuve et ses enfants contre X . Puisque M. Kaba parle de Nuremberg, parlons de « l’autre crime contre l’humanité» tel que le rappelle un autre avocat, Maître Jean Pierre M’BEMBA constitué par Klaus Barbie : Y a t-il plus grand crime contre l’humanité que l’esclavage ? Puisqu’il s’agit de juger au nom de valeurs humanistes, il faut mettre dans le box des accusés la civilisation occidentale dont l’expansion et le rayonnement se sont faits au prix du ravalement d’une partie de l’humanité au rang de bétail ! Ne nous laissons pas distraire ! La culpabilité d’un homme seul, jugé, condamné et qui sait, exécuté ne changera en rien l’ordre inique du Monde. Au secours Césaire : « Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde »(Discours sur le Colonialisme, Ed. Présence Africaine P. 7). Merci.Le temps est venu d’ouvrir grand les yeux et de dire tout haut que l’universalité des Droits de l’Homme ne saurait se réduire à l’aune d’une indignation sélective qui estime, jauge et décrète ce qui est humainement acceptable au prisme de ses intérêts et de son confort moral. Et ne voilà t-il pas que la dernière édition de Jeune Afrique nous apprend que Edward HOOPER, ancien correspondant de la BBC, en Afrique « émet l’hypothèse que l’épidémie (du sida) a pour origine des essais vaccinaux réalisés en Afrique centrale dans les années cinquante» (JA n°2037 du 25 au 31 Janvier 2000. P 22). Même à l’état d’hypothèse, si cette attitude n’est pas criminelle, comment la qualifier ? On y apprend que « de 1957 à 1960, les docteurs blancs ont « vacciné »- par voie orale- près de 1 Million d’Africains à qui on avait fait croire qu’on allait leur donner des « bonbons ».Les organisations des Droit de l’Homme ont suffisamment à faire et à dire sur les conséquences désastreuses des rapports inégaux et dominateurs qui depuis plus trois siècles président les rapports entre l’Occident, l’Afrique et le reste du Monde avec, à son actif, rien que pour le 20éme siècle, une traite des esclaves, un holocauste, des guerres coloniales criminelles, deux guerres mondiales, et la mise au point d’armes atomiques et nucléaires dont la barbarie n’a rien de comparable dans toute l’Histoire de l’Humanité. Au rang des comptabilités sordides de corps efflanqués au regard hagard et d’hécatombes honteuses, j’appelle la guerre du Vietnam et les pluies de napalm déversées par la première puissance économique du Monde pour sanctionner l’ardent désir de vivre libre d’un peuple indomptable. S’il faut revisiter le passé et réveiller les blessures à peine refermées alors n’oublions rien et reprenons tout depuis le début !

Revenons à Hissène HABRE. Ce que je retiens, comme citoyen sénégalais, c’est que depuis une dizaine d’années qu’il a reçu l’asile chez nous il n’a jamais outrepassé son devoir de réserve et je n’ai pas souvenance d’une déclaration qu’il aurait faite ni de troupes qu’il aurait levé pour renverser son successeur. Ce qui n’est pas le cas de Denis Sassou N’GUESSO, dont les accointances avec la compagnie pétrolière française Elf sont établies, qui a renversé un président de la République démocratiquement élu, à la suite d’une guérilla urbaine retransmise en léger différé. Et Monsieur N’GUESSO parade de sommet en sommet, embrassant goulûment les dirigeants des pays prétendument des « Droits de l’Homme », avec ses gourmettes en or et ses pochettes en soie de mauvais goût. On me rétorquera que son dossier est en cours, je parie que l’on se pressera lentement pour le boucler. Tous ceux qui ont des intérêts à Elf Congo y veilleront. Je retiens aussi que Hissène HABRE a tenu tête à la France, comme rebelle et comme Chef de l’état, les historiens devraient témoigner sur l’histoire récente du Tchad et sur les enjeux géopolitiques qui font de cette région une zone de tensions. Cela permettrait d’avoir une meilleure visibilité sur les relations tendues entre Paris et NDjaména sous HABRE. Cela expliquera peut-être pourquoi selon une dépêche de l’AFP publiée dans l’édition du quotidien Le Matin « la France est favorable à l’action en cours au Sénégal. »Ah ! Douce France, qui tient à faire rendre gorge tous ceux qui ont eu un jour des velléités de s’opposer à son diktat, quitte à l’enrober d’un juridisme suspect et à instrumenter des organisations humanitaires qui, sous le couvert de beaux principes perpétuent une conception de l’humanisme que nous ne partageons pas. Ces deux points justifient à mes yeux un refus de hurler avec les loups et de condamner sans appel un homme au nom de principes dont l’universalité sélective mérite un débat approfondi. Je ne dis pas que Hissène HABRE n’est pas coupable des crimes qu’ont lui impute, je dis que dans l’ordre des priorités qu’ en tant qu’africain je compte porter au tribunal de l’Histoire, il fait figure de lampiste. D’autant que l’historien Thierry Lemoine spécialiste du Tchad et cité par une autre dépêche de l’Agence France Presse déclare que « c’est devenu un réflexe du régime actuel du Président Idriss Déby. Il utilise Hissène HABRE comme dérivatif dès qu’il se trouve en difficulté. Or, en ce moment, il est plutôt instable avec la rébellion signalée dans le Tibesti. » Cela laisse songeur si l’on sait que Idriss Déby est présumé membre de certaines fraternités occultes…

Je terminerais par l’Afrique du Sud en écho à l’exclamation de Maître Sidiki KABA, « Que non ! Le pardon n’est pas l’oubli. ». Ce pays symbole de la barbarie légalisée panse ses blessures sous le sceau du pardon et de la réconciliation. Car, si le pardon n’est pas l’oubli, il est le préalable à toute réconciliation. Je rappelle Aimé Césaire à la barre : « La malédiction la plus commune (…) est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte »(idem op.cit P.8) . Est-il question de réconciliation lorsque l’on s’apprête à traduire Hissene HABRE devant la justice sénégalaise ? Cela ressemble plutôt à un exercice d’évaluation grandeur nature des dernières trouvailles juridiques « La justice sénégalaise aura à se prononcer sur cette procédure inédite au regard de la compétence universelle découlant de la convention internationale du 10 Décembre 1984 qui a été signée et ratifiée par le Sénégal. Le traitement de cette affaire servira donc de jurisprudence aux juridictions africaines » dit Maître KABA qui a du mal à cacher son excitation à la pensée des effets de manches et des joutes oratoires qui opposeront les puristes de la plaidoirie bien amenée. Cela n’ébranle pas maconviction, qu’à coté des urgences de l’heure, l’opportunité et la pertinence de la procédure m’échappe. Que l’on n’aille pas me rappeler le nombre de victimes dont je comprends la douleur et la partage. Comme celle des millions d’africains balancés par dessus bord lors de la traversée de l’Atlantique, comme celle de David DIOP qui « pense au vietnamien couché dans la rizière, au forçat du Congo, frère du lynché d’Atlanta. Je pense à Soweto et à Sharpeville, je pense à Poutine écrasant la Tchetchénie. Pensant à tout cela, je me refuse de faire d’un homme seul, dans le dernier versant de sa vie, la victime expiatoire de tant de déraison dont-il fut certainement à un moment de sa vie une illustration. Cela est en porte à faux avec « nos valeurs traditionnelles d’humanité » qu’invoque Maître KABA. A cet égard, le pays de la Téranga qui a accordé l’asile à un homme dont rien de ce qu’on lui reproche aujourd’hui n’est nouveau, va-t-il arracher à l’affection de petits enfants en compagnie desquels parfois on m’a dit l’apercevoir dans quelques endroits de la capitale, au face à face torturant avec lui-même dans l’attente du rendez-vous ultime avec Dieu, seul juge digne de ce nom, et vers qui nous nous retournerons tous un jour ? Perdre le pouvoir n’est-il pas déjà une certaine forme de justice rendue aux victimes ? Vivre en exil loin de son pays qu’il aime sûrement à sa manière n’en est-il pas une autre ? Que cherche t-on de plus ? Même si on l’écartelait sur la place publique cela rendrait-il pour autant justice aux milliers de morts qu’on lui prête ?

Non. Vus d’Afrique, les Droits de l’Homme, c’est se battre pour dénoncer les rapports inégaux, iniques, injustes et de plus en plus insupportables que l’Occident impose au reste du Monde. C’est dénoncer la problématique biaisée de la dette dans laquelle nous enserrent des états dont l’opulence s’est bâtie sur notre sueur et sur notre sang. C’est traquer les tyrans en exercice et les mettre hors d’état de nuire. C’est ne pas attendre qu’ils soient à la retraite, malades, et presque inoffensifs pour aller exhiber des cranes et des ossements, organiser un show médiatique planétaire pour donner bonne conscience à une civilisation décadente et justifier auprès des généreux donateurs les billets d’avions en première et les séjours en hôtels de luxe pour aller farfouiller dans la misère des autres.

Vus d’Afrique, les Droits de l’Homme c’est le droit à mieux vivre dans un Monde de plus en plus juste, repu et paisible.

Amadou Tidiane WONE dit Baba
Ancien Ministre, Ancien Ambassadeur
woneamadoutidiane@gmail.com

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