25 avril, 2014
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Amady Diop fils de feu Cheikh Tidiane Diop : « Le théâtre sénégalais est mort le jour où mon père est parti sur la pointe des pieds »

Amady Diop fils de feu Cheikh Tidiane Diop : « Le théâtre sénégalais est mort le jour où mon père est parti sur la pointe des pieds »

Bon sang ne saurait mentir. Amady Diop peut s’approprier ce proverbe.

Fils du dramaturge feu Cheikh Tidiane Diop, « Tonton » compte plus que jamais fructifier le legs du défunt artiste.

Ce bout d’homme, âgé d’une trentaine d’années et dont la ressemblance terrible avec l’ex- directeur de la mythique troupe de Daaray Kocc frappe à première vue, a presque tout hérité de son père dont il compte marcher sur ses traces.

A travers cet entretien qu’il nous a accordé le jour de la célébration de la journée mondiale du théâtre (dont l’édition de cette année a été parrainée à son défunt père), l’héritier de Cheikh dresse un tableau sombre du théâtre Sénégalais, parle de ses relations avec les ex-collaborateurs de son père et affiche ses ambitions.

Rewmi : La journée Mondiale du théâtre au Sénégal a été dédiée cette année à votre père Cheikh Tidiane Diop. Qu’est ce que cela vous inspire ?

Amady Diop : Je suis content et très ému, ça me va droit au cœur. C’est une reconnaissance pour toute la famille de Cheikh Tidiane Diop qui, toute son existence durant, s’est donnée corps et âme pour le théâtre. C’est un grand plaisir et un grand honneur. C’est une injustice qui est réparée. Ça fait des années depuis qu’il est décédé, aucun hommage lui a été rendu

Dans les différentes manifestations culturelles, jamais personne ne prononçait son nom. Aujourd’hui, justice à été rendue avec cette cérémonie d’hommage. C’est un soulagement.

Vous imputez ce manque de reconnaissance à qui ?

C’est un manque de coordination entre le ministère et les artistes. Le ministre ne peut pas prendre ce genre d’initiative sans consulter les artistes qui s’y connaissent. Aujourd’hui, le tir a été rectifié, et on a rendu à César ce qui lui appartient. Je remercie particulièrement le ministre de la culture Monsieur Modou Bousso Lèye. Il y’a eu de nombreux ministres de la culture qui sont passés. Le ministre Modou Bousso Lèye a été le premier à avoir cette initiative, on la salue, car il à été le premier à penser rendre un hommage à mon père. En plus M. Lèye a beaucoup contribué à redorer le blason de la culture Sénégalaise.

Pensez vous que cette initiative sera pérennisée dans les années à venir ?

C’est ce qu’on souhaite. Ce n’est pas seulement mon père qui doit être honoré. Peut être, il est l’un des pionniers. Il y’a d’autres monuments du théâtre qui sont disparus et à qui on doit rendre hommage : Abou Camara, Makhourédia Guèye, Babou Faye sont autant d’artistes qui ont marqué le théâtre Sénégalais. On ne doit pas les oublier. Il y’a aussi ceux qui sont vivants et qui méritent des hommages comme Bay Peulh, Baye Eli etc… Les gens doivent cesser les hommages posthumes et honorer les artistes de leur vivant.

Parlez nous de votre cursus !

J’ai fait la double formation. J’ai appris le scénario, la mise en scène c’est-à-dire les techniques d’écriture, mais également les métiers de l’audiovisuel : la caméra, le montage et la réalisation. Et tout cela, je le dois à mon père qui maitrisait aussi bien le domaine artistique que le côté technique. Il a formé beaucoup de gens dans le domaine de l’audiovisuel. Des caméraman, des preneurs de sons, des monteurs etc…

De son vivant, c’est lui qui me produisait. Après son décès, j’ai continué à m’auto produire, mais mes productions n’étaient pas connues des Sénégalais. A ce moment, les Dvd ne se vendaient pas au Sénégal, mais l’étranger. On sortait à l’étranger pour la plupart car pour faire dupliquer ces cassettes au Sénégal ça nécessite beaucoup d’argent.

Qu’est devenu le Legs de Cheikh Tididiane Diop huit ans après sa disparition ?

Il a laissé un lourd héritage. Son legs n’est pas seulement entre mes mains. Mon père était un formateur. il tenait une école Daaray Kocc. Je ne suis pas son unique disciple. Il a formé des centaines de gens. Il y’a notamment Pape Demba Ndiaye son neveu, actuel directeur de Daaray Kooc Il y’a Mansour Mbaye Madiaga qui fait de très bonnes choses. Dans la majeure partie des troupes de théâtre au Sénégal, il y’a une touche Cheikh Tidiane Diop, car il y a un de ses disciples qui forme d’autres comédiens.

Personnellement, qu’est ce que vous ambitionnez pour perpétuer son œuvre ?

En un moment donné, j’avais fait un break, car je travaillais dans une télévision de la place. Maintenant, je me suis consacré à nouveau au théâtre, j’y suis a fond. Je prépare une série qui sera adaptée aux réalités Sénégalaises. On nous inonde de télénovélas, films hindous et autres alors que l’expertise locale est avérée. Ce n’est pas la qualité qui manque encore moins le talent. Je travaille là dessus. Je n’ai pas les moyens, mais je vais me battre.

Est-ce que les grands artistes comédiens révélés par votre défunt père vous soutiennent aujourd’hui dans votre mission ?

Ils ne sont pas beaucoup. Il faut dire la vérité telle quelle. Il y’en a qui sont reconnaissants d’autres malheureusement ne le sont pas. C’est ça le drame, Daaaray Kocc était une famille. On passait la journée au siège de Daaray Kocc. Il passait toutes ses journées la-bas. La plupart on ne les voit plus.

Ils ne sont que deux, trois ou quatre à fréquenter encore la maison. Nous ne demandons rien à personne. Nous ne demandons aucun appui financier à qui que ce soit. Ce que nous voulons peut être, c’est voir les gens qui collaboraient avec mon père, mais tel n’est pas le cas.

Pourquoi y’a t-il eu rupture au sein de Daaray Kocc avec celle de Pape Demba et la vôtre ?

L’héritage ne se résume pas à ma seule personne.

L’héritage de mon père est très lourd à porter. Il doit être partagé. Il n’y a pas une personne qui peut se targuer d’être le remplaçant de Ctd. Il avait un don. Il a fait un travail de cinquante ans. Pape Demba et le mieux placé pour être le grand héritier de Cheikh Tididane Diop. On lui reconnait ça. En ce qui me concerne, je me prépare à reprendre le flambeau. Nous incarnons la relève et un jour, nous sommes appelés à prendre le flambeau.

Toutefois, je travaille en parfaite coordination avec Pape Demba. Il y’a aussi Mansour Mbaye Madiaga qui gère également dans la banlieue. C’est la méthode du « Diviser pour mieux régner ». Personnellement, je compte œuvrer davantage pour la formation.

Parlez nous un peu de votre père !

C’était un homme calme. Il rentrait tard, il ne dormait pratiquement pas car, c’est durant la nuit qu’il écrivait ses scénarios. C’est un bon père de famille. Toute sa vie durant, il s’est sacrifié pour le théâtre, alors qu’il avait son travail. Il était laborantin à l’institut pasteur, mais il a craché sur des promotions pour se consacrer au théâtre.

Il y’a une autre facette de Ctd actuellement tous les techniciens qui sont responsables dans les grandes chaînes de télévision du Sénégal ont été formés par lui. Qu’ils soient caméraman monteurs réalisateurs, preneurs de son. De son vivant, il n’y avait pas d’école où on apprenait les métiers de l’audiovisuel. Tous ces gens dont je vous parle sont sortis à l’école de Cheikh Tidiane Diop.

Parmi les productions de votre père, quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?

Il y’en a deux : Sur le plan artistique, il y’a « Nidiaye » qui est un chef d’œuvre sur le plan artistique. Les dialogues, la technique d’écriture sont impressionnants.

Sur le plan technique « Li ci portable » est une pièce qui m’a beaucoup marqué. La, c’est le silence qui parle.

Quel regard portez-vous sur le théâtre Sénégalais ?

Le théâtre sénégalais est en crise. Le théâtre sénégalais est mort le jour où mon père est parti sur la pointe des pieds.

Ce sont les télévisions privées qui ont tué le théâtre. Mon père rêvait de voir l’arrivée des télévisions privées pour insuffler un nouveau souffle au théâtre. S’il se réveillerait aujourd’hui, il serait désagréablement surpris, car ce sont ces mêmes chaines privées qui ont dévalorisé le théâtre. Tout est fait dans l’amateurisme. On se lève un beau jour pour produire une pièce théâtrale. Or, il y’a une différence entre écrire une histoire et élaborer une pièce de théâtre. Les gens font cet amalgame. Ils pensent écrire des pièces de théâtre alors qu’ils en sont très loin. il n’y a plus de recherche. La télé se contente de balancer sans pour autant jeter un regard critique sur les œuvres qu’on leur propose. Tout ce qui les intéresse, c’est l’argent. Ils ne prennent pas le soin de la qualité des pièces qu’on leur donne. C’est dommage, d’autant que le public est obligé de consommer tout ce qu’on lui propose.

Au delà, il existe un autre phénomène : beaucoup de gens font le théâtre pour devenir célèbre ou pour passer à l’écran.

Maintenant, le moyen le plus facile d’apparaître à la télévision, c’est de faire du théâtre. Le théâtre est devenu le tremplin idéal pour se faire une promotion. Il n’y a plus cet amour, cette passion. Le théâtre c’est une vocation.

Les télés privées doivent recruter des professionnels du théâtre pour des productions de qualité. La censure est importante et le Cnra a un rôle important à jouer à ce niveau.

Réalisé par Amadou Lamine MBAYE