Confidences

Cahier Ramadan 2016 – Il était une foi… : Sur les traces de Khaly Amar Fall, le professeur des saints

  • Date: 24 juin 2016

Doit-on raisonnablement, malgré une santé déficiente et fragile, se donner à fond dans des actes que le corps peut difficilement supporter ? Serigne Mbonde Maram Fall l’a fait. Unijambiste, l’homme a de la peine à se déplacer. Il traîne le pied, le reste du corps supporté par une béquille. Le trajet de quelques petits mètres semble un chemin de croix. Il souffre, geint, mais n’abandonne pas. Il glisse, la voix dévouée : «Dieu est le Seul Maître. Le Seul qui mérite toute notre dévotion.» Une solide croyance qui déchire toute compassion et renvoie à une vérité toute islamique : on n’est jamais assez malade pour ne pas adorer Dieu. Serigne Mbonde Fall en est conscient. Sur le chemin d’Allah, le petit-fils de Serigne Pire Khaly Amar Fall se donne corps et âme. Malgré son handicap, il ferait même partie de ceux qui mènent la course vers Dieu.

On l’a retrouvé à Pire, à presque 100 Kilomètres de Dakar. Habillé d’un survêtement et d’un «Thiaya» (pantalon bouffant) de couleur beige, le marabout accueille dans la sobriété. Sans épate ni esbrouffe. Il convie même à rejoindre sa chambre. Un écrin de quelques mètres carrés, bazar de livres islamiques, avec comme seuls meubles : un lit en formica et un buffet. Malgré ses 88 hivernages et une santé chancelante, Serigne Mbonde tient bon. Une endurance qu’il tient sans doute de son arrière grand-père, Serigne Pire Khaly Amar Fall, fondateur de la première Université arabo-islamique d’Afrique noire. Celle de Tombouctou étant qualifiée d’université arabo berbère. «Notre géniteur était un fonceur intrépide, un héros», explique-t-il d’emblée, fier. Il ajoute, le phrasé glorieux : «Un homme de la dimension de Khaly Amar Fall n’existera plus dans ce monde.» En témoigne son immense œuvre.

Issu du Nord du pays, Khaly Amar Fall a irradié de la lumière de l’Islam, Pire, petit village niché dans le département de Tivaouane, à l’époque en proie à des pratiques obscurantistes. Malick Sy, fondateur de la théocratie du Bundu, Matar Ndumbé Diop, bâtisseur du daara de Koki, Saïdou Tall, père de El Hadji Omar Foutiyou Tall, les almamys Thierno Souleymane Baal, Abdou Khadre Kane, le conquérant Maba Diakhou Ba, l’oncle maternel de El Hadji Malick Sy, Alpha Mayoro Wéllé, Mame Maharam Mbacké, le grand-père de Serigne Touba…Tous sont venus s’abreuver à l’université de Pire Saniakhor. Tous ont bénéficié du coup de pouce théologique de Khaly Amar Fall.

70, le chiffre fétiche de Khaly Amar Fall

Serigne Pire serait né vers 1555 au Fouta. Du côté paternel, il est prince descendant du premier Damel (roi) du Cayor, Déthié Foundiogou, son père, Pathé Kouly Fall, est issu de la dynastie des Fall, qui ont régné sur ce royaume durant des siècles. Tandis que du côté maternel, sa mère, Diégui Ba, est d’une famille maraboutique du Fouta. «Khaly Amar Fall a démarré ses études au Fouta, jusqu’à la maîtrise du Saint Coran, avant d’aller parachever sa formation religieuse et théologique en Mauritanie. De là, il revient au Fouta chez ses parents, mais il n’y restera pas longtemps. Après de solides humanités qui le consacrent maître en sciences islamiques, l’appel des origines le pousse à rentrer au Cayor pour s’adonner à l’enseignement des sciences islamiques et du Saint Coran. Mais avant de venir au Cayor, à Mboul, sous le règne du 5e Damel, Makhourédia Kouly Fall, il épouse successivement, Ady Loum et Asta Kane. La première lui donne trois enfants, de même que la seconde. «A son arrivée à Mboul, Khaly Amar Fall était accompagné de 70 fidèles. Serigne Maodo Fall, directeur de l’institut coranique de Pire : «Quand Khaly Amar Fall est arrivé au Cayor, il a signé un pacte avec son cousin, le Damel Makhourédia et lui a fait savoir qu’il n’était pas intéressé par le trône, encore moins par un quelconque pouvoir. Mais plutôt par la transmission, l’enseignement et la diffusion du savoir islamique. Le Damel met à sa disposition des guerriers et lui demande de s’installer là où il veut. C’est ainsi qu’il s’installe à Pire, qui était à l’époque une imposante et luxuriante forêt.»

La cinquantaine révolue, Maodo, comme on l’appelle affectueusement, garde intact le conte de son illustre arrière grand-père. Il poursuit : «A l’époque quand Khaly Amar Fall, accompagné de beaucoup de fidèles, arrive à Pire, il y trouva quatre familles seulement. Il s’agit de la famille Mboup, qui vivait du commerce, des familles Wade, Mbane et Ndoye, qui vivaient d’agriculture et d’élevage. Mame Khaly installa un abri et des cases là où se trouve l’actuel marché, pour y enseigner et interpréter le Saint coran. Au fur et mesure que les années passent, ses conférences étaient très appréciées et elles attiraient de plus en plus de monde et la plupart des gens disaient : «Ma ngui dém pirima (je vais assister à l’interprétation).» Donc, Pire serait une déformation de «piri», un terme de la langue Wolof signifiant traduction du Saint Coran.» «Plus la cité s’agrandissait, embraie-t-il, Mame Khaly multipliait la création de Daaras. Il a ainsi bâti «Toundou Khaly Amar Fall (contrée de Pire)» sur 70 km2 et y créa 70 daaras dans les 70 villages qui composaient la contrée. C’est ce qui confère à Pire un statut de centre de sciences islamiques très couru à l’époque par les chercheurs et érudits musulmans, qui en repartaient repus de connaissances spirituelles. Ce qui poussa Mame Khaly à fonder en 1603, l’université de Pire Saniakhor où les enseignements se faisaient en trois langues (arabe, pular et wolof). Et en 1611, la première mosquée en Sénégambie».

L’université de Pire aurait formé des milliers de personnalités et d’érudits dans la sous-région, en les dotant d’une conscience islamique ferme et résolue, d’une vision syncrétique de l’être humain, de la société, du monde et de Dieu. Elle a aussi permis de les former dans des activités économiques, des relations interpersonnelles basées sur des valeurs fortes tirant leur substance des prescriptions de la Sunnah du Prophète Muhammad (Psl) et du Saint Coran.

 Pire, laboratoire des Princes héritiers et érudits musulmans

Fort de son Université et de sa bibliothèque, Khaly Amar Fall a vite fait du village de Pire un temple du savoir. Sur ces terres jadis abandonnées aux fauves, Serigne Pire fait fonctionner depuis 1603, un grand centre de formation religieuse qui joua un grand rôle dans la marche des peuples. «Quand par exemple, le Fouta a eu des difficultés, raconte Serigne Mbonde Maram Fall, ils ont fait appel à Thierno Souleymane Baal, qui venait de terminer sa formation théologique à Pire, pour diriger la révolution». Et l’islamologue Dr Thierno Ka de préciser : «Certes l’enseignement religieux s’était développé au Sénégal depuis belle lurette, mais on ne connaît pas d’école plus évoluée dans ce domaine que celle de Pire, fondée en 1603.» Au nom des valeurs islamiques, Imam Omar Diagne, fruit du Daara de Pire, apprend que l’enseignement de Khaly Amar Fall prenait en compte la personne humaine dans toute sa dimension. «L’Université de Pire et son maître assuraient la formation des érudits de manière à en faire non seulement de bons croyants qui connaissent parfaitement les principes du Saint Coran et de la Sunnah du Prophète (Psl), mais aussi des citoyens modèles qui possèdent toutes les vertus de la sociabilité, du courage, de la droiture, de l’intégrité, de la fraternité et de la solidarité», se rappelle encore Imam Omar Diagne. Selon le sexagénaire, l’Université et les daaras de Khaly Amar Fall étaient aussi une école de courage héroïque et d’engagement patriotique où le talibé était préparé aux durs labeurs de la vie et à la sobriété dans l’existence. «Khaly Amar Fall était parvenu à mettre en place un modèle d’enseignement qui permettait à l’apprenant, à la fin de sa formation, de pouvoir vivre avec peu, à avoir le sens du partage et à oublier les privilèges qu’il pouvait tenir de son origine sociale. Khaly Amar Fall formait un modèle d’homme effacé, résistant et stoïque. Tout talibé qu’il a eu à former était soit un acteur de développement, soit un régulateur social ou un leader rompu à la tâche et prêt à s’impliquer dans tous les combats de sa communauté», témoigne le maître coranique.

Dans son caftan bleu crasseux, les pieds nus, Imam Omar Diagne se veut toujours effacé. Entouré d’une dizaine de talibés, il essaie tant bien que mal de transmettre cet enseignement à ses mômes. «C’est ici à Pire, dans les écoles coraniques créées par Khaly Amar Fall, que tous les ascendants de toutes les figures emblématiques de l’Islam en Afrique noire ont été formés. Ces derniers ont porté très haut, avec courage et dignité, le flambeau de la résistance face à l’occupation et au système colonial», renseigne Imam Diagne. Avant que Maodo Fall en rajoute une couche : «Khaly Amar Fall est parvenu à former des personnes équilibrées, solides et pénétrées de valeurs musulmanes fortes, des héros et savants hors du commun, à une époque où les croyances ancestrales fondées sur le polythéisme, le culte des ancêtres et les pratiques païennes, faisaient la pluie et le beau temps. Khaly Amar Fall a conçu un laboratoire où d’éminents leaders ont été formés».

Son mausolée est l’endroit où il a passé sa première nuit à Pire

L’appel des origines n’avait pas seulement poussé Khaly Amar Fall à rentrer dans le royaume de ses ancêtres pour s’adonner à l’enseignement des sciences islamiques. La cité de Pire lui serait apparue dans un rêve. «Quand Khaly Amar est arrivé à Mboul, le Damel Makhourédia Kouly Fall le consacra premier Serigne du royaume et le nomma Cadi (juge musulman). C’est ainsi que par déformation, Cadi devient Khaly en langue wolof et Amath Djégui Fall, chez ses parents peuls du Fouta, donna Khaly Amar Fall au Cayor. Accompagné d’une forte escorte, Khaly Amar arrive à Pire à la tombée de la nuit. Il demande ainsi à ses compagnons d’y passer la nuit. Au réveil, il fait savoir à son entourage qu’ils sont arrivés au bon lieu, mais pas au bon endroit, puisque l’emplacement exact où ils ont passé la nuit devait abriter un cimetière. Ils se déplacent ainsi de plus 500m vers l’ouest, pour s’installer définitivement. Et l’emplacement des cimetières où se trouve son mausolée, est le lieu où Khaly Amar Fall a passé sa première nuit quand il est arrivé à Pire», se remémore Serigne Mbonde Maram Fall, la tête farcie de contes sur son illustre arrière grand-père. Il enchaîne : «Quand Khaly Amar Fall a quitté ce bas monde, ses cinq fils (Ndiaye Hady, Samba Hady, Demba Hady, Yoro Aïssata Kane et Mamadou Aïssata Kane), sont retournés au Fouta, avant de revenir s’installer définitivement à Pire pour poursuivre le chemin tracé par le pater. Une fois à Pire, Demba Hady laissera son grand frère et ses petits frères à la concession familiale pour créer l’actuel quartier de Santhie. Il y ouvrit un daara et se consacra scrupuleusement aux enseignements de l’Islam. Demba Hady avait demandé à sa descendance de ne jamais s’adonner à la politique, par respect du pacte signé entre Khaly Amar Fall et le Damel Makhourédia. Malheureusement, ses deux petits-fils qui ont osé braver cette interdiction en devenant «Borom Pire (roi de Pire)», ont eu une fin tragique. C’est pourquoi aujourd’hui, même si les temps ont changé, cette interdiction de notre grand-père, Demba Hady, poursuit toujours la descendance. Et c’est le cas récemment avec le jeune Mbonde Khady Fall. Quand Mbonde Khady est entré en politique, je lui ai rappelé cette volonté de son arrière grand-père, mais il n’y croyait pas. Malheureusement, la malédiction n’a pas tardé à s’abattre sur lui.»

Les accusations de Pinet-Laprade et l’incendie de la mosquée et de la bibliothèque

En Sénégambie, les daaras ont constitué depuis l’introduction de l’Islam des centres d’éducation par excellence, et l’installation de l’université de Pire en était le précurseur. Le niveau remarquable des enseignements (Droit islamique, exégèse, logique, astrologie, entre autres) que Khaly Amar Fall y dispensa avec ses descendants durant deux siècles et demi, inquiéta le colonisateur. Cette influence remarquable sur l’expansion de l’enseignement des sciences arabo-islamiques fait considérer l’Université de Pire comme une menace pour la colonisation française. Pis, pour le colonisateur, l’autonomie et les franchises universitaires qui y furent garanties par les Damels, donnaient un statut particulier à Pire. La goutte d’eau de plus sera le soutien du dernier Recteur de l’Université de Pire, Boubakar Penda Yéri Fall, à la résistance du Damel du Cayor, Lat Dior Ngoné Latyr Diop. «Le colonisateur était préoccupé par le statut particulier de Pire et son centre d’enseignement. C’est ce qui poussa le gouverneur Emile Pinet-Laprade à envahir Pire et à incendier la mosquée, la bibliothèque et tout le village, en 1864. Dans son rapport, il mentionne : «Pire, source de rébellion indigène». Mais ce qui dérangeait le plus le colonisateur, c’est le constat que tous les résistants qui s’opposaient à la domination coloniale ont séjourné à Pire ou leurs parents ont fréquenté l’Université de Pire», indique le Directeur de l’Institut coranique, Serigne Pire Khaly Amar Fall, Maodo Fall. Et de conclure : «Quand on a annoncé à Serigne Pire l’attaque du colonisateur, il a ordonné d’enterrer tous les livres et documents de la bibliothèque. Ils avaient creusé un trou pour y mettre tout ce riche patrimoine.» Pour faire renaître ce pôle d’excellence islamique rasé par le colonisateur, la Fondation Serigne Pire Khaly Amar Fall a reconstruit une grande mosquée et un institut islamique sur les cendres de l’ancienne cité. L’Institut coranique Serigne Pire Khaly Amar Fall accueille aujourd’hui 142 talibés âgés de 6 à 12 ans, en régime internat. Et aujourd’hui encore, le nom de Dieu continue de résonner à Pire, à quelques mètres du tombeau de l’illustre Khaly Amar Fall, le dévoué serviteur d’Allah et de son Prophète Mouhammad (Psl).

 

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