Confidences

Alioune Tine  » Pour qu’on vote Oui ou Non, il faut faire en sorte que les gens comprennent pourquoi ils vont aller dans les urnes »

  • Date: 14 mars 2016

Le Directeur d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, Alioune Tine est l’invité de la Rédaction de IGFM. Dans cet entretien, il revient sur la déclaration du président Macky Sall de se plier à la décision des 5 Sages du Conseil constitutionnel sur la réduction de son mandat et le rapport 2015 d’Amnesty International sur la situation des droits de l’Homme en Afrique de l’ouest.

Le Conseil constitutionnel a rendu une décision jugeant « anticonstitutionnelle » la réduction du mandat du président de la République. Le président Macky Sall, qui avait promis aux Sénégalais en 2012 de réduire son mandat de 7 à 5 ans, déclare finalement se plier à la décision des cinq sages. Ce qui a créé un tollé au Sénégal. Quel commentaire faites-vous de cette décision ?

Je rappelle que la question de la réduction du mandat que le président Macky Sall doit s’appliquer vient d’une initiative du mouvement M23 au moment où j’en étais le coordonnateur. J’étais dans une délégation dont Amath Dansokho était membre en même temps que d’autres. Nous avions rencontré Macky Sall avec qui nous avions discuté en lui signifiant que les Assises nationales avaient fixé la durée du mandat du président de la République à cinq ans. Nous lui avions aussi dit que la durée de cinq ans du mandat était même devenue une norme au niveau de la Cedeao. Nous lui avions finalement dit qu’il serait bien qu’il se l’applique si élu, surtout après qu’on aurait fait de nouvelles réformes constitutionnelles. C’était dans un contexte où, en réalité le président Abdoulaye Wade venait de terminer un mandat de 7 ans dans une controverse. C’est ainsi que nous avions adressé cette demande au président  Macky Sall qui était à l’époque candidat, et il avait accepté sans problème.

Ah bon ? Et il avait accepté ?

Oui bien sûr ! Et c’était en dépit de certaines mises en garde que j’entendais dans les couloirs venant de certains de ses collaborateurs. De plus, le président Macky Sall était venu, à l’assemblée générale du M23 à l’hôtel Ngor Diarma et il avait déclaré qu’il acceptait de se l’appliquer. C’était formidable et tout le monde était content. Il y a même eu un standing ovation.

En définitive, on allait vers la campagne électorale pour le second tour avec des idées nouvelles qui pourraient placer le Sénégal sur une rampe de lancement d’une véritable montée démocratique, après ce qu’on avait déjà vu dans le pays, et surtout après avoir stoppé cette dérive à l’époque d’un troisième mandat.

Donc, au plan moral ou politique, nous ne pouvons pas être d’accord avec ce qui s’est passé. On peut difficilement, compte tenu de la position qu’on avait, donner une appréciation ; à part dire qu’on faisait totalement confiance au chef de l’Etat. Parce que, en réalité, nous ne sommes jamais intervenus dans ce débat qui s’est déroulé pendant assez longtemps. Il a dit et répété qu’il allait le respecter.  Donc, c’est tout à fait normal qu’on soit déçu et qu’on exprime notre déception de façon publique.

Mais le président évoque des questions de droit constitutionnel…

Cela dit, je pense que le droit constitutionnel n’est pas une science exacte. Et puis, il ne faut pas confondre les problèmes politiques et les problèmes de droit constitutionnel. Généralement, au Sénégal il y’a trop de controverses et à chaque fois on dit qu’il faut que les Constitutionnalistes viennent. Mais la question est politique. De ce point de vue, elle mérite très largement d’être discutée, d’autant  qu’il s’agit des fondamentaux de la démocratie et des institutions, bref de notre pacte social. Donc, il faut y aller avec le consensus et une grande concertation très inclusive mais également avec une construction très patiente. Mais tout cela n’a pas été fait. On a fait tout dans l’urgence. A ma connaissance, il n’y a pas d’arbitre au dessus de la volonté du peuple.

Maintenant on a affaire  à un référendum de type plébiscitaire. Ce référendum, aujourd’hui, divise l’opinion et les partis. Il me semble qu’il est en soit privant. On va y aller, mais je suis sûr que ça va laisser des traces. Et ça va rendre la gouvernance des années qui vont suivre certainement très difficile.  Notre souhait aurait été, puisque c’est une entreprise de refondation de la République, que cela se fasse dans le consensus.  Cela reviendrait à laisser un héritage formidable aux générations futures. Il me semble que le report s’imposait et si on peut le faire encore, tant mieux.

Ne pensez vous pas que le pouvoir a un peu pêché dans la démarche en appelant au dialogue après avoir pris la décision de suivre l’avis des cinq sages ?

Je pense d’ailleurs que dans cette affaire, les gens n’aiment pas le terme de conférence nationale. En réalité, c’est dans des conférences nationales souveraines que les gens le font. Mais le Sénégal a dépassé ce stade. On a fait nos Assises nationales et c’est un peu des formes de dialogue et de concertation nationale. On aurait pu organiser un dialogue national qui nous aurait permis d’avoir un consensus et nous éviter ce qui s’est passé. Ce qu’il faut déplorer à l’heure actuelle, c’est les invectives. Il n’y a pas d’arguments.

Maintenant que le vin est tiré, il faut y aller avec beaucoup de sérénité mais également en donnant des arguments solides. Pour qu’on vote Oui, ou Non, il faut faire en sorte que les gens comprennent pourquoi ils vont aller dans les urnes. Ce n’est pas ce qu’on est en train de voir maintenant. Les arguments sont plus farfelus les uns que les autres.

Je note beaucoup d’invectives et de stigmatisation des gens. Il faut individuellement interpeller les gens et les mettre devant leurs responsabilités, c’est mieux que de généraliser. N’oublions pas qu’en Afrique, des gens sont arrivés au pouvoir en devenant des héros, même si c’est avec du retard. Je prends l’exemple de Mandela. Et ce n’est pas un problème de vieux ou de jeunes. On peut voir des jeunes à l’esprit complètement dépassé et qui s’affichent comme des semi-dictateurs. On peut aussi avoir des jeunes à l’esprit fertile et fécond en mesure de régler rapidement beaucoup de problèmes. Dans les images, dans la rue, je vois partout de la stigmatisation. Je pense qu’il faut travailler dans l’intergénérationnel. L’expérience des vieux et le dynamisme des jeunes mis ensemble profiteront aux Sénégalais.

Le président Macky Sall a déclaré que l’Alliance pour la république (APR, au pouvoir) est devenue le premier parti politique du Sénégal. Qu’est ce que cela vous inspire ?

De mon point de vue, il a déjà commencé sa campagne. Je n’ai vraiment pas de commentaires à faire sinon, c’est de la politique comme on a l’habitude de voir.

Il a quand même réussi à diviser certains grands partis comme l’Afp (Alliance des forces de progrès), le Ps (Parti socialiste). Dernièrement on a noté des échauffourées entre les responsables de ce parti, qu’en pensez-vous ?  

Je vous ai dit que nous allons vers un référendum qui divise le peuple sénégalais, et les partis politiques. C’est ce qu’on constate. Un parti tire les marrons du feu. Le fait est là et se passe de commentaires. 

Dernièrement le professeur de droit constitutionnel Serigne Diop a déclaré que le président Macky Sall n’était pas tenu de se plier à l’avis des cinq sages. Qu’en pensez-vous ?

Comme je l’ai dit, le droit constitutionnel n’est pas une science exacte. Serigne Diop est une référence en matière de droit constitutionnel. C’est un professeur pour qui j’ai énormément de respect. Personnellement, j’évite le dogmatisme  en la matière. A mon avis, les cinq ans étaient faisables tout simplement par rapport à la citation que je vous ai déjà donnée. Si on va au référendum, on peut vraiment tout remettre sur le tapis.  Sur cette question, je n’ai pas de commentaires. Serigne Diop comme Ismaïla Madior Fall sont des références.

Quels sont les points saillants du rapport 2015 présenté récemment par Amnesty International sur la situation des droits de l’homme en Afrique de l’ouest ?  

Le point saillant de ce rapport est le fait que les droits humains sont en danger partout. Il faut juste voir, sur un plan plus global, la situation qui prévaut au Moyen orient et en Europe concernant la crise des réfugiés. J’y ajoute la crise de la démocratie et les attaques contre les organisations de défense des droits humains  affaiblissent les institutions qui ont été mises en place depuis plus de 70 ans.

C’est inquiétant.  Concernant l’Afrique de l’ouest et notre continent, les problèmes les plus saillants sont les crises causées par Boko Haram avec les groupes armés au Nigeria, au Niger, au Tchad, au Cameroun et au Burkina.

On constate par ailleurs des violations massives et systématiques des droits humains et des attaques contre les populations civiles qui ne sont pas armées, des viols et enlèvements.  Ce sont des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité qui sont inadmissibles.

On constate également l’impunité de ces crimes surtout ceux commis par les groupes armés et les réponses violentes apportées par les forces de sécurité. La plupart de nos Etats n’ont pas été préparés à ces menaces et à cette forme de guerre. Ces Etats aussi attaquent de manière discriminée souvent quand ils récriminent Boko Haram.  Nous adressons aux Nations dans ce rapport et nous leur disons, qu’il faut combattre les groupes armés et protéger les populations civiles mais dans le respect des droits humains. Il ne faut pas accepter l’impunité qui est devenue un cancer en train de gangrener nos institutions et nos sociétés. Ce qui nous préoccupe également, c’est cette impasse dans laquelle risque de nous mettre la décision de certains pays de l’Union Africaine de se retirer de la CPI.

 Quelle est votre position sur les menaces de certains pays de se retirer de la CPI ?

Se retirer de la CPI, c’est vraiment accentuer le cancer de l’impunité en Afrique. Parce que certaines institutions africaines n’ont pas été forgées pour adresser des crimes de guerre et des génocides. Il y a quelques rares pays qui ont des lois de compétence universelle. C’est le cas du Sénégal et de l’Afrique du Sud.

Les autres problèmes que nous avons, c’est l’espace civique. C’est-à-dire le respect des libertés fondamentales. Ces dernières sont menacées dans beaucoup de pays du fait des lois antiterroristes qui quelques fois sont liberticides. Il y a également des lois instrumentalisées pour empêcher les opposants de faire leur travail, les blogueurs et journalistes et les défenseurs des droits de l’homme de s’exprimer librement.

 Quelles sont les priorités d’Amnesty International pour 2016 ?

Il faut d’abord comprendre qu’en 2016 de nombreux pays d’Afrique occidentale et centrale sont confrontés à une situation difficile dans le domaine des droits humains. Elle semble de plus en plus complexe et volatile. Les populations civiles de la région sont de plus en plus prises entre les actions des groupes armés, dont notamment les attaques ne sont plus confinées à des zones marginalisées de la périphérie, et les mesures répressives prises par les gouvernements dans le cadre de leurs réponses. Les libertés d’expression, d’association et de réunion sont menacées dans ce contexte, surtout dans le cadre de compétition politique comme les élections. Il y a toujours l’usage excessif de la force contre les manifestants, alors que l’impunité favorise la poursuite des violations des droits de l’homme dans de nombreux pays. Certaines parties de la région, notamment dans le Sahel, continuent d’avoir des taux élevés du mariage des enfants et des plus faibles taux d’utilisation de la contraception, avec de nombreuses violations des droits des femmes et des filles.

Nous sommes donc en train de travailler cette année sur la protection de l’espace civique en Afrique de l’Ouest, la protection de la liberté d’expression en Gambie, Boko Haram et les groupes armés dans le bassin du lac Tchad, les questions de justice et de rendre compte en République centrafricaine, les mariages précoces et le mariage forcé au Burkina Faso et au Mali, le renforcement des institutions de la CEDEAO, l’éducation aux droits humains en Afrique, l’abolition de la mort, la protection des personnes LGBTI, la réaction aux crises et certainement le renforcement des capacités des organismes nationaux de défense des droits humains.

Il y a également les conditions de détention. Des affrontements entre prisonniers et des gardes pénitentiaires ont fait plus de 10 morts en Côte d’Ivoire. Beaucoup de gens sont également détenus pendant très longtemps et de manière illégale.  Au Sénégal, ce qui se passe à la prison de Rebeuss ne fait pas l’exception. Moustapha Cissé Lo a dit que les conditions de détention sont inhumaines dans cette prison. Il est absolu de construire de nouvelles prisons pour respecter la dignité de la personne humaine.

Que pensez-vous des droits de la femme ?

Ils sont à respecter partout ! Amnesty International a une campagne au Burkina Faso dénommée «mon corps mes droits». Nous sommes partis au Burkina pour son lancement et avons demandé aux autorités que les droits sexuels et les droits à la santé de la reproduction soient respectés.

 Est-ce qu’il y a des avancées qui ont été notées dans certains pays en matière de respect des droits humains ?

Oui. Nous avons noté quelques gains attribuables à certains pays de notre sous-région en 2015. Pêle-mêle, on peut commencer en janvier, avec trois hommes en Guinée équatoriale incarcérés au motif qu’on les soupçonnait d’avoir manifesté pacifiquement contre l’organisation par leur pays de la Coupe d’Afrique des Nations de football ont été libérés le lendemain de l’appel pour leur libération lancé par Amnesty International. En mars, la torture est devenue une infraction pénale au Togo. Cette excellente nouvelle arrive 26 ans après la signature par cet État ouest-africain de la Convention des Nations unies contre la torture. Après avoir supprimé la référence à la peine de mort de la Constitution en 2000, la Côte d’Ivoire a révisé son code pénal et son code de procédure pénale en mars 2015 pour complètement abolir la peine de mort.   En juin, les autorités camerounaises ont libéré 84 enfants détenus pendant six mois sans inculpation à la suite d’un raid dans une école coranique.

En juillet, le procès historique de l’ancien président du Tchad Hissène Habré s’est ouvert à Dakar devant les Chambres africaines extraordinaires. Des dizaines de rapports d’Amnesty International ont été présentés à titre de preuve. Ceux-ci remontent aux années 1970 et rassemblent de nombreuses informations sur des exécutions sommaires, des actes de torture et des disparitions qui se sont produits pendant qu’Hissène Habré était à la tête de son pays.

En juillet toujours au Burkina Faso, quatre candidats aux élections présidentielles, dont le président Roch Kaboré, vainqueur de ces élections, ont signé un manifeste des droits humains rédigés conjointement avec 30 organisations nationales et internationales, dans lequel ils s’engageaient, s’ils étaient élus, à accorder la priorité au plan d’action pour les droits des femmes et des jeunes filles.

En juillet enfin, des dizaines de personnes détenues au secret pendant plus de six mois en Gambie au motif d’être des membres de la famille de personnes accusées de la tentative de coup d’état de décembre 2014 ont été libérées dans le cadre d’une grâce en faveur de plus de 200 personnes.

En août 2015, le chef de la mission de maintien de la paix a été obligé de démissionner et une enquête a été ouverte après qu’Amnesty International ait révélé le viol d’une petite fille de 12 ans et le meurtre d’un garçon de 16 ans et de son père par les forces de maintien de la paix de l’ONU en République centrafricaine. Il y a quand même certains gains.

Votre dernier mot ?

Notre dernier mot c’est appeler au respect des droits humains et à la construction de consensus autour de ça. De notre point de vue, c’est le meilleur moyen de protéger nos Etats qui sont de plus en plus fragiles contre ces menaces. Il faut que toute la collectivité soit consciente que chacun est responsable, pour renforcer les droits humains et les libertés fondamentales mais également la démocratie. Et refuser le dictat des rebellions armées et des terroristes.

Igfm

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