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Le cinéma d’Ababacar Samb Makharam : « dépasser notre culture en nous appuyant sur elle même – Par Racine Assane Demba –

Une œuvre plus que jamais actuelle, en ces temps de surenchère identitaire d’un côté et de mondialisation sauvage de l’autre – Le cinéma d’Ababacar Samb Makharam, est en même temps engagé et universaliste

Le soir, sur la plage de l’ile mémoire, après un concert d’El Hadj Ndiaye, le public a eu droit à la projection de ses trois films : « Et la neige n’était plus », « Kodou » et « Jom ».

Dans mon introduction sur cette dernière œuvre, au cours des ateliers, j’ai d’abord relevé le caractère intraduisible du titre que choisit Ababacar Samb Makharam. « Jom » renvoie, je le crois, à un pareil écheveau de sentiments et de sensations. « Jom » traduit, la vergogne, l’honneur, ou mieux le sens élevé de l’honneur. Utilisée dans une autre tournure, l’expression fait plus référence à un courage exalté. Parfois elle renvoie à une forme de fierté qui élève l’individu dont il est question, d’autre fois encore à la préservation de sa dignité.

Honneur, dignité, courage, fierté, don de soi, oubli de soi, résistance sont autant de qualités que renferme « Jom » dans ce film qui met en scène, à travers un style « à sketch » sur fond de voyage dans le temps, la résistance de grévistes contre l’exploitation bourgeoise, le martyr d’un chef local opposé aux colons, la contestation, par une artiste, de l’ordre établi.

Faisant un exposé sur « Et la neige n’était plus » lauréat du prix du meilleur film au Festival mondial des arts nègres de 1966,  dont la trame est bâtie autour du thème du voyage puis du retour parmi les siens, la professeure américaine de littérature comparée, Eileen Julien a établi un parallèle entre ce court-métrage et « Peau noire, masques blancs » de Frantz Fanon. Sauf qu’ici, relève -t-elle, « au lieu de dire « peau noire, masques blancs », le narrateur dépeint une partie de l’élite africaine postcoloniale en des « blancs à la peau noire ».

Et c’est à travers la figure de la femme, ou plutôt la différence entre la femme « aliénée » et le féminin dépositaire d’une certaine idée de pureté qu’est filmé ce tiraillement.

Toutefois, nous dit encore Eileen Julien, citant Césaire dans sa lettre de démission du Parti communiste français, le film refuse « le faux choix que l’Europe a voulu imposer aux Africains c’est à  dire être arriéré ou être moderne » en singeant l’occidental. Et Fanon était dans la même démarche de refus de l’aliénation mais aussi « de l’exotisme et de la folklorisation de la culture noire ».

Toutes ces œuvres, de Fanon à Makharam en passant par Césaire, montrent simplement, aux yeux de l’universitaire, que le choix « entre traditions et modernisme à toujours été une fausse piste ».

« Kodou », le troisième film du réalisateur formé à l’école italienne, met en scène une jeune femme atteinte de démence après une séance de tatouage traditionnel ayant mal tournée. Le journaliste et critique Baba Diop, y faisant référence, exhumera une interview d’Ababacar Samb Makharam dans lequel il explique : « le sens de mon film, qui dépasse le simple niveau médical dont il affecte de se fixer, c’est qu’il nous faut, nous les Africains, dépasser notre culture en nous appuyant sur elle-même. À la différence de Jean Rouch dans « Petit à petit », je ne dis pas qu’il nous faut revenir totalement à nos sources, opération plus que problématique qui plus est réactionnaire. Je ne dis pas qu’il faut copier l’Occident, ce qui est du mimétisme. Je dis qu’il faut dépasser cette contradiction, aller au-delà ».

Une œuvre plus que jamais actuelle donc, en ces temps de surenchère identitaire d’un côté et de mondialisation sauvage de l’autre, qui a servi de prétexte à l’historien Buuba Diop pour introduire une communication sur « l’initiation dans les processus socio-éducatifs en Afrique ». Car le cinéma d’Ababacar Samb Makharam, en plus d’être engagé et universaliste, est aussi d’une remarquable pédagogie humaniste.

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