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Aziz DIENG (Pca du Bsda) : ‘C’est 250 millions que la Rts devrait payer aux droits d’auteur’

Aziz Dieng, musicologue, président du Conseil d’administration du Bureau sénégalais du droit d’auteur (Bsda) et Ousmane Sow Huchard musique-anthropologue, poursuivent, à distance, leur débat sur la musique sénégalaise. Dans cette deuxième partie de l’entretien, ils scrutent l’environnement musical sénégalais, traitent de la question des droits d’auteur et la protection sociale des artistes.

Source Walf fadjri
Wal Fadjri : Malgré la popularité de la musique et son importance dans la vie sociale au Sénégal, l’environnement musical reste très fragile…

HUCHARD : Les choses ont changé. Dans les années 70, à chaque fois que l’Orts (ancêtre de la Rts) faisait passer notre enregistrement, on passait le lendemain signer un bordereau et recevoir notre paie. Quand la télévision nationale est née, j’ai été le premier, avec mon groupe, le Wato Sita, à passer sur la télévision pendant trois mois, et chaque fois qu’on jouait notre musique, on percevait 25 mille ou 50 mille francs Cfa. Aujourd’hui, c’est le contraire, qui veut passer à la télé passe d’abord à la caisse. Et pourtant, ce sont les médias qui ont besoin des œuvres des artistes. Imaginez l’effet que ça se ferait si tous les musiciens interdisaient aux chaînes de radios et télévisions de ne plus mettre leurs produits. Est ce que vous pouvez concevoir le monde de la radio ou de la télé sans musique ? Non, c’est impossible. C’est pour vous dire à quel point les musiciens sont importants dans ce pays, mais on ne les paie pas. Les droits d’auteur doivent être versés. Il y a beaucoup de radios qui ne paient pas. Elles doivent être sanctionnées. Le musicien sénégalais ne bénéficie pas de protection sociale, ni de pension de retraite. Il n’a rien ! Le droit d’auteur qu’il perçoit sur ses œuvres, c’est cela son salaire. Le Bureau sénégalais du droit d’auteur (Bsda) fait des efforts louables pour assister les artistes. Il dispose d’un fond social pour cela. Mais cela ne suffit pas. Il faut que les droits d’auteur soient payés intégralement par ceux qui utilisent le répertoire des artistes. Prenons l’exemple de la Rts qui est parmi les plus grands utilisateurs de musique : elle ne donne qu’un forfait de 25 millions par an. Dans un pays comme la République démocratique du Congo (Rdc), la télévision verse un montant de 350 millions par an, vous voyez la différence !

DIENG : Pour les artistes, le manque à gagner principal au Sénégal et dans beaucoup de pays d’Afrique ne vient pas de la piraterie, mais des droits de diffusion. Dans les pays où il y a un environnement musical favorable, 35 à 45 % des revenus des musiciens viennent des droits de radiodiffusion. Ici, c’est moins de 10 %. Cela n’enlève en rien le fait que la piraterie soit un fléau à combattre. Par exemple, la télévision nationale, avec toutes ses chaînes et ses satellites, jusqu’en décembre dernier, elle donnait un forfait unilatéralement de 25 millions pour le répertoire mondial, et pour tout le monde, le cinéma, la musique, le théâtre etc. tous se partagent 25 millions par an. Macky Sall alors Premier ministre, en décembre 2006, avait accepté de faire monter ces droits jusqu’à 40 millions, en entendant que la législation soit appliquée. Parce que, légalement c’est 250 millions que la Rts devrait payer en termes de droits. Pourquoi 250 millions ? Parce que les radios privées payent 2,5 % de budget de fonctionnement au titre du droit d’auteur. Si on applique cela à la Rts, cela nous donnerait un minimum de 250 millions. Je pense que les décideurs politiques doivent prendre très au sérieux cette question. En ayant en tête qu’il faut que l’Etat soit exemplaire sur certains points. Il est difficile de lutter contre les chaînes privées qui ne respectent pas les droits parce qu’elles accepteront pas qu’il y ait deux poids et deux mesures. Il y a un problème très sérieux en Afrique : sur la question du respect des droits, l’Etat, très souvent, n’est pas exemplaire ! Donc comment éduquer les citoyens ?

Wal Fadjri : On parle beaucoup de piraterie, mais ne devrait-on pas commencer par professionnaliser le circuit de distribution de la musique ?

HUCHARD : L’absence d’un circuit de distribution fiable contribue à la piraterie. Des membres de l’Ams (Association des métiers de la musique du Sénégal) ont discuté avec un grand pirate de Kolda. Il leur a répondu à peu près ceci : ‘Moi, je rends service à la population et elle me remercie. Parce que quand un disque d’une grande star sort et qu’on voit ça à la télévision, les gens veulent l’acheter, mais ne peuvent le trouver que chez moi.’ C’est sûr que la lutte pour un bon circuit de distribution participerait aussi à contrecarrer la piraterie. Même quand des chanteurs à succès mettent sur le marché des produits, ils vendent moins qu’avant parce que dès le lendemain, la copie pirate est disponible sur le marché. Youssou Ndour a tenté une nouvelle expérience avec son dernier album, en se faisant distribuer par des marchands ambulants, mais est-ce bien la solution ? Les pirates ont pollué la distribution. On ne peut pas organiser le secteur de la musique tant qu’on n’aura pas freiné la piraterie. Une brigade contre la piraterie a été créée. Elle commence à faire des résultats, mais ce n’est pas suffisant. Il faut des lois qui condamnent, il ne faut pas hésiter. Il faut sévir pour permettre à d’honnêtes citoyens de récolter le fruit de leur travail et contribuer au développement de leur pays. Les artistes demandent que leur travail soit protégé par un cadre juridique fiable. Il faut assainir le secteur pour les permettre d’investir dans la distribution. C’est un véritable combat que mènent les artistes pour recouvrir leurs investissements.

Wal Fadjri : Les artistes sont-ils conscients qu’ils doivent gérer leur carrière à la manière d’un investisseur ?

HUCHARD : Lorsqu’un artiste crée une œuvre qui marche bien, qui rapporte de l’argent, il le réinvestit, son patrimoine augmente et il prend de la notoriété, il fait le tour du monde etc. C’est donc au musicien de bien gérer sa carrière. On connaît des musiciens dont la carrière a été écourtée par leur penchant pour l’alcool. Youssou Ndour, Thione Seck et les autres ont su gérer leur carrière. Mais, ce qu’on voit actuellement au niveau orchestres, c’est qu’à la fin de la soirée, les membres se partagent le cachet de prestation. Or, le musicien est un travailleur, il doit faire des investissements. On ne fait plus de la musique pour la musique. Aujourd’hui, même les musiciens traditionnels savent que leur métier peut leur rapporter de l’argent. Ils savent que c’est tout ce qu’ils ont. La musique est un instrument de promotion sociale, mais qu’il faut savoir gérer au jour le jour, pour investir, développer sinon, on n’ira pas loin. Vous avez vu le cas Laba Sosseh. Qui aurait pu imaginer que le premier disque d’or africain, qui a joué avec Aragon, serait un jour dans cet état ? (Ndlr : l’entretien a été réalisé avant le décès de l’artiste). L’Association des métiers de la musique (Ams) fait tout pour professionnaliser ses membres. Pour cela, ils doivent connaître leurs droits et leurs devoirs, savoir les règles de la profession : comment signer un contrat, quels rapports entretenir avec les producteurs. L’Ams essaie d’encadrer les artistes, mais elle a besoin du soutien des pouvoirs publics.

DIENG : Le fonds social du Bsda ne peut pas régler tous les problèmes des artistes. Nulle part au monde, il n’appartient aux sociétés de gestion de droits d’auteurs de prendre en charge les problèmes des artistes. Il faut une tension au niveau des autorités, une mobilisation au niveau des acteurs afin qu’on évite des situations où des acteurs vivent leurs vieux jours de manière difficile. Pour Aminata Fall, nous (le Bsda) avons pris en charge ses soins hospitaliers et nous l’avons soutenue. Pour Ndiaga Mbaye, nous avons aussi donné de l’argent pour le soutenir. Pour Doudou Sow, nous avons participé de façon très importante à ses frais d’hospitalisation et à son opération. Pour Laba Soseh, nous sommes entrains de participer à sa prise en charge (Ndlr : l’entretien a été réalisé avant le décès de l’artiste). Ce sont les cas les plus connus. Il y en d’autres pour lesquels le Bsda est intervenu. Mais au-delà de ses interventions ponctuelles, le problème de fond qui se pose, c’est la mise en place d’un système de protection sociale. Pas seulement pour les musiciens, mais pour tous les acteurs de la culture. Car, ils ont un travail spécifique. Ils sont différents des salariés. La mission du Bsda n’est pas de faire de la sécurité sociale. Son rôle, c’est de percevoir et de répartir les droits, il ne faut pas se tromper de mission. Maintenant, il y a un fonds d’aide. En France, les musiciens cotisent et son pris en charge quand ils sont malades, mais ce n’est pas la Sacem qui règle leur problème de santé. Il faut une vision plus large pour éviter de vivre au jour le jour. Il existe une mutuelle des artistes, mais il y a des problèmes de moyens pour la faire fonctionner. Il faut un appui de l’Etat, pour mettre un minimum de moyens, un fonds pour démarrer. Maintenant, il ne faut pas occulter la responsabilité des acteurs culturels. Beaucoup d’entre eux n’ont pas la culture de la cotisation, n’ont pas un réflexe solidaire. On préfère au hasard d’une rencontre aider un copain que d’essayer de structurer une aide solidaire. Le Sénégalais préfère faire des aides sociales de manière ostentatoire pour que ça soit médiatisé. Pourtant, il aurait dépenser moins si l’aide était structurée. Et parfois l’attitude de certains décideurs politiques ne nous aide pas. Ils distribuent beaucoup d’argent aux musiciens, pourtant cet argent-là aurait pu être mis dans des actions d’intérêt général.


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