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Cheikh Anta Diop : L’homme et l’œuvre, 30 ans après

07 février 1986 – 07 février 2016. Il y a trente ans disparaissait l’historien-égyptologue, chercheur émérite, le professeur Cheikh Anta Diop de l’Université de Dakar. Un homme dont l’ensemble de l’œuvre convie « l’humanité à regarder en face son véritable passé, à assumer sa mémoire, afin de rompre avec les génocides, avec le racisme, pour sortir enfin de la Barbarie et entrer définitivement dans la Civilisation ».

Dans cette édition, le quotidien Le Soleil revient, dans ses pages, sur sa pensée scientifique, économique, politique, sa vision du panafricanisme qui continue d’inspirer de nombreux intellectuels du Sénégal, de l’Afrique, de sa Diaspora et du monde. Un penseur multidimensionnel dont l’immense œuvre mérite d’être enseignée aux nouvelles générations.

Le penseur qui a renouvelé le discours et la vision sur l’Afrique
Il y a trente ans, disparaissait, à l’âge de 63 ans, l’homme qui, sans complexe et dans un contexte singulièrement hostile et obscurantiste, a battu en brèche, par une investigation scientifique méthodique, les thèses d’une Afrique dont les habitants n’ont jamais été responsables d’un seul fait de civilisation.
Lorsque Cheikh Anta Diop vit le jour le 29 décembre 1923 à Caytu, un petit village situé dans la région de Diourbel, l’Afrique toute entière était sous le joug de la colonisation européenne. La domination coloniale ayant pris le relai de la traite négrière atlantique au 16ème siècle. Celle-ci avait été précédée par la traite arabo-musulmane. Ainsi, la violence dont l’Afrique fut l’objet n’a pas été et n’est pas exclusivement militaire, politique et économique. Cette violence fut également raciste. En effet, des théoriciens comme Voltaire, Hegel, Gobineau, Lévy-Bruhl, etc., avaient cherché à légitimer, au plan moral et philosophique, une supposée infériorité intellectuelle du Nègre. La vision d’une Afrique anhistorique et atemporelle, dont les habitants, les Nègres, n’ont jamais été, par définition, responsables d’un seul fait de civilisation, avait fini de s’imposer dans les écrits et avait été ancrée dans les consciences. Ainsi, au moment où Cheikh Anta Diop, entreprenait, dans les années 1940, ses premières recherches historiques, l’Afrique noire ne constituait pas « un champ historique intelligible », pour reprendre une expression de l’historien britannique, Arnold Toynbee. De même, l’Egypte ancienne était arbitrairement rattachée à l’Orient et au monde méditerranéen géographiquement, anthropologiquement et culturellement.
C’est donc dans un contexte particulièrement hostile et obscurantiste que l’enfant de Caytu a été amené à remettre en cause, par une investigation scientifique méthodique, les fondements mêmes de l’image du monde que l’Occident d’alors véhiculait sur la genèse de l’humanité et de la civilisation. La renaissance de l’Afrique, qui implique la restauration de la conscience historique, apparaissait pour Cheikh Anta Diop comme une tâche incontournable. Il se résolut alors à lui consacrer sa vie. En 1946, Cheikh Anta Diop débarque en France avec deux baccalauréats en poche. L’un en mathématiques décroché en juillet 1945 et le second en philosophie obtenu en octobre de la même année. Ce double baccalauréat est la marque de la grande curiosité intellectuelle et de la volonté de Cheikh Anta Diop de se doter d’une double formation en sciences exactes et en sciences humaines. Cette option s’avérera décisive plus tard dans son combat. Quand il dira, des années plus tard, s’adressant à des étudiants : « Armez-vous de sciences jusqu’aux dents », c’est parce que lui-même en avait donné l’exemple.

COMBAT POUR LE DROIT A LA PAROLE
En France, le premier combat que l’auteur de « Nations nègres et cultures » a mené, c’est celui du droit à la parole. Dans une France au milieu des années 1940 où l’on dénie toute civilisation aux Noirs, Cheikh Anta Diop devait se battre contre tous pour avoir droit de cité afin de faire tomber ces théories à la limite racistes.
Selon le Pr Aboubacry Moussa Lam, le choix de Cheikh Anta Diop de faire Histoire est loin d’être délibéré. « Il voulait devenir ingénieur en construction aéronautique mais il a constaté qu’il y avait une idéologie coloniale qui fonctionnait de manière à écraser le colonisé. Il en était choqué et a donc décidé de se consacrer à l’histoire qu’il estimait être le combat le plus important pour la réhabilitation de la conscience noire », expliquait-il en 2013 lors d’une table-ronde consacrée à l’œuvre du parrain de l’Ucad.
C’est ainsi que Cheikh Anta Diop s’est lancé dans l’écriture de deux thèses qui seront d’abord rejetées par la Sorbonne avant d’être acceptées en 1960. Mais entretemps, son livre « Nations nègres et cultures » publié en 1954 avait fait l’effet d’une bombe. Ce livre est en fait le texte des thèses principales et secondaires destinées à être soutenues à la Sorbonne en vue de l’obtention du Doctorat d’Etat ès Lettres ; mais aucun jury ne put être constitué. Aimé Césaire dira à propos de ce livre qu’il est « le plus audacieux qu’un nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera, à n’en point douter, dans le réveil de l’Afrique ».
Au prix de deux thèses donc et contre vents et marées, Cheikh Anta Diop, fort de son titre de Docteur, a droit au chapitre. Le reste, on le sait, Cheikh Anta Diop, à travers colloques, conférences, articles et ouvrages, démontrera à chaque fois l’antériorité des civilisations noires sur toutes les autres. De l’Afrique en dehors de l’histoire, il remet ce continent au centre de l’histoire. Il a réussi à inverser les rôles. De l’Afrique qui n’avait pas d’histoire, on parle maintenant de l’Afrique berceau de l’humanité. « Cheikh Anta Diop a montré qu’il y avait une unité culturelle en Afrique malgré les apparences et que c’est sur ce socle de l’unité culturelle africaine qu’il nous faut bâtir l’avenir de l’Afrique », ajouté le Pr Lam. Le recteur d’alors de l’Ucad, Saliou Ndiaye, renchérissait en ces termes : « Cheikh Anta Diop est un homme d’une grande probité intellectuelle qui avait de l’ardeur dans le travail et a été de tous les combats, culturels comme politiques de l’Afrique sous tutelle coloniale comme de l’Afrique indépendante. Un homme qui a montré de la ténacité dans l’adversité ».
Quant à Théophile Obenga, dans son ouvrage « Cheikh Anta Diop, Volney et le Sphinx », il a eu ces propos : « En refusant le schéma hégélien de la lecture de l’histoire humaine, Cheikh Anta Diop s’est, par conséquent, attelé à élaborer, pour la première fois en Afrique noire, une intelligibilité capable de rendre compte de l’évolution des peuples noirs africains, dans le temps et dans l’espace (…) ».
Certes l’homme n’est plus de ce monde depuis 30 ans, mais sa pensée, elle, est restée et continue même de coller à l’actualité. Aussi bien sur les plans politique, culturel que linguistique, Cheikh Anta Diop a légué à la postérité un œuvre monumentale qui permet de lire le présent.

Elhadji Ibrahima THIAM

Editorial : Un homme de refus et d’ouverture
C’est en février 1986 que la terrible nouvelle tomba, plongeant la communauté scientifique dans un désarroi sans fin : le grand égyptologue venait de rejoindre son Seigneur. Amertume et désolation inondèrent les cœurs. Cheikh Anta Diop a quitté ce bas monde au moment où l’on s’y attendait le moins, mais il est resté vivant parmi nous par la qualité et l’immensité de l’œuvre qu’il a laissée à son pays, à l’Afrique et au monde. Aujourd’hui, trente ans après sa disparition, celui que l’on a surnommé le Pharaon noir renait, suite à la décision prise récemment par le président Macky Sall, d’intégrer son œuvre et sa pensée dans les programmes d’enseignement au Sénégal. Une injustice vient ainsi d’être réparée, au bonheur de milliers de sénégalais convaincus que Cheikh Anta Diop mérite bien un tel hommage, à l’aune de l’universalité de son savoir et de son œuvre, de la pertinence de sa pensée et de son engagement pour la renaissance africaine. C’est le lieu de saluer la réponse diligente du président Macky Sall qui a tenu à satisfaire la demande pressante d’un groupe de sénégalais convaincus de la justesse de l’intégration de son œuvre dans les programmes scolaires et universitaires. Le travail inlassable de ces sénégalais qui ont œuvré discrètement et efficacement pour convaincre le chef de l’Etat de la pertinence de leur démarche est aussi à magnifier. Ainsi, ce sera une expérience exaltante pour le comité qui sera certainement mis en œuvre pour, dans l’immense œuvre du fils de Thieytou, choisir les pans de savoirs qui seront versés dans les programmes scolaires et universitaires. Trente ans après sa disparition, le Sénégal vient de rendre l’hommage qui sied à un tel homme. Rare dans l’histoire du Sénégal et de l’Afrique, un tel homme a fait l’unanimité autour de son œuvre, dans un univers intellectuel rebelle et peu conformiste. Et donc, il n’est que légitime de porter sa science et sa pensée dans les salles de classes et les amphithéâtres ou élèves et étudiants pourront s’inspirer, dans un contexte de mondialisation qui constate que l’Afrique commence à prendre conscience du rôle qu’elle doit jouer et de la place qu’elle doit occuper. Le vent de l’Afro-optimisme souffle plus fort parce que toutes les analyses prospectives démontrent que le continent noir s’est inscrit dans un processus d’émergence, conforté par des taux de croissance parmi les plus élevés au monde. Au détour de toutes ces considérations et de ce nouvel intérêt que suscite l’Afrique, l’œuvre de Cheikh Anta Diop, une contribution d’une rare densité au banquet de la science universelle, pourra, désormais, utilement profiter à des millions de jeunes qui ont besoin de références et de modèles. Le fils de Thieytou qui a reçu ses humanités coraniques dans le baol profond, a été certes honoré avec son nom attribué à la première université sénégalaise. Mais, son œuvre laissée en jachère et seule revisitée par des chercheurs sénégalais, africains et du monde, a une portée universelle qu’il importe de partager très largement. De son Baol natal aux rives de la Seine, Cheikh Anta a toujours été un homme ouvert à tous les souffles scientifiques. Il était aussi un homme de refus. Un vieil oncle de Kaolack, aujourd’hui rappelé à Dieu, condisciple de Cheikh Anta Diop à l’école coranique, et avec qui il a partagé aussi le séjour à Dakar, nous a raconté certaines anecdotes dans leur jeunesse. De ces traces de vie, il a surtout toujours apprécié cet engagement forcené qui n’a jamais fait fléchir Cheikh Anta devant l’adversité ou l’injustice. Déjà, à l’école coloniale, les convocations des tuteurs de l’enfant de Thieytou étaient récurrentes tant Cheikh Anta Diop revendiquait, avec force arguments, le respect de sa religion, de sa culture et de sa civilisation noire. Ce caractère de refus mais aussi d’ouverture qui s’était dessiné, dès son jeune âge, s’est conforté avec le temps. Mouride convaincu par les enseignements de Cheikh Ahmadou Bamba, il s’est abreuvé à la science de l’érudit de Touba et n’a jamais développé de complexe devant le colon blanc qui voulait régner, en maître incontesté, adulé et craint, sur la culture, l’économie et sur les consciences des hommes des pays conquis. Sa trajectoire est une piste où les jalons du savoir ont été méticuleusement posés. Après l’indépendance, les heurts et es crises qui ont marqué ses relations avec Senghor sont encore frais dans les mémoires. Les archives en recèlent des pans intéressants. Cheikh Anta Diop a été un homme fidèle à ses convictions qui n’a pas hésité, un seul instant, à investir le champ politique, convaincu que l’engagement au service de son pays et de son peuple vaut toutes les brimades. Jeune étudiant, nous l’avons adulé comme d’autres milliers de jeunes de l’Université de Dakar, percevant en lui un modèle d’homme de science au parcours unique.

Le soleil

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