19 décembre, 2014
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Banlieue Dakaroise : Quand d’anciens agresseurs se reconvertissent en vendeurs de chanvre indien

Banlieue Dakaroise : Quand d’anciens agresseurs se reconvertissent en vendeurs de chanvre indien

Force est de constater que les cas d’agressions sont en baisse, contrairement à la vente du chanvre indien, dans la banlieue. D’anciens agresseurs devenus dealers expliquent le phénomène à EnQuête. La vente de l’herbe qui tue rapporte gros et comporte moins de dangers. Pour éviter les longs séjours en prison, ils font confiance à leur arsenal mystique. Reportage.

C’est un truisme de dire que la vente de chanvre indien a atteint de nos jours un niveau jamais égalé, même si elle est formellement interdite par la loi sénégalaise. Par ces temps qui courent, nombreux sont ceux qui ont décidé de se réfugier dans ce business lucratif. Parmi eux d’anciens agresseurs qui ont jugé plus judicieux de ranger coupe-coupe, bâtons, pompes à gaz et autres produits, pour se refaire une santé financière dans la vente de l’herbe qui tue. Un choix qui s’explique, selon plusieurs personnes interrogées par EnQuête, par le fait que c’est moins risqué, à cause de la vendetta des populations et le risque de recroiser sa victime. L’autre argument majeur est que la vente du chanvre indien rapporte gros et rapidement.

 » chercher un arsenal mystique »



Et ce n’est pas Amadou*, un des nouveaux dealers qui a décidé d’arrêter d’asphyxier d’innocentes personnes pour leur soutirer leurs sous et indûment, qui va nous démentir. ‘’Quand j’étais agresseur, je passais toute la journée à dormir pour me réveiller au crépuscule. Je prenais quelques doses de drogue, soit du chanvre ou de l’alcool, pour me requinquer. Les préparatifs terminées, je partais voir le reste du groupe. On coordonnait pour connaître le lieu où descendre pour faire le boulot’’, confie Amadou*, plongé dans ses souvenirs. Dans sa petite chambre, un petit matelas jeté par terre, quelques paires de chaussures les unes plus usées que les autres, une petite valise et un ventilateur déglinguée qui fait un raffut d’enfer, constituent le décor. Amadou* le propriétaire des lieux, la trentaine sonnée, porte sur le visage des blessures qui viennent à peine de cicatriser. Il dit avoir laissé l’agression pour vendre de l’herbe dans le but de sauver sa peau. ‘’Il nous arrivait de nous faire beaucoup de sous durant une nuit et sans aucune égratignure.

Comme il nous arrivait de rentrer non seulement bredouille, mais avec une bonne séance de bastonnade, surtout les fois où nous tombions sur un adepte des arts martiaux, ou dans les quartiers où il y a des comités de vigilance chargés de sécuriser le périmètre. Dans ces cas-là, on était obligés de rester plusieurs jours au chômage’’, renchérit notre interlocuteur. Son choix d’arrêter les agressions pour se reconvertir dans la vente de la drogue est simple à expliquer. Non seulement, il ramasse un bon pactole, mais personne ne le soupçonne d’être devenu un dealer. ‘’Depuis que j’ai arrêté d’agresser, je mène une vie tranquille. Les gens que je côtoie pensent que je suis rentré dans le droit chemin, alors que je mène tranquillement mon business qui me rapporte gros. La seule chose que je fais, c’est de me chercher un arsenal mystique, car sans cela, la police sera bientôt à mes trousses et bonjour la prison et pour longtemps’’, poursuit il.

‘’Avec le chanvre indien, je peux me faire 50 000 F Cfa la journée’’

Une conviction que partage Ndiaga*, un autre ex-agresseur trouvé dans un populeux quartier du département de Pikine. Sa conviction est que la vente de chanvre indien est plus lucrative et moins dangereuse que les agressions. ‘’Vous pensez qu’avec ces temps où le Sénégal est frappé par une dèche totale, on peut faire fortune en agressant. Les gens ne sortent plus avec de l’argent, car ils sont conscients que les malfrats sont à leurs trousses. Conscient de tout ça, j’ai décidé, il y a de cela quelques mois, de me recycler dans la vente de l’herbe’’, confie notre interlocuteur. Sa décision est irrévocable. Il se permet même de philosopher sur la chose. ‘’Entre deux maux, dit-il, il faut toujours choisir le moindre ». D’autant plus qu’il a pris quelques précautions.  »Depuis que je suis dans cette activité, même si elle est délictuelle, je ne me plains plus financièrement parlant. Le seul risque que je cours, c’est d’être alpagué par la police et pour parer à une telle chose, j’ai fait plusieurs zones de la base Casamance et du Sénégal oriental pour me blinder mystiquement’’. A l’en croire, avant de s’adonner à cette vente, il a dépensé une fortune et parcouru tout le pays, dans le seul but de ne pas décrocher un visa pour l’hôtel zéro étoile.

‘’Je sais que la vente de chanvre indien est interdite par la loi, mais je compte y rester, tant que j’aurai des clients. Une chose qui ne me manque pas depuis que j’y suis. Je peux me faire 50 000 F Cfa la journée, voire plus. Quels autres métiers peuvent rapporter une telle somme ? En plus, cette drogue se vend comme de petits pains, avec une clientèle diversifiée, surtout durant les fêtes ou les week-ends où les gens sont riches’’, souffle Ndiaga*. Marié et père de plusieurs enfants, il renseigne qu’à l’époque où il agressait, il n’avait pas le temps de s’occuper de sa petite famille. Aujourd’hui, il a tout le loisir de cajoler sa douce moitié et ses chérubins et les couvant de cadeaux. ‘’Dites-moi, depuis quelque temps, vous entendez rarement des cas d’agressions, n’est-ce pas ? Du côté de la police, sur cinq cas déférés, les deux au minimum, c’est pour détention et usage de chanvre indien. Mais, c’est sûr qu’il y aura toujours quelques-uns qui vont continuer à agresser. »

‘’Je ne dirai pas mes stratégies pour éviter les limiers’’

Toutefois, tous les dealers n’ont pas un passé d’agresseur. C’est le cas de Sadikh*. ‘’Il n’était pas question pour moi que je devienne agresseur. Premièrement, je ne suis pas musclé. Deuxièmement, il n’est pas question que je travaille la nuit, car je suis un grand dormeur. Tout ceci a fait que je suis dans la vente de la drogue, depuis des années, et je touche du bois, je n’ai jamais eu de souci avec la police. Et ne comptez pas sur moi pour que je vous dise mes stratégies pour éviter les limiers’’. Trouvé dans un immeuble de la commune de Wakhinane Nimzatt du département de Guédiawaye, Sadikh* n’a aucune raison de se plaindre de son sort. Confortablement assis dans l’un des fauteuils en cuir de son appartement, il compte plutôt blanchir le harnais dans cette pratique illicite.

Le dealer s’insurge contre la chasse faite aux vendeurs de drogue, au moment où les voleurs à col blanc sont libres comme l’air, alors que tout le monde sait que l’origine de leur argent est illicite. ‘’Il faut arrêter cette politique de deux poids deux mesures, dit-il. Comment comprendre que les dealers qui s’en sortent difficilement avec des miettes soient traqués comme des terroristes, alors que ceux qui nous dirigent roulent tous sur des milliards sans être inquiétés ? Dans quel pays sommes-nous ?’’ s’indigne-t-il. Les gens, poursuit-il, vont continuer à se droguer et il y aura toujours des vendeurs de cette drogue qu’ils utilisent.

L’ Enquête

* : Noms d’emprunt