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Afrique Enquête exclusive : Église et pédophilie, une affaire africain

  • Date: 18 novembre 2016
France24- Souleymane avait 12 ans quand son professeur, un missionnaire québécois au Sénégal, l’a convié à un cours d’éducation sexuelle. France 24 a retrouvé au Québec la piste de l’homme que le jeune Dakarois accuse aujourd’hui d’abus sexuels.

 C’est par l’intermédiaire de La Parole Libérée que nous sommes entrés en contact avec Souleymane en avril dernier. Une consœur ayant travaillé dans le cadre d’un reportage avec cette association française d’aide aux victimes de pédophilie avait repéré ses emails envoyés depuis le Sénégal. Il y dénonçait des abus sur mineur qui auraient été perpétrés dans les années 80 par un religieux canadien. Intriguée, elle a alerté France 24 qui dispose d’un relai dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. C’est par ce biais que nous avons contacté l’association et retrouvé Souleymane [son prénom a été modifié, ndlr].

https://www.youtube.com/watch?v=4vzgw042TX0

En acceptant de nous rencontrer, Souleymane espère encore un jour obtenir réparation, même si les faits qu’il dénonce sont prescrits depuis longtemps au Sénégal où le délai de prescription en cas d’agressions sexuelles n’est que de trois ans. Il espère aussi briser le tabou qui existe en Afrique autour des abus commis par des religieux.


Rendez-vous à Dakar

À la terrasse d’un grand café dakarois, lors d’un premier rendez-vous, l’homme est revenu en détail sur son histoire. À 12 ans, il est scolarisé dans un établissement réputé de sa ville natale de Kaolack, « le collège Pie XII », dirigé par la branche canadienne d’une importante congrégation catholique, « les Frères du Sacré cœur ». C’est là, nous explique-t-il, que l’un des religieux, professeur de français, l’invite pour la première fois après la classe à un « cours d’éducation sexuelle » particulier. Souleymane affirme avoir été abusé pendant les trois ans qui ont suivi mais n’en avoir parlé à personne, jusqu’en 2010.

Il est alors brutalement replongé dans son passé par un reportage télévisé sur la visite du Pape Benoît XVI aux États-Unis. Celle-ci avait été perturbée par une manifestation de victimes de pédophilie réclamant justice à l’Eglise. Dans la foulé, il décide de contacter l’un des Frères, enseignant au collège Pie XII de Kaolack à l’époque, et toujours en poste dans un grand lycée dakarois.

Au fil de ses échanges avec le religieux, qui appartient toujours à la congrégation, Souleymane aurait appris que le missionnaire professeur de français serait à la retraite au Québec et qu’il serait mourant. Le Frère lui aurait aussi assuré avoir contacté ses supérieurs hiérarchiques. Souleymane affirme pourtant n’avoir jamais été approché par l’institution. Il nous communique donc le nom du Frère qu’il accuse, sa tranche d’âge – a priori élevée puisqu’il s’agissait d’un homme déjà mûr au début des années 80 – et son lieu de résidence probable, le Québec, si toutefois il est encore vivant.

Des cas possibles au Togo, à Madagascar

Au Canada, c’est donc avec peu d’espoir que nous entamons notre enquête. Sur Internet, les premières recherches sont peu encourageantes. Des avis de décès d’abord, qui viennent conforter l’idée d’une possible mort du missionnaire. Et si, dans l’annuaire, une quinzaine de personnes pourraient correspondre à son signalement, aucune ne se révèle être celle que nous recherchons. Sans trop y croire, nous cliquons finalement sur une page Facebook à son nom. Et surprise, le profil qui apparaît semble le bon. Un homme d’un certain âge pose devant les armoiries des Frères du Sacré-Cœur, dont il porte également le blason autour du cou. Contrairement à ce qui aurait été dit à Souleymane en 2010, sur cette photo le missionnaire semble plutôt en forme. En revanche, la dernière publication sur son mur date de mars 2011. L’homme pourrait donc bien être décédé depuis.

Parallèlement, nous continuons à étudier des dizaines de documents trouvés sur différents sites plus ou moins proches de la congrégation. Les rares pages où son nom apparaît nous en apprennent un peu plus sur son état civil et sa vie de missionnaire. D’abord envoyé à Madagascar pour deux années, il arrive en 1972 au Sénégal, où il enseigne au Collège Pie XII de Kaolack pendant quinze ans. Enfin, après quelques années au Togo où il travaille notamment à l’infirmerie d’un établissement scolaire géré par la communauté religieuse, il rentre au Québec, où nous perdons sa trace.

À tout hasard, nous demandons alors à nos collègues correspondantes à Madagascar et au Togo de faire des recherches complémentaires. Si grâce à nos informations, elles localisent certains établissements dans lesquels le missionnaire a travaillé, elles ne sont pour l’instant pas parvenues à trouver d’autres victimes de ce Frère. Les deux pays comptent une importante communauté chrétienne – environ 75% de la population à Madagascar et 45% au Togo – mais il n’y existe pas d’associations de victimes d’agressions sexuelles par des religieux.

L’enquête décolle,« vous êtes le premier à m’en parler »

Avec tous ces éléments, l’enquête décolle véritablement lorsque nous localisons à Sherbrooke – à 150 km à l’Est de Montréal, Québec – ce que nous pensons être la résidence dans laquelle habitent les membres de la congrégation à la retraite. Nous sommes rapidement persuadés que s’il est toujours en vie, c’est à cette adresse que loge le missionnaire.

Toutefois, si nous parvenons à le rencontrer et lui exposons les faits reprochés, il est peu probable qu’il accepte de nous revoir pour un entretien filmé. Et nos chances d’obtenir une réponse des supérieurs des Frères du Sacré-Cœur au Canada nous paraissent bien minces : dans ce genre d’affaires, les institutions religieuses mises en cause communiquent rarement avec la presse. Il nous apparait donc nécessaire d’anticiper leur silence. Pour provoquer une hypothétique rencontre avec le Frère, nous lui apportons donc une simple lettre, une demande d’interview. Et pour conserver la preuve d’un éventuel témoignage, nous nous équipons d’une caméra cachée.

Le bâtiment où nous nous rendons se trouve à proximité d’un établissement scolaire construit puis géré par les Frères du Sacré-Cœur pendant plus de 60 ans. Dès l’entrée, un des Frères nous confirme que le missionnaire habite bien ici. Nous sommes donc autorisés à lui remettre le courrier en main propre. Si les faits qui lui sont reprochés se vérifient et s’il s’avère que la congrégation en est effectivement informée, la facilité avec laquelle nous le rencontrons est déconcertante. C’est tout naturellement que l’un des Frères nous accompagne à lui.

Bien qu’en chaise roulante, le missionnaire semble effectivement en bonne forme, et malgré ses 92 ans, en pleine possession de ses facultés intellectuelles. Habillé d’un boubou, probable souvenir d’Afrique, il nous accueille avec le sourire, puis nous invite à nous asseoir face à lui. Présentations faites, nous l’informons des actes qui lui sont reprochés au Sénégal, et contre toutes attentes, il reconnaît instantanément les faits.

Si le religieux semble d’abord accuser le coup, il va très vite se ressaisir et tenter de se dérober. Les élèves qu’il aurait agressés ? « Pas des enfants », mais « des personnes qui avaient 16, 18 ou 19 ans ». Alors même que le Sénégalais qui témoigne dans notre reportage aurait eu douze ans au moment des faits dont il dit être la victime. Malgré tout, « j’ai beaucoup de remords, je regrette certaines choses, je ne pensais pas que ça irait si loin », concède-t-il. Il le répètera à plusieurs reprises.

D’autres agressions sexuelles auraient-elles eu lieu à Madagascar ou au Togo ? « Pas de relations sexuelles. (…) Des attouchements, des choses comme ça ». L’aveu est cinglant, son aplomb glaçant, et la scène surréaliste. À tout moment, nous pensons qu’un représentant de la congrégation va entrer dans la chambre et mettre un terme à cet étrange entretien. Mais seul un membre du personnel nous interrompra d’un « votre petit jus », avant de poser le verre sur un meuble et ressortir.

Par la suite, le religieux va également renforcer les accusations de Souleymane selon lesquelles en ne le sanctionnant ou ne le dénonçant pas, la congrégation se serait d’une certaine manière rendue complice des actes du missionnaire. « Personne ne m’a jamais parlé de ça [au sein des Frères du Sacré-Cœur, ndlr]. Vous êtes le premier à m’en parler », confesse-t-il. La communauté religieuse n’aurait donc pas poussé plus loin les investigations après les accusations de 2010 ? Difficile à croire.

Malaise à Dakar, « ce que je ne savais pas, c’était les débordements »

Souleymane est, lui, convaincu que les supérieurs au Canada ont été informés de ce qu’il se passait au Sénégal. Il nous fournit même un email que le Frère alerté à l’époque lui aurait transféré, pour lui prouver sa bonne foi. Adressé à sa hiérarchie, après un exposé des faits reprochés, il leur aurait écrit « je voudrais savoir comment réagir ». Au final, si un simple email transféré ne nous permet pas d’établir les faits avec certitude, cela nous semble être une piste à suivre. Nous décidons donc d’aller rencontrer à Dakar le fameux Frère alerté par Souleymane. Et pour les mêmes raisons qu’au Québec, de nouveau équipé d’une caméra caché.

Nous rencontrons le Frère Y sans rendez-vous, en frappant à la porte de son bureau, situé à l’intérieur du lycée qu’il dirige aujourd’hui. Le religieux n’apparait pas surpris par l’objet de notre visite et nous invite à nous asseoir pour discuter. Il nous confirme immédiatement les dires de Souleymane, et semble accorder foi aux propos de notre témoin. Il assure avoir prévenu en personne son supérieur hiérarchique des accusations à l’issue de sa rencontre avec Souleymane en 2010, avant d’ajouter, « je crois que l’avocat qui était là [au Sénégal, ndlr], a dit qu’ici les faits étaient prescrits ».

Mais pourquoi ne pas avoir cherché à comprendre ce qu’il s’est passé à l’époque alors ? Peut-être en raison de son grand âge et de l’ancienneté des faits, suppose-t-il. Pour le reste, il nous renvoie vers ses supérieurs, nous priant à plusieurs reprises de voir tout cela avec eux. Au fil de l’entretien, le malaise de Frère Y se fait grandissant, ses silences plus fréquents. Nous comprenons que nous n’obtiendrons pas plus d’informations de sa part. Mais au moment où il nous raccompagne à la porte, il concède, visiblement désolé, « je savais qu’il rencontrait des élèves pour parler de sexualité. Ce que je ne savais pas, c’était les débordements ». Avant d’ajouter que ces rencontres en tête-à-tête avaient lieu « en dehors des heures de cours ».

« La communauté n’entend pas donner de suite à votre demande »

Notre enquête nous conduit donc de nouveau au Québec. Lorsque nous parvenons à joindre Gaston Lavoie pour la première fois à la mi-septembre, le supérieur provincial de la congrégation au Canada ne semble pas surpris par les accusations dont nous lui faisons part, ni pressé de répondre à nos questions. Il nous invite simplement à le rappeler un peu plus tard dans l’après-midi. Mais malgré la gravité des faits évoqués, lorsque nous l’appelons à nouveau, il nous demande de le recontacter… cinq jours plus tard.

Nous ne parviendrons finalement à lui reparler que dix jours après notre premier appel. Il nous l’assure alors, « je vais vous permettre de rencontrer un de mes adjoints qui s’occupe des relations extérieures », et nous demande une adresse mail « pour fixer un rendez-vous ». Trois jours après, nous recevons un mail d’un certain Yvan Turgeon, son adjoint aujourd’hui, mais le supérieur des Frères du Sacré-Cœur au Canada de 2002 à 2011. Soit à l’époque à laquelle Souleymane leur révélait son histoire. Plutôt que de prendre rendez-vous, il nous pose de nombreuses questions : « Qui êtes-vous ? », « Travaillez-vous dans le cadre d’un mandat de votre employeur ? « , « Précisez votre projet ? », « Quelles sont vos intentions ? », « Quelles sont les questions que vous voulez poser ? », Etc. Avant de conclure, « Nous vous demandons des éléments minimaux et si vous ne pouvez pas les rencontrer, nous ne serons pas à l’aise de poursuivre les échanges ». Plus qu’inhabituelle, de telles pratiques sont rares et trahissent souvent la nervosité de l’interlocuteur, en l’occurrence la congrégation. À plusieurs reprises au téléphone, nous avons déjà clairement exposé les raisons de notre demande d’interview. Nous les détaillons de nouveau malgré tout. Et deux jours plus tard, leur réponse est sans appel. « Dans les circonstances, la communauté Les Frères du Sacré-Coeur au Canada n’entend pas donner suite à votre demande ».

Depuis, la communauté religieuse a dû faire face à un autre scandale. Selon une demande de recours collectif déposée devant les tribunaux canadiens en octobre dernier, entre 1940 et 1980, onze de leurs membres pourraient avoir abusé des dizaines d’élèves d’un établissement scolaire québécois. Si la congrégation évoque déjà la possibilité d’un règlement amiable, elle indique également vouloir contester la demande de recours.

Texte par Sarah SAKHO , Frédéric GUIRO

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