Confidences

Armelle Mabon, historienne française, met en cause la thèse officielle du massacre de Thiaroye : «C’est un mensonge d’Etat de la France, plus de 300 victimes sont enterrées dans des fosses communes»

  • Date: 22 février 2016

L’OBS – C’était samedi. Une historienne française, maître de conférences à l’Université de Bretagne Sud (Lorient), visage dodu, s’invite sur le plateau de la Tfm pour démonter l’histoire officielle du massacre de Thiaroye. Une heure plus tard, on la retrouve dans un hôtel du Centre-ville dakarois pour tenter de pousser le bouchon plus loin, dans ses accusations portées contre la France, coupable de mensonge d’Etat. 70 ans après, cette Française Armelle Mabon jette un gros pavé dans la mare. Quelques extraits : «Il n’y a rien dans les tombes à Thiaroye»,  «ils ne sont pas au nombre de 35 victimes», «j’ai repéré les fosses communes», «Les Français cachent dans un endroit à Dakar la liste des victimes»… Des accusations totalement renversantes pour les autorités françaises qui continuent encore d’entretenir le flou sur ce drame du 1er décembre 1944 où des indigènes sans défense sont tombés sous les balles. Cette historienne de l’Université Bretagne Sud remet au goût du jour la célèbre formule de Emile Zola dans l’affaire Dreyfus : «J’accuse !»

 Vous êtes une historienne ayant fait des recherches sur le massacre du camp de Thiaroye, à quoi ont-elles abouti ?

Après plusieurs années de recherches, je peux dire qu’il ne s’agit en rien d’une mutinerie, en rien d’une rébellion armée, mais bien d’un massacre prémédité, suite à la spoliation des soldes de captivité auxquelles avaient droit ces hommes, qui revenaient de quatre ans de captivité, après avoir combattu les Allemands. De plus, il y a eu un procès à charge pour condamner des innocents. Voilà, de façon ramassée, l’histoire, mais le problème, c’est que cette machination, construite pour camoufler la spoliation des soldes de captivité, continue encore, 70 ans après.

Construite par qui, cette machination ?

Cette machination a été construite par les autorités militaires françaises de l’époque, sous couvert du gouvernement provisoire de l’époque, qui a fait croire que ces hommes avaient perçu l’intégralité de leur solde pour que leurs revendications ne paraissent pas comme légitimes. Et après, elles ont réussi à camoufler le nombre de morts, la véracité des faits sur la préméditation de ce massacre.

La version officielle parle de revendications de mutins qui se sont soldées par un massacre, quels éléments possédez-vous et qui vous poussent à ramer à contre-courant de la thèse officielle ?

Il y a eu des revendications, mais tout à fait légitimes. Parce que ces tirailleurs devaient percevoir les trois quarts de solde de leur captivité. C’était dans les textes réglementaires. Quand ils sont arrivés avant d’être démobilisés, ils devaient percevoir ces rappels de solde. Mais il semblerait que les officiers ont estimé qu’ils avaient suffisamment d’argent, qu’ils n’allaient pas leur donner leur droit. Mais cela, c’est au niveau local. Je ne crois pas que ce sont les officiers qui ont mis dans leurs poches cet argent. Par contre, tout est resté dans les caisses de l’Etat français. Après, cette spoliation a été très gênante et c’est à ce moment-là que le gouvernement provisoire a écrit une circulaire, le 4 décembre 1944, trois jours après le massacre, pour essayer de faire croire qu’ils avaient perçu tout leur dû, tant qu’ils étaient en Métropole. C’est pourquoi, je parle de mensonge d’Etat. Parce qu’il y a eu camouflage de cette spoliation de cette solde de captivité. J’estime d’ailleurs que la première désobéissance vient des officiers qui ont refusé d’appliquer la réglementation importante de cette circulaire du 21 octobre 1944. Par la suite, qui a donné l’ordre de tirer et de les faire taire définitivement ? Je ne sais pas encore.

A quel moment de vos recherches, avez-vous conclu qu’il s’agit d’un mensonge d’Etat ?

C’est assez récent. Quand j’ai compris, en faisant toute la comparaison des rapports officiels etc., qu’ils étaient complètement discordants, que ça ne collait pas du tout. Mais surtout, quand je suis allé aux archives du Royaume Uni (Angleterre), que j’ai pu retrouver les archives diplomatiques et des archives du bateau qui ramenaient ces hommes vers Dakar. Là, j’ai compris qu’ils avaient diminué le nombre de rapatriés. A l’origine, les documents qu’on peut trouver en France parlaient de 2000 tirailleurs, ex-prisonniers de guerre qui devaient revenir de Dakar. Mais 315 de ces hommes ont refusé de monter sur le bateau britannique Circassia, parce qu’ils n’avaient pas perçu le quart de la somme à laquelle ils avaient droit. Mais par exemple, l’acte d’accusation pour le procès dit qu’ils étaient 1300 à quitter Morlaix. Donc, c’est comme ça que j’ai été rechercher les documents des archives de la Marine, parce qu’ils faisaient des visites des bateaux à l’arrivée à Dakar. J’ai vu cette fiche signalétique de ce bateau à l’arrivée de Dakar où c’est marqué 1300 rapatriés. Ce chiffre ne collait pas avec mes archives à Londres où on disait au commandant d’acheminer 2000 tirailleurs sénégalais. Cela ne collait pas. En fait, c’est là que je me suis aperçu que celui qui a rempli la fiche signalétique s’est trompé de date. Le bateau est arrivé le 21 novembre 1944 et est reparti le même jour à 11 heures. Le bateau est resté seulement 4 heures à Dakar. Et la fiche signalétique, au lieu de mettre le 21 novembre à l’arrivée, c’est marqué 20 novembre. Donc, il y a une erreur de date et ce document a été écrit après le massacre, pour mettre 1300 rapatriés et non 1600 ou 1700, donc ils ont diminué le nombre de rapatriés pour camoufler le nombre de victimes. C’est terrible.

A chaque fois, l’on a parlé de 35 morts, à combien de morts avez-vous conclu dans vos recherches ?

Dans le décompte que j’ai fait, il manque encore entre 300 et 400 hommes. D’ailleurs, il y a même un document que j’ai trouvé aux archives nationales du Sénégal qui indique que 400 hommes ont refusé de remonter sur le bateau à l’escale de Casablanca. Or, j’ai trouvé aux archives de la justice militaire, un rapport d’un cadre de conduite qui était sur le bateau, cet officier qui dit que : «Tout s’est bien passé à l’escale de Casablanca», alors qu’un autre officier dit le contraire : «Il y a eu un petit problème de couverture à Casablanca.» Donc, ils ont même inventé des faits qui n’ont même pas existé pour faire diminuer, cacher le nombre de morts. Donc, c’est pour ça qu’ils n’ont jamais été enterrés au cimetière de Thiaroye. Jamais. Dans les tombes, il n’y a aucune victime du massacre de Thiaroye. Il y a une fosse commune dans le cimetière certainement. Il y a aussi un charnier au sein même du camp de Thiaroye. J’ai repéré l’endroit, parce que je suis tombée dessus aux archives d’Aix-en-Provence des documents d’Outre-mer. J’ai trouvé deux plans et sur le deuxième, ils ont mis : «Camp des 1000 et camp des 300», pour faire 1300, alors que sur le plan, c’était un autre nom de camp. Et il y a des pointillés et à mon avis, c’est l’endroit des fosses communes. Tous les documents que le Président Français, François Hollande, a donné au Sénégal où il est marqué 1200 ou 1300 rapatriés, sont des documents falsifiés, écrits sciemment, après le massacre. L’ordre du Général Dagnan, par exemple qui était opération de maintien de l’ordre, est un document faux. Les ordres sont restés quelque part qu’on ne peut pas voir.

Avez-vous été jusqu’à voir à Thiaroye, ces pointillés-là représentés par les fosses communes ?

Je n’ai pas été. Mais j’ai demandé à des gens de Thiaroye où ça se situe ? Puisqu’il est marqué l’Infirmerie. Il n’y a pas eu d’urbanisation dans ces endroits. Ce n’est pas le passage de l’autoroute à péage, c’est probable que ce soit sur un dépôt d’ordures.

«Il faut impérativement exhumer les corps…»

Est-il possible, avec des fouilles, de retrouver ces charniers-là ?

Absolument. Dès que je suis arrivée, j’ai été voir le Premier conseiller de l’Ambassade de France, je lui ai dit : «Mettez-vous d’accord, les deux gouvernements sénégalais et français et faites appel à une Ong qui est spécialiste des fosses communes, c’est L’Ong d’Argentine.» Elle intervient gratuitement, quand il y a des problèmes de fosses communes, elle a l’habitude de travailler dans les plus grands charniers découverts à travers le monde et avec la dictature en Argentine. Avec l’appui des archéologues sénégalais, on peut arriver à quelque chose. Ce n’est pas compliqué, il faut exhumer les corps. Il faut impérativement exhumer les corps, car j’ai retrouvé Birane Senghor, fils d’une victime de Thiaroye qui, pendant des années et des années, s’est recueilli sur une tombe anonyme où il pensait que son père pouvait être enterré, parmi les 35 victimes. Les services de François Hollande savent bien où sont les fosses communes. Ils ont la cartographie des fosses communes dans les documents qui n’ont jamais été archivés, répertoriés, classés, renvoyés au service des archives de France.

Est-ce que l’exhumation des corps permettra aux familles de faire le deuil pour de bon ?

Il faut rappeler que ces rapatriés n’ont perçu aucun droit, ils n’ont même pas de nom. Il n’y a que cinq noms de victimes, j’ai retrouvé cinq actes de décès. Quelque part à Dakar, il y a la liste. S’il y a eu des actes décès, c’est qu’ils ont relevé les plaques immatriculaires, avec les noms, etc. Quand même, l’Armée est extrêmement bien organisée et ce n’est pas normal que je ne retrouve pas la liste des victimes.

«Il faut que l’Etat français arrête de mentir»

A-t-on dressé des obstacles à Dakar pour vous empêcher de continuer vos recherches ?

Je vais vous expliquer pourquoi je sais que ces documents sont là. Parce qu’il y a eu en 2013, un article qui a été diffusé dans Le Point de monsieur Jean Guisnel (Journaliste spécialiste des questions de défense et de renseignement, Ndlr  qui fait parler un témoin anonyme qui dit qu’il y a eu une réunion en 2010, au moment de la fermeture des Forces françaises du Sénégal et ce témoin anonyme dit qu’il y avait l’ambassadeur de France, Nicolas Normand, le général Olivier Paulus, dernier commandant des Forces françaises du Sénégal avant la dissolution, deux historiens français, Messieurs Champeaux et Eric Deroo, le directeur de la mémoire du patrimoine des archives, Eric Lucas et son adjoint, Joseph Zimet. Le témoin anonyme dit qu’en 2010, ils avaient déjà évoqué le transfert des archives de France, de la France vers le Sénégal. Alors que jamais, il n’a été question de ce transfert d’archives, avant la promesse présidentielle de 2012. Effectivement, ils se sont réunis, c’était pour décider où ils allaient mettre ces archives au sein des Forces françaises du Sénégal bien cachées et qui auraient dû être au service historique de la défense et consultables par tout le monde. J’ai interrogé deux personnes qui étaient à cette réunion. Une qui dit : «Il n’a jamais été question des archives de Thiaroye.», L’autre qui dit : «Si il était question des archives de Thiaroye, mais le problème de transfert de France vers le Sénégal.» Donc on continue de mentir, il faut qu’ils arrêtent.

Numéros Utiles

Indicatif Sénégal (de l’étranger) :

221

Renseignements :

12 12

Horloge parlante :

15

Aéroport :

33 869 50 50 / 33 628 10 10

Sénélec (dépannage) :

33 867 31 00

Sénélec (délestage BCC) :

33 839 94 35

SDE (dépannage) :

800 11 11

Sonatel (dérangement) :

13

Hotline Orange :

41 41

Commissariat Central :

33 823 25 29 / 33 823 71 49

Gendarmerie num vert :

800 20 20

SOS MEDECINS :

33 889 15 15

SUMA ASSITANCE :

33 824 24 18 / 33 824 60 30

POMPIERS :

33 823 03 50

Centre anti poison :

818 00 15 15