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Casamance, les regrets de Senghor* ( Par El Hadji Daniel SO)

Je dis qu’il n’est pas de paix armée, de paix sous l’oppression – De fraternité sans égalité – Je regrette que cette situation ait pu dégénérer: “Il est plus facile de fabriquer des enfants forts que de réparer des hommes brisés”

Edmond Thiaudière, La soif du juste (1895)

Premier Président de la République du Sénégal indépendant, Léopold Sédar Senghor continue, plus de seize ans après sa disparition, d’inspirer politiques et poètes – littéraires. L’ancien président-poète qui a vu naître le conflit casamançais, s’est également  toujours  illustré  durant toute son existence, à travers la poésie, dans l’engagement de la négritude désirant revaloriser une Afrique qu’il considérait  dépossédée de sa langue et de son histoire. Dans cet entretien posthume réalisé dans l’enceinte de leur demeure familiale sise à Verson (Normandie – France), nous vous proposons d’entrer en immersion dans un voyage outre-tombe très réaliste et actualisée. Sans oublier de faire la description approximative du déroulement de cette entrevue imaginaire assez envoûtante dont la plupart des réponses ont été tirées de ses oeuvres et entretiens d’alors. En voici, l’exclusivité.

Ce fut un jour de samedi après midi ensoleillé et paisible.

En quittant Paris, en voiture, accompagné d’un photographe  pour rejoindre sa résidence en Normandie, nous avions emprunté furtivement les autoroutes A86, A4, et A6 puis le grand Boulevard périphérique intérieur parisien, nous continuâmes sur l’autoroute A13 dénommée “la Normandie”, Direction  Rouen-Saint-Quentin-en-Yvelines-Versailles, sur 223 kilomètres avant de sortir et de rejoindre la voie du Boulevard Périphérique Sud Normandie (N814) pour ensuite prendre la sortie 9. Au rond – point, nous empruntâmes la 2éme sortie Route de Verson (D675) sur un parcours d’environ 500m avant d’apercevoir le panneau rectangulaire arboré en rouge indiquant VERSON en 6 lettres noires sur fond blanc… Commune française, située dans le département du Calvados en région Normandie, peuplée en 2015 de 3 498, VERSON  est incluse dans l’unité urbaine de Caen et fait partie de la communauté d’agglomération Caen la Mer.

Ainsi, 1,5km après, sur la grande avenue principale Général leclerc, nous voilà, avec une quinzaine de minutes de retard, à notre droite une gigantesque demeure blanche entourée d’arbres, style château de canon à deux niveaux, de modèle dit “à l’italienne”, agrémenté de jardin à l’anglaise en harmonie avec des parterres réguliers à la française. Derrière la pelouse impeccablement bien taillée, les rideaux des portes et fenêtres sont tous baissés pour la discrétion. À droite de la grille blanche d’entrée principale flotta le drapeau du Sénégal, symbole de son statut d’ancien président faisant office, de facto de représentant, contrastant avec les quelques maisons avoisinantes.

Après, une bonne bouffée d’oxygène, j’appuyai sur l’interphone. Dès la deuxième sonnerie apparut, subitement, sur le côté latéral, un homme, képi bien vissé et drapé dans un uniforme de gendarme sombre en bleu marine et noir, dont le pli du repassage demeure encore intact.

-Bonjour Chef lui a-ton unanimement dit, nous avons audience avec le Président.

– « Bienvenue à Verson, le Président vous attendez ..Suivez-moi”

Une fois, arpenté le long du jardin à droit, monté les escaliers, ouverte la deuxième porte d’entrée avant d’emprunter, une bonne vingtaine de mètres, le grand couloir central entouré de minis salles d’attente, le gendarme ouvra enfin avec ses deux mains, une double porte et nous demanda de nous asseoir sur le canapé du deuxième salon, de type Louis XV installé dans un décor  feutré et d’attendre un instant, le temps certainement d’aller chercher le Président. Dix minutes, plus tard,  la porte s’ouvrit d’un coup sec accompagné d’une élévation de voix “Le Président” et apparut, un vieil homme avec une canne marchant difficilement, vêtu d’un pantalon noir et d’un gilet en laine à rayure noir, gris et blanc sous une chemise blanche avec cravate noire nouée  Windsor. Et nous nous levâmes pour le saluer. Une fois, les salamalecs d’usage et présentations effectués, il s’assit à côté de la cheminée sur ce que l’on peut considérer comme son fauteuil attitré avec sa table de coin bien garnie et nous fit signe de prendre place. Tout en exécutant nous enchainons par :

– Question : Desolé M. Le Président du retard, nous savons que vous aimez bien Jules Jouy et sa belle citation  “L’heure, c’est l’heure ; avant l’heure, c’est pas l ‘heure ; après l’heure, c’est plus l’heure” –

Et il se mit à sourire avec des rides comme des coups de couteau sur la nuque. Des taches noirâtres  marquaient ses joues et couvraient presque entièrement les deux côtés de son visage… Tout en lui était vieux notamment ses cheveux blanchis sous le poids de l’âge, sauf son regard, derrière ses lunettes loupe semi-rondes, qui était gai et brave. ..

– Léopold Sédar Senghor : Je vous en prie…(voie grelottante et poursuivit), il est important pour chaque individu à pardonner les torts pour éviter d’être consumé par la haine ou par l’esprit de vengeance. Le pardon est une condition préalable pour affronter le présent et aller de l’avant. Allons y alors…Je suis à vous

– Question :  M. le Président, depuis votre retrait de la vie politique, vous vous êtes retiré dans cette ville. Quelles sont vos relations avec cette terre d’adoption ?

– LSS : Effectivement, depuis mon mariage, le 18 octobre 1957, avec ma charmante et tendre épouse Colette Hubert, petite fille de Madame de Betteville, j’ai pris l’habitude de passer plusieurs semaines d’été dans cette propriété. Je dirais que la Normandité est, d’un mot, une symbiose entre les trois éléments majeurs, biologiques et culturels, qui composent la civilisation française : entre les apports pré-indo-européens, celtiques et germaniques. Mais ici, j’ai mis l’accent sur les apports des Nordiques. Pour me résumer, l’artiste normand, qu’il soit écrivain, peintre ou musicien, est un créateur intégral, avec l’accent mis sur la création elle-même. Comme le conseillait Flaubert, il faut « partir du réalisme pour aller jusqu’à la beauté ». C’est la démarche même de la poésie, dont le sens étymologique, fondamental, est la création de la beauté. Comme, vous l’avez certainement remarqué, il fait beau et paisible de vivre ici. Je m’y plains pas. A Verson, qui m’a donné la possibilité de vivre la normandité comme un lyrisme lucide. Je suis devenu Normand parmi les Normands.

– Question : Apparemment vous avez toujours bonne mine, M. Le président, alors que nous avons appris que tout au long de votre vie, vous avez souffert de périodes de tristesse, quelle est votre méthode ?

– LSS : Je me laisse aller…je me laisse aller dans la dépression et alors, à ce moment là, j’ai une vie plus ralentie.  Je fais simplement ce qu’il y a à faire,  méthodiquement. Au bout d’un certain moment,  le fait de travailler, de mener une vie organisée, de faire quelque chose d’utile, me redonne,  peu à peu confiance en moi-même. Autrement, la culture physique a toujours joué un grand rôle*. Voilà mon secret (en rigolant)

– Question : Parlons maintenant du Sénégal avec le conflit casamançais qui refait surface. N’avez-vous pas le sentiment d’avoir personnellement trop laisser faire puisque l’idée de l’indépendance du terroir aurait été soulevée bien avant notre accession à la souveraineté nationale ?

– LSS : Il est vrai qu’au regard de l’histoire, nous reconnaissons le statut particulier de la casamance sous la colonisation. Cette situation  avait même permis à la création du MFDC en 1947, bien avant l’indépendance du Sénégal. Alors, dans cette perspective, un accord de principe avait été pris pour la défense des intérêts de la Casamance, une fois la République proclamée. Hélas, nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants. Avec le temps, ils se sont sentis abandonnés. Et ce qui devait arriver, arriva, ils décidèrent de prendre le maquis pour obtenir leur propre autonomie.

– Question : Pourquoi n’aviez vous pas trouver une solution dès le début ?

– LSS : C’est, d’abord, que les conquêtes par la rébellion ne se sont pas faites par la raison, mais par le sentiment d’appartenance notamment ethnique ou religieuse. C’est surtout que la problématique de l’intégration de cette région dans l’espace national a été abordée pendant une longue période dans un « sens horizontal », notamment à travers les relations ethniques (Coulon 1972). Et la Rébellion a ignoré que les populations de la zone n’avaient ni « le nécessaire », ni le droit de sortir du territoire de cette manière. Ce qui ne pouvait que les pousser à la violence. Tout était, dès lors, prêt. La Rébellion allait commencer par l’affirmation de quelques principes, dont celui de la Nation qui fait la loi. Je dis qu’il n’est pas de paix armée, de paix sous l’oppression. De fraternité sans égalité. J’ai voulu tous les hommes frère. Donc, (la voix triste)… je regrette vraiment que cette situation ait pu dégénérer jusqu’ici. “Il est plus facile de fabriquer des enfants forts que de réparer des hommes brisés” disait Frederick Douglass.

– Question : Venons en à l’actualité internationale. Que vous inspire les derniers propos du Président américain Donald Trump à l’endroit de la race noire, l’Haïti et les pays africains ?

– LSS : Je l’avais dit  lors congrès de l’union nationale de la jeunesse du Mali  à  Dakar en 1960, “Les racistes sont des gens qui se trompent de colère.” Alors, je lui réponds : « Cher frère blanc, Quand je suis né, j’étais noir, Quand j’ai grandi, j’étais noir, Quand je suis au soleil, je suis noir, Quand je suis malade, je suis noir, Quand je mourrai, je serai noir. Tandis que toi, homme blanc, Quand tu es né, tu étais rose, Quand tu as grandi, tu étais blanc, Quand tu vas au soleil, tu es rouge, Quand tu as froid, tu es bleu, Quand tu as peur, tu es vert, Quand tu es malade, tu es jaune, Quand tu mourras, tu seras gris. Alors, de nous deux, Qui est l’homme de couleur ? »

Il commença à se sentir mal et se mit à tousser. …prit la carafe de bissap et se servit un verre tout en nous proposant d’en faire autant avec ces termes “ j’aime bien le jus d’« Hibiscus sabdariffa » surtout lorsqu’il provient de chez nous …en rigolant. ..il est plein de vertus.”

– Question :  Merci encore une fois M. Le Président pour cet entretien si enrichissant. ..Vos derniers Mots ?

– LSS : J’ai rêvé d’un monde de soleil dans la fraternité de mes frères aux yeux bleus. La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du monde ….Je l’interrompis : Monde d’aujourd’hui ou de demain M. Le Président…Et il enchaîna. ..

Je ne sais en quel temps c’était, je confonds toujours l’enfance et l’Eden – Comme je mêle la Mort et la Vie – un pont de douceur les relie..

– Question : Merci M. Le Président. ..

– LSS: Je vous en prie.

On se leva ensemble, se serra les mains pour une dernière fois et il nous accompagna avec des pas lents mais lucides jusqu’à la porte du salon et le gendarme ouvra la porte pour nous….et nous prenâmes congé de lui en gardant à l’esprit et comme unique souvenir de l’homme dans toute sa grandeur qu’il était.

Qu’Allah SWT veille sur l’Afrique et particulièrement sur NOTRE CHER Sénégal … Amen

Ensemble, construisons le Sénégal !

eldasso@yahoo.fr

*Entretien à titre posthume.

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