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AGRICULTURE- La réconciliation du paysan avec la biodiversité : Une condition pour éviter l’agriculture de précarité et de résignation

Les ressources naturelles, bases de toute production, sont menacées d’épuisement pour deux raisons liées à l’action humaine : les prélèvements excessifs et les pollutions.

C’est en cela qu’elles constituent une réelle limite physique pour la production tant manufacturière que  biologique.

De ce point de vue, la durabilité des systèmes de production devient l’objectif principal à atteindre.

Dans le secteur agricole la durabilité de la production est effective lorsque, l’agriculture, en se déployant, ne détruit pas dans le temps ses propres bases naturelles de production. Tel n’est pas le cas en zone subsaharienne.

En effet, l’agriculture dans cette zone est, pour l’essentiel, destructrice de ses propres bases naturelles par ses méthodes mais, surtout par la psycho-sociologie du paysan.

Il faut entendre par bases naturelles de la production tout le matériel biologique naturel (vivant comme mort) qui soutient le cycle de la matière.

Ce matériel biologique n’est rien d’autre que la biodiversité.

Mais, que faut-t-il entendre par biodiversité pour éviter tout amalgame?

La biodiversité est un néologisme. La mode l’a restreinte au répertoire des espèces animales et végétales connues. Elle ne la rapporte même pas à un milieu donné – donc délocalisée. Cette biodiversité popularisée est la biodiversité taxonomique, descriptive.

Cette  biodiversité est, pour l’essentiel, contemplative. Elle ne sert que le politique, le romantisme, au mieux la curiosité scientifique. Elle correspond à une consolation  dans le désert biologique d’aujourd’hui qui continue de s’étendre. 

Certainement, cette biodiversité, passive, n’est pas opérante pour l’écologie du développement qui promeut l’écodéveloppement.

La biodiversité dont il s’agit dans le cadre de l’agriculture, c’est plutôt la biodiversité  sauvage  entretenant le cycle de la matière (carbone, azote, soufre, etc.)

Cette biodiversité est active, fonctionnelle. Elle dépasse  la nomenclature des espèces et l’effet hédoniste lié à leur possession ou à leur observation.

Elle intègre non seulement tout le « métabolisme » écologique mais aussi le patrimoine culturel du milieu de production, donc du paysan.

Elle réunit tous les éléments organiques vivants comme morts (plantes, animaux, microorganismes, humus) structurant et alimentant la totalité de la cohérence fonctionnelle écologique d’un milieu au centre de laquelle se trouve le paysan.

En effet, le paysan, acteur primordial et final de la production primaire, constitue le terme prédominant de cette biodiversité.

Malheureusement cette diversité biologique se meurt progressivement partout en zone subsaharienne. Le potentiel naturel fondamental de production des milieux de culture s’en retrouve dégradé si fortement que si nous n’apportons pas les corrections adéquates l’agriculture subsaharienne deviendrait très vite, si elle ne l’est pas déjà, une agriculture de précarité et de résignation.

En dehors des causes géo-climatiques contre lesquelles nous sommes impuissants, la destruction des bases naturelles productives de l’agriculture s’explique par deux faits anthropiques réversibles:

  • le paysan continue de pratiquer des méthodes (agricoles, sylvicoles et pastorales) dégradantes pour la biodiversité, d’une part,
  • la conscience paysanne productive n’intègre pas la biodiversité dans toute sa plénitude écologique, d’autre part.

Des méthodes  culturales dégradantes pour la biodiversité

Restons dans l’agriculture.

Certaines pratiques culturales doivent être abandonnées compte tenu de l’actuelle fragilité écologique des milieux de cultures.  C’est le cas de la culture sur brûlis.

Voilà une pratique à grande échelle dans le monde rural, malgré le fait qu’elle détruit ce qu’il y a de plus précieux c’est-à-dire la matière organique génératrice de l’humus, et avec, une bonne partie de la faune et de la flore.

Elle déstructure les sols par défaut de complexes argilo-humiques, inhibe le renouvellement végétatif suite à la destruction du capital semencier sauvage de la mésoflore herbacée et arbustive.

Cette pratique encore répandue est une aberration écologique. Avec elle, la fertilité biologique des sols disparait laquelle il faut nécessairement compenser par la fertilisation chimique (engrais) onéreuse.

Comme second exemple, prenons la préparation du champ. Là aussi il est conseillé au paysan que le champ doit être propre, bien nettoyé  à ne laisser rien subsister qui concurrencerait nutritionnellement la culture – herbes comme arbustes.

Sans arrière pensée, le paysan soumet à une coupe régulière toutes les plantes herbacées et arbustives hors culture interrompant ainsi saisonnièrement le cycle végétatif de ces dernières. Cette pratique renforce l’action du feu.

Aujourd’hui le monde rural a perdu beaucoup de sa biodiversité d’autrefois.

En tant que campagnard j’ai eu la chance d’être témoins oculaire de la disparition dans certains cas d’une vingtaine d’espèces animales et végétales dans le Baol, ou bien de changements phénologiques significatifs aux allures d’une nouvelle différenciation spécifique, dans d’autres. Qui sait ? Toutes les graminées du genre Eragrostis sont concernées.

Au bout du compte, les systèmes de production agricoles, privés de biodiversité, se coupent de leurs racines nourricières naturelles pour devenir une dépendance totale de la technicité et de la technologie, laquelle est sujette aux aléas conjoncturels de l’environnement économique et politico-technologique (cours mondiaux, intrants, disponibilités technologiques, équipements, engrais, pesticides, réglementations, normalisations, géopolitique, etc.).

Le retour à la biodiversité est impératif.

Rappelons-le, le premier intrant de l’agriculture est la biodiversité – un intrant gratuit de surcroît.

En effet, pour tout rendement agricole, il y a toujours une fraction fondamentale de rendement  due à la dynamique énergétique de la biodiversité. Cette fraction est d’autant plus importante que la biodiversité est élaborée – l’autre fraction de rendement, qualifié de technique, n’étant que son prolongement artificiel- un dopage aux engrais pourrait-on dire.

De ce fait, la durabilité de l’agriculture se mesure par l’importance de cette fraction fondamentale de rendement liée à la biodiversité.

Ainsi, la durabilité d’une agriculture est d’autant plus importante que cette fraction fondamentale de rendement due à la dynamique énergétique de la biodiversité est conséquente.

Un tel rendement est durable pour son origine organique,  pour sa reproductibilité à l’infini donc son caractère renouvelable, et enfin pour sa gratuité.

L’on voit évidemment que le rendement lié à la fertilisation chimique (engrais) ne totalisant pas ces trois attributs, n’est pas durable quelque soit son importance.

De la conscience paysanne indifférente de la biodiversité

Le paysan actuel ne fait pas le lien entre biodiversité et agriculture encore moins entre biodiversité et sa propre survie. Ce qui fait que la biodiversité demeure une entité en dehors de l’art paysan de la production agricole.

Le paysan connaît par expérience l’intérêt de la fumure organique. Mais ignore totalement la vie macro- et microbiologique du sol qui détermine le processus de ce type de fertilisation. Le paysan ne se représente pas correctement son premier outil de travail : le sol.

Dans ces conditions comment le paysan peut-t-il  gérer son sol ?

L’encadrement agricole de l’époque a fait du paysan un exécutant docile et non un acteur agricole émancipé. Malheureusement, le paysan conserve à présent cette discipline productive.

Effectivement, de nos jours la conscience paysanne est une catégorie aliénée par la modernité à travers les vecteurs sociaux d’acculturation de sorte que le lien originel entre paysan et biodiversité est rompu.

Autrefois, sans en posséder ni la science ni la technique, le paysan contractait naturellement un rapport étroit avec la biodiversité de son milieu. Le hasard ou la nécessité du réflexe naturel de survie l’y contraignait.

Certainement, le paysan avait bien conscience du continuum organique entre lui et la nature par la chasse, la cueillette, et l’automédication traditionnelle.

Plus tard, à la faveur de la modernité postindustrielle (économie manufacturière,  culture scientifique et technologique, transferts cognitifs sociétaux mythiques et  mystificateurs, urbanités, etc.) cette conscience du continuum s’est effritée et a disparu – quoique le continuum en tant que tel demeure une réalité permanente.

Voilà ce qui explique la grande distance voire l’indifférence du paysan d’aujourd’hui par rapport à la nature donc à la biodiversité.

Cette rupture historique entre paysan et biodiversité est une mutilation organique à conséquences négatives incommensurables sur l’agriculture et sur les  écosystèmes.

Agriculture de précarité, de quoi parle-t-on?

Si on regarde de prés on voit que le rendement agricole est dual dans sa formation.

En effet, chaque rendement est composé d’un  montant partiel dû à la technicité culturale et d’un autre montant partiel dû au fonctionnement fondamental de l’écosystème, avec la biodiversité comme moteur.

Le premier montant partiel de rendement est le résultat de la technosphère (ensemble des moyens techniques, semences, engrais, pesticides, connaissances, méthodes, etc. mobilisables pour l’agriculture).

Par contre le second montant partiel de rendement est le résultat de l’écosphère (la totalité de la dynamique énergétique de l’écosystème). Il est généré par le capital naturel (biodiversité) où la fertilité biologique du sol est essentielle.

L’on voit donc que la production « techno-sphérique » est artificielle, planificatrice, programmatique. Elle est prévisible et connue. Tandis que la production « éco-sphérique » est naturelle, spontanée, discrète. Elle est  imprévisible et inconnue.

Ainsi, chaque rendement annuel calculé contient pour partie un apport technique, connu du producteur et pour partie un apport naturel écologique du milieu, inconnu du producteur.

Ceci montre, sans doute, qu’une partie des prévisions statistiques relatives au rendement agricole reste inconnue au même titre que l’apport naturel écologique du milieu – lequel apport n’est rien d’autre que l’expression énergétique de la biodiversité du milieu de culture.

Personne ne cherche à connaitre le potentiel biotique de son champ qui prédétermine l’apport écologique du champ en termes de rendement.

On se contente de l’usage des fertilisants chimiques (engrais) renchérissant le coût de production et intoxicant les terres – un problème économique doublé d’une préoccupation environnementale

Ces deux cadres de production  interagissent. L’écosphère soutient la technosphére – quant à la technosphère, elle détruit l’écosphère (effet biocide des apports chimiques sur la microfaune et la microflore du sol, effet déstructurant sur les complexes argilo-humiques, etc.)

Je tais volontairement la production « techno-sphérique ». L’état a fait beaucoup d’efforts et les résultats sont tangibles.

Depuis l’avènement de son excellence monsieur Macky SALL l’agriculture sénégalaise a connu un essor significatif en termes d’accompagnement logistique, équipementier et de cadre programmatique comme le PSE. C’est indéniable.

J’insiste surtout sur la production « écosphérique » où l’enjeu durabilité et l’épaisseur de l’inconnu sont plus importants.

En réalité, les éléments naturels qui sous-tendent la production « écosphérique » sont une ressource naturelle non comptabilisée donc non contrôlée. Or, dans le cadre de la rationalisation des décisions, l’exhaustivité de l’information statistique est souhaitée pour minimiser les marges d’erreur des prévisions.

Aucun producteur ne sait quelle quantité d’humus ou de biomasse microbienne dispose -t-il dans son champ  malgré le fait qu’ils constituent un capital, une richesse, un avoir.

Ce capital est estimé, ex-post, par ses manifestations à la moisson  en termes d’apport de plus-value, mais toujours méconnue, ex-ante, en termes prévisions quantitatives avant semis.

Voilà un exemple parlant d’écart de compte et d’information caractéristique des statistiques agricoles en Afrique.

Le paysan, après avoir détruit la biodiversité nourricière, se complait à une aventure  risquée fertilisant chimiquement ses terres à outrance, ce qui l’enchaîne dans la dépendance et réduit sa compétitivité.

Dans ces conditions de fragilisation des systèmes de production et de difficultés de financement, l’agriculture devient de plus en plus aléatoire et finit par s’inscrire dans  la précarité chronique qui hypothèque la durabilité escomptée.

Une agriculture de résignation, de quoi parle-t-on ?

Une fois dans la précarité, l’agriculture amputée de son soutien éco-systémique, perd ses facultés de réponse aux chocs éventuels extérieurs.

En ce moment l’agriculture perd sa capacité de s’adapter pour ne conserver que celle de s’accommoder. En ce moment, elle devient une agriculture de résignation c’est-à-dire une agriculture de soumission.

Mais, faudrait-il bien faire la différence entre adaptation et accommodation de l’agriculture. Je m’explique.

A l’instar de la biologie l’accommodation est superficielle. Elle se conforme à l’élément inducteur du choc extérieur en épousant ses contraintes. L’accommodation cesse lorsque disparait l’inducteur. L’accommodation permet l’équilibre dans la résignation. L’accommodation ne contente de !

Par contre l’adaptation est plus profonde, plus décisive au sens ou elle s’oppose à l’élément inducteur. L’adaptation n’adopte pas les contraintes de l’élément inducteur. L’adaptation permet l’équilibre dans la riposte en soumettant les contraintes de l’inducteur à d’autres alternatives, d’autre nature, issues de sa propre rationalité.

L’adaptation ne se contente pas de ! Elle transforme, neutralise et soumet !

Remettons nous des vertiges de la théorie pour prendre des exemples pratiques.

Prenons l’exemple de la monoculture arachidière

Dans ce cas, la rente arachidière est l’inducteur et la monoculture, l’accommodation.  En effet, sous l’attrait financier les producteurs pratiquent la monoculture arachidière pour maximiser leurs revenus. La monoculture arachidière cesserait dés que le marché disparaissait. Une adaptation serait en jeu si à la demande du marché de l’huile on répondait par plusieurs offres équivalentes : huile de soja, huile de baobab, huile de coton, huile de « soump », etc.

Une adaptation pourrait même recourir à des produits alternatifs de synthèse, voire à une réglementation, une normalisation, une certification, un accord coopératif, un protectionnisme, etc.

La diversification des cultures rentre dans ce cadre.

Voyons l’engrais classique(NPK) comme second exemple.

L’engrais NPK est un fertilisant relativement cher qui s’impose  aux paysans sahéliens. Dans cet exemple la pauvreté des sols est l’inducteur et la fertilisation à l’engrais NPK, l’accommodation. Une adaptation serait de se rabattre sur d’autres fertilisants (fumure organique, compost, débris végétaux, buses de vache, biodiversité, etc.) ou de pratiquer d’autres spéculations moins exigeantes en engrais NPK. (Naturellement ou par modification génétique) ou de recourir à la revitalisation de la biodiversité par la jachère.

Tout ceci montre que lorsqu’une agriculture n’est pas capable d’adaptation elle se contente de l’accommodation et dans ce cas elle se résigne au stimulus extérieur (l’inducteur) – quoique contraignant ou non bénéfique.

Il faut se rendre compte que l’agriculture est inenvisageable sans biodiversité. L’agriculture, dévoreuse de biodiversité, est intrinsèquement anti-écologique. Pour qu’elle soit durable il faut la maintenir le plus longtemps dans le fonctionnement inépuisable de la biodiversité en dehors duquel toute perspective de durabilité est chimérique.

L’écosphère et la technosphère coexistent nécessairement et se complètent dans l’activité agricole. Si nous voulons une agriculture intelligente, durable il faut travailler à maximiser la production écosphérique en faisant de la biodiversité un passage incontournable de l’agriculture.

Il est temps de dépasser la biodiversité du politique qui est une biodiversité à valeur d’existence – pour la biodiversité de l’écodéveloppement, une biodiversité à valeur d’usage. La première sert la morale voire la mémoire collective – le second, la subsistance.

La  spécificité du potentiel de production écosphérique d’être non-comptabilisée en tant que patrimoine naturel suscite l’intérêt d’en discuter pour en faire une question stratégique à porter sur la balance de l’arbitrage des politiques agricoles.

Le capital naturel biomasse est un inconnu déterminant de l’économie agricole d’aujourd’hui.

Les statistiques cherchent à connaitre la biomasse forestière, la biomasse pêcherie, mais elles ne se sont jamais intéressées à la biomasse humus et microbiologique.

Cette méconnaissance tient au fait que la biomasse humus et microbiologique  constitue un bien environnemental. Or, les biens et services environnementaux ont cette propriété de n’avoir pas de prix car ne transitant pas par le marché. C’est une faiblesse de nos comptabilités nationales qui se limitent au compte des flux transitant par le marché mais non de ceux hors marché.

Il est urgent de corriger ce manque d’information en  procédant à la valorisation monétaire de ce capital naturel biomasse afin de connaitre le montant de notre patrimoine naturel en termes de fertilité biomasse à l’hectare. Ce qui rationaliserait davantage les transactions foncières agricoles et améliorerait les prévisions en termes de besoins de fertilisation.

Cette valorisation monétaire serait aisée si l’on sait que la valeur monétaire de la quantité d’engrais utilisé à l’hectare constitue le montant des dépenses de protection contre la pauvreté des sols – une méthode classique de valorisation monétaire d’une ressource naturelle en économie environnementale.

Nous devons renforcer la production « écosphèrique » car l’intégrité de nos terres (terres non polluées, encore vierges) est un avantage comparatif considérable à l’avenir à opposer à la haute productivité qui fait la force de l’agriculture des pays développés et émergents.

Cette intégrité qualitative, un service environnemental potentiellement à forte valeur ajoutée, ne se renforce que par la fructification de la biodiversité locale.

Enfin, il faut réconcilier le paysan sahélien avec la biodiversité. Les deux étant les principaux constituants de l’unité fondamentale productive paysanne, leur réconciliation est obligatoire. Pour se faire il est nécessaire de réinventer le conseil agricole à l’imprimer dans une optique significativement écologique rompant d’avec toutes les pratiques écologiquement inamicales de l’encadrement agricole postcolonial.

Sans cela notre agriculture s’éloignerait de plus en plus de ses bases naturelles de production et en perdrait ses facultés de réponse adaptative pour finir dans la résignation. Le PSE nous en donne les moyens.

Cheikh NDIAYE

DG CICES

Maire de Lambaye

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