Située à 194 km à l’Est de la capitale, Touba est devenue l’une des villes les peuplées du Sénégalavec 529 176 habitants selon les estimations officielles en 2007 (source : Wikipedia).
Mais comme tous les autres coins du Sénégal, la capitale du mouridisme fait face à un grand défi : retenir ses fils dont la majorité ne souhaite qu’aller en Europe qu’ils considèrent comme un eldorado.
Il est 16heures. Nous sommes à Darou Khoudoss, un quartier situé au cœur de Touba. En cette période d’été, il fait une chaleur accablante. Un groupe de quatre jeunes est sous l’arbre à palabre entrain de faire le thé. Interrogés sur le phénomène de l’émigration qui gagne de plus en plus en ampleur, les gaillards se livrent leurs commentaires.

Chacun essaie de donner sa version des faits. Arona, la vingtaine, étudiant de son état affirme : « L’émigration gagne en ampleur à Touba parce que tout simplement ici il n’existe pas d’usines qui peuvent permettre aux jeunes d’être embauchés. C’est vrai que notre ville est en pleine mutation mais quand même il faut le dire le commerce reste l’activité dominante. Ce qui fait que le marché est parfois saturé. Raison pour laquelle les jeunes n’ont qu’une envie : regagner l’Europe pour une vie meilleure ». Son voisin Malick abonde dans le même sens. « Pour pouvoir retenir des jeunes dans un pays, il faut leur donner du travail. Alors si ce travail n’est pas garanti franchement partir est la solution. Et puis il faut le dire l’Europe est vraiment la solution. Par exemple les émigrés d’ici arrivent à construire de très belles maisons en l’espace de quelques années seulement. Ils ont non seulement l’argent, les belles femmes mais aussi le respect. Et c’est ce que tout homme souhaite », argue ce chômeur qui peine à trouver un emploi depuis plusieurs années. Mais Ndeye, une jeune femme de 24 ans, ne l’entend pas de cette oreille. « On ne peut pas dire que la principale raison de l’émigration est le travail, loin de là. C’est vrai qu’il y a des émigrés quand même qui ont réussi en Europe, mais aussi il y a des hommes qui n’ont jamais quitté Touba et qui s’en sortent mieux que ceux qui sont partis. J’ai été l’épouse d’un émigré pendant plus de trois ans. Mais je vous assure il avait d’énormes difficultés pour me prendre en charge. Dans mon quartier personne ne m’enviait. Donc je pense que si les gens veulent partir au point d’abandonner leurs boulots qu’ils avaient ici, je me dis tout simplement qu’ils ignorent les réalités de l’Europe et les conditions dans lesquelles vivent ces sénégalais de l’extérieur », affirme cette jeune divorcée tout en distribuant le thé dans de petits gobelets en plastique. Mais pour Mor, 23 ans environ, les émigrés ont une très grande part de responsabilité dans cette affaire. « Ce sont les émigrés qui poussent les gens à partir. Après plusieurs années de labeur, après avoir longtemps trimé, ils reviennent et font montre d’une richesse extraordinaire. En les voyant bien sapés avec de belles voitures, les gens pensent qu’ils (les émigrés) sont plein aux as alors qu’ils sont venus gaspiller en un séjour des économies de plusieurs années. Donc les "modou-modou" en venant ici, ils trompent les gens, ils ne leur disent pas les réalités. »Khadim Fall, 35 ans est émigré depuis dix ans. Venu à Touba pour voir sa famille, cet homme affirme : « Cette fougue de partir s’explique par le fait que les gens ne veulent pas connaître les réalités. Moi par exemple quand je dis aux gens que je connais de ne jamais aller en Europe, ils disent que je suis méchant, que je ne veux pas qu’ils réussissent comme moi. Quand je raconte les dures conditions de vie en Europe, ils disent tout simplement que je raconte des histoires. Très franchement, je regrette d’aller en Europe. Ici j’avais une grande boutique d’articles divers au marché "Ocass", moi j’ai tout fait pour aller en Italie. Je n’ose même pas vous dire combien j’ai dépensé pour avoir un visa. Et avec la crise j’ai perdu mon emploi. Je suis marchand ambulant. Ce qui est grave, c’est que je ne peux pas maintenant arrêter parce que d’une part, il me sera très difficile de réussir dans le commerce vu l’état actuel du marché, d’autre part, j’ai ma femme et mes enfants à nourrir. Et c’est mieux que rien » Mais si les jeunes évoquent le manque de travail au Sénégal, l’ignorance des réalités européennes par les populations, l’envie qu’éprouvent certains vis-à-vis des émigrés, certaines personnes n’hésitent pas à indexer les mères de familles dans cette affaire. C’est le cas de Baye Gora, un vieux charretier. « Si aujourd’hui l’émigration gagne en ampleur, c’est la faute aux mères. Parfois même, elles vendent leurs bijoux, terrains et autres biens pour que leurs enfants puissent avoir un visa. Pire encore dans certains cas ils poussent leurs enfants à prendre les pirogues, » affirme cet habitant de Madiana (un des quartiers de Touba). Mais cette dame, mère de trois émigrés a battu en brèche cette thèse selon la quelle la femme est responsable quant à l’émigration des hommes. « C’est vraiment ingrat de la part des hommes d’accuser les femmes. Vous savez pour mes enfants, c’est leur père qui a tout fait pour qu’ils aillent en Espagne. Moi je n’ai jamais été d’accord. Également, les garçons de maintenant n’attendent plus l’aval des parents pour prendre des décisions. S’ils ont envie de partir, ils partent sans se soucier des dangers. Et les hommes, au lieu de comprendre cela, passent tout leur temps à accuser les pauvres femmes. Il faut le dire, nos enfants partent par envie. Ils veulent coûte que coûte être riches du jour au lendemain. Et pour cela, tous les moyens sont bons. C’est vraiment regrettable », dit elle très remontée. En tout cas, quoi que l’on puisse dire, l’émigration, qu’elle soit clandestine ou légale reste, une véritable énigme à Touba. La majorité des hommes veut partir en Europe par tous les moyens. C’est le cas de Cheikh dit "Gaïndé". Marchant ambulant au marché Ocass de Touba (le plus grand marché de la ville), depuis 2002, ce jeune homme de 25 ans qui a en vain tenté de rejoindre l’Espagne via une pirogue l’année dernière affirme : « Vous savez je ferai tout pour quitter ce pays. Tous mes camarades de jeu sont à l’extérieur, et maintenant ils s’en sortent pas mal tandis que je poirote ici avec des pacotilles. C’est vrai que j’ai fait l’expérience des pirogues l’année dernière, et c’était vraiment difficile. Mais même avec cela si je trouve une pirogue maintenant, je n'hésiterai pas à la prendre pour regagner l’Europe ».

Rédigé par groupe assirou assirou le Samedi 6 Février 2010 à 19:58 | Commentaires (0)