Contributions

Cedant arma togae : que les armes le cèdent à la toge (par Mamoussé Diagne)

  • Date: 13 août 2015
 L’intitulé du présent propos évoque le premier hémistiche d’un vers cité à sa propre gloire par Cicéron (Des devoirs, I, 22). L’idée qu’il y exprime est la suivante : le gouvernement militaire, figuré par les armes, donc la violence (qu’elle soit physique ou institutionnelle, ouverte ou larvée), doit faire place au gouvernement civil symbolisé par la toge. Le premier doit s’incliner devant le second selon un rapport de préséance ou de subordination.

L’intitulé du présent propos évoque le premier hémistiche d’un vers cité à sa propre gloire par Cicéron (Des devoirs, I, 22). L’idée qu’il y exprime est la suivante : le gouvernement militaire, figuré par les armes, donc la violence (qu’elle soit physique ou institutionnelle, ouverte ou larvée), doit faire place au gouvernement civil symbolisé par la toge. Le premier doit s’incliner devant le second selon un rapport de préséance ou de subordination.

Machiavel lui-même, dont on ne retient trop souvent que les formules selon lesquelles le prince ne doit jamais ôter son esprit de la guerre, «  car c’est le seul métier qui convienne à ceux qui commandent » ou encore « qu’il vaut mieux être aimé que craint » (en oubliant qu’il apporte deux restrictions (« Je réponds qu’il faut l’un et l’autre » et « s’il faut absolument qu’il y ait l’un des deux ») ; ou encore cette formule à l’emporte-pièce qui ne se trouve nulle part dans ses œuvres complètes : « La fin justifie les moyens ». Cet auteur, on oublie qu’il affirme fortement que « la meilleure citadelle [pour le prince]est le peuple ».

Mais revenons à Cicéron pour confesser un léger détournement de la parole d’un avocat (oh ! si léger, si on pense que l’UCAD a une Faculté de droit). De surcroît, le problème qui sera abordé ici ne se limite pas au pur droit. On pourrait même dire qu’il ne concerne pas le droit : il le déborde largement, faisant plutôt appel à la légitimité et à l’éthique. Or, ces deux notions nous introduisent dans un champ régi par la raison, « dans le silence des passions », aussi bien les passions qui surgissent du cratère du scandale que celles qui, se situant sur le même terrain, leur font écho dans un jeu de miroir sans fin. Quand Léopold Sédar Senghor, dans un discours mémorable et par le jeu des métaphores parle de l’Université de Dakar, « Amazone noire et casquée, sortie des rivages humides de l’océan, telle Minerve aux yeux pers », ceux qui l’applaudissaient à tout rompre avaient-ils conscience qu’il venait de choisir qualifier cet espace par la seule figure mythologique incarnant la Raison totale : Minerve (Athéna chez les Grecs) qui n’est pas née du ventre d’une femme, mais issue directement du cerveau de Zeus ?

Avons-nous oublié l’acte de baptême merveilleux de celui qui osait dire, écrire et répéter partout où il passait : « La culture est supérieure à la politique » ? Ou manquons-nous désormais de culture, au point de ne plus revendiquer ce dont nous sommes les dépositaires ? Si un tel malheur arrivait, nous serions alors déportés non seulement hors de l’espace de la culture, mais hors de l’espace civilisé de la simple citoyenneté, c’est-à-dire dans la barbarie. Car l’illustre homme dont cette université porte le nom a donné à son dernier écrit majeur un titre qui décale le mot de Rosa Luxembourg : Civilisation ou barbarie, pour signifier qu’il n’y a pas de troisième terme à cette dualité, malgré la complexité apparente du XXIe siècle.

En juillet 2005, dans un contexte d’extrême tension politique, j’eus à produire un texte intitulé « Atteinte au concept de l’Etat ?  ». Le point d’interrogation finale ne posait pas une question, mais était la marque de la perplexité et de la désolation. Après quelques préliminaires, j’y rappelais que « si le discours qui inaugure la réflexion moderne sur le politique pose la possibilité de dissolution en amont et en aval de l’Etat, en le nommant d’un seul mot, “état de nature”, c’est pour signifier l’absence d’alternative sensée à l’“insociable sociabilité” des hommes énoncée par Kant ». J’ajoutais que la sociabilité est précaire, menacée non pas de l’extérieur, mais travaillée dans sa clôture même par son envers. La raison en est que « l’Etat de droit n’est pas tant le lieu d’annulation du conflit que celui de sa gestion et de son arbitrage dans les limites de la raison ». Ce qui veut dire, pour faire court, que la démocratie est la gestion intelligente du différent et du différend. Personne ne pensera qu’il n’y a pas de problèmes à l’UCAD, et qu’il importe de les régler tous ensemble, par des voies appropriées. Mais ce qui s’est passé récemment sur le campus universitaire nous interpelle tous : la réprobation générale qu’il appelle de la part de ceux qui y voient une confusion dans l’« ordre des raisons » due à la passion sont tenus de se fonder sur « les raisons de l’ordre ».

Des cailloux jetés sur la voiture transportant un Président de la République, peu importe leur nombre (et, au fond peu importe par qui) dans une université qui porte le nom de Cheikh Anta Diop ! C’est à ça que nous avons assisté, et dont il faut se demander de quoi c’et le nom. Car il soulève, au-delà des appartenances partisanes, une question de fond qu’aucun citoyen, la main posée sur sa conscience, ne saurait esquiver. Rappelons seulement, pour bien la cerner, qu’un président étranger est venu dans cet espace débiter des sornettes qui suscité un ouvrage collectif L’Afrique répond à Sarkozi. Ma contribution intitulée « L’ignorance n’exclut pas tout », épouse l’épine dorsale des arguments (qui semble soufflée par Cheikh Anta Diop lui-même) : ses ancêtres se nourrissaient de glands et hantaient les forêts sauvages au moment où une civilisation sur les bords du Nil était l’institutrice du monde.

Pour en revenir à notre question, elle doit encore être introduite par un constat de fait : même la démocratie, cette immense machine à produire du profane depuis Clisthènes et Périclès, et encore plus dans sa version moderne, n’est pas arrivée à dissiper  cette aura de mystère et de sacralité autour du pouvoir souverain. Tout se passe « comme s’il n’y avait royauté que thaumaturgique » (selon le mot de Glucksman), de légitimité que charismatique.

Mais la question, la voici, et je précise bien qu’elle concerne n’importe quel Président, pour autant que nous pensons que ce n’est pas quelqu’un qui habite une résidence située à une adresse précise de l’Avenue Léopold Sédar Senghor, mais quelqu’un chez qui le Sénégal habite, pour reprendre la juste métaphore de Régis Debray. C’est précisément cette inversion des lieux qui fait de son lieu un « non-lieu », parce qu’il se  dé-place avec le détenteur du pouvoir souverain dont nous l’avons investi (pensons à De Gaulle à Londres disant « La France est où je suis » ; ou à celui qui, dans Air Force One, a le code nucléaire qui lui permet d’anéantir le monde). J’étais au moins d’accord avec celui que visait mon article de 2005 sur sa déclaration selon laquelle un chef d’Etat est une « créature institutionnelle à incarnation variable ».

Oublie-t-on que Cheikh Anta Diop, si longtemps interdit d’amphithéâtre, a obstinément fait sien cet espace au point de lui donner son nom, comme par une revanche posthume de l’histoire ? Et, parce qu’il a fini par y enseigner, imaginons-le, avec tous ses collègues d’hier et d’aujourd’hui entourer d’une haie de toges le premier magistrat du pays (n’importe lequel, je le rappelle). Est-il raisonnable de penser un seul instant qu’ils puissent être les cibles de ceux qu’ils ont formés ou dont ils ont formé les maîtres ?

Ce que la raison (au double sens du rationnel et du raisonnable) ne saurait admettre, l’Université ne peut l’accepter, sauf à ne plus correspondre à son concept, à sa définition et à sa vocation. Il faudrait alors commencer par changer sa devise, qui serait désormais « Interdit aux présidents ! », car la règle de l’alternance y obligerait. Un juge sévère pourrait penser qu’une seule main armée d’une seule pierre, dans la circonstance évoquée plus haut, détruit dans le même mouvement l’université, la cité et la citoyenneté. Il n’est pas simplement question de sécurité, mais de citoyenneté et d’hospitalité (dire que même Sarkozi en a bénéficié !). Or, on ne fera jamais l’économie du pouvoir de la raison, même face à un pouvoir auquel il arriverait de déraisonner. Refusant de succomber à ce qui serait la pire forme de désespoir à l’endroit de notre jeunesse, je continue à rêver d’un lieu où les franchises universitaires seraient un sanctuaire hospitalier pour des hommes armés de leur seul savoir, comme mes collègues et amis Paulin Hountondji et Souleymane Bachir Diagne, mais plus encore, pour ceux qui ont en charge les destinées de nos peuples que nous leur confions.

 Mamoussé DIAGNE
Maître de Conférences agrégé de Philosophie ( UCAD)

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