Accueil / SOCIETE / Clandestins : “ Barça ” n’a plus la cote

Clandestins : “ Barça ” n’a plus la cote

Il y a un an, la Petite Côte était le point de départ d’une émigration massive de clandestins vers les côtes espagnoles. Qu’en est-t-il aujourd’hui ? Pour beaucoup d’entre eux, la désillusion a été au bout de l’aventure. Hormis quelques irréductibles, la tentation du voyage périlleux vers l’Europe à bord des pirogues ne semble plus avoir le même attrait à Mbour chez ces damnés de la…mer.

Source : Le Soleil
PETITE CÔTE : Il y a un an, la grande furie à Téfess

Scène peu ordinaire que celle qui se passe un dimanche matin dans une artère adjacente à la grande avenue de Mbour. A quelques encablures de l’Hôtel de ville, l’Association des rapatriés de Mbour bat le macadam aux côtés du Mouvement de lutte contre l’émigration clandestine. Quelques-uns des slogans déclinés sur les pancartes et banderoles en disent long. “Non au suicide en mer ou dans le Sahara ” ; “Takku liggey, tekki fi ci Senegal ak Molconec…. ”, “Quel avenir pour les jeunes rapatriés de Mbour …. ”.

La foule n’est pas vraiment énorme. Mais dans une ambiance bon enfant, au rythme du tam-tam, jeunes, femmes d’âge mûr et jeunes filles manifestent. Awa Ndiaye, la cinquantaine, est ainsi aux côtés de son fils, Adama. Elle habite Grand-Mbour et déclare être venue avec d’autres femmes pour “ soutenir (leurs) enfants désœuvrés ”.

L’état d’esprit qui règne sur les lieux est loin de celui de l’année dernière où, à pareil moment, c’était le début de la grande furie à Mbour comme dans les autres villages de pêcheurs de Kayar, Joal et Saint-Louis. Les jeunes remplissaient par dizaines des pirogues qui quittaient la plage au su et au vu de tout le monde pour le grand voyage : celui vers “ Barça ” ou Barcelone qui s’est révélé pour certains un ticket sans retour vers “ Barsakh ” ou l’au-delà.

A deux cents mètres de là, le quartier de Téfess plonge sur la mer. A Mbour, c’était le bastion de l’émigration clandestine. “ Aujourd’hui, il n’y a plus de pirogues qui quittent à partir de nos rivages ”, affirme Modou, un de ses habitants, comme toutes les personnes interrogées sur la question.

Il se souvient des conditions dans lesquelles le phénomène a débuté. “ En janvier 2006, nous avions commencé à entendre parler de départs en pirogues. Il y avait de vives discussions, certains en doutaient pensant qu’il était impossible de quitter le Sénégal par la mer en pirogue pour rejoindre l’Espagne via le détroit de Gibraltar, dont l’embouchure est dangereuse. En réalité, c’est par la suite que nous avons su qu’il s’agissait d’atteindre les îles Canaries ”.

De bouche à oreille, la rumeur s’est propagée. Rarement, les affaires ont été aussi florissantes pour les charpentiers installés sur le rivage de Mbour et spécialisés dans la fabrication de pirogues. “ Des gens venaient acheter des pirogues à peine sorties des ateliers de fabrication à 5 ou 6 millions, alors qu’en temps normal, elles ne valent pas plus de 3,5 millions. Parfois aussi, ils achetaient de vieilles pirogues mais en bon état”, se rappelle Modou. Mais les pêcheurs de Mbour ne se contentaient pas seulement de céder à prix d’or leurs embarcations. Ils se sont mis aussi à organiser des expéditions à leur propre profit. Ainsi, de jeunes pêcheurs ont-ils emprunté la pirogue familiale pour tenter l’aventure, en embarquant, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, d’autres candidats à l’émigration.

De janvier à mai 2006, le quartier de Téfess a ainsi enregistré d’innombrables départs. “ Pour un pêcheur ayant l’expérience des longs voyages, une telle expédition ne pose pas de difficultés majeures, surtout quand il utilise un Gps ”, explique Modou. Certains pêcheurs se sont alors transformés en expéditionnaires, en s’associant à des rabatteurs. “ Au début, il y avait plus de sérieux dans l’affaire et les gens arrivaient sans difficulté. Les pirogues ne prenaient pas plus de 60 personnes, dont 10 à 12 membres d’équipage, pour assurer le confort. Après, sont venus les affairistes qui n’ont eu pour seul souci que de remplir les embarcations en vue de maximiser les gains ”.

Moyennant des sommes variant de 400 à 800.000 Fcfa, les rabatteurs recrutaient les candidats au départ. Pour ceux qui en savaient sur les métiers de la mer, un rabais était appliqué moyennant leur intégration dans l’équipage de la pirogue. Certains affairistes montaient entièrement leur opération en achetant une pirogue, recrutant un équipage dont le capitaine pouvait percevoir entre 1,3 et 1,8 million qu’il laissait à sa famille pour garantir ses arrières.

Pour 8 à 9 millions de frais, explique Modou, le cerveau de l’opération pouvait encaisser des sommes variant entre 20 et 30 millions, voire même plus dans certains cas.

“Barça” ou… Saly

A Saly village, on en parle encore. Les Guinéens débarqués aux “ Résidences du port ” sont une anecdote que l’on rapporte souvent aux visiteurs. C’était il y a quelques mois, alors que les clients dînaient tranquillement sur la terrasse du restaurant, une pirogue a accosté sur le rivage pour débarquer des clandestins qui croyaient avoir, enfin, atteint les côtes espagnoles. Le passeur qui leur a joué ce sale tour ne s’est pas trompé d’endroit. Vus la nuit, les lieux ont tout pour rappeler un coin d’Europe. Cette zone abrite des résidences privées non loin du luxueux cinq étoiles, le “ Lamentin Beach ”. Avec le port où sont arrimés des bateaux de pêche, la fascination de l’endroit envahit jusqu’à la plage et ses transat. Les Guinéens, qui ont payé le prix fort pour “ Barça ”, ne sont pas que des naïfs. A vrai dire, même des Sénégalais, qui n’y ont jamais mis les pieds, auraient pu tomber dans le panneau des passeurs bien indélicats qui ont trouvé plus facile de s’enrichir en débarquant leurs clients à…Saly.

Une plage habituée aux trafics

A Mbour, ceux qui voulaient rejoindre les côtes espagnoles devaient se rapprocher de Téfess. Dans ce quartier adossé au quai de pêche, les rues sont moins sinueuses tout comme celles de Guet-Ndar, autre fief de pêcheurs réputés.

Mais, comme dans beaucoup d’autres localités du littoral, il y existe une certaine tradition de trafics liés à la mer et d’omerta qui en est souvent le corollaire, comme le reconnaît Modou.

Quelquefois, à la tombée de la nuit, les plages désertées donnent lieu souvent à des débarquements de marchandises de contrebande que les douaniers guettent.

Il en fut ainsi, pendant que nous discutions avec Modou. De jeunes gens, au physique de lutteurs débarquent des sacs de sucre. Heureusement pour eux, les soldats de l’économie n’étaient pas au rendez-vous cette nuit. Quand ils y sont, les coups de feu ne sont pas à écarter. “ Depuis qu’un jeune a perdu la vie durant une opération de débarquement, les trafiquants s’abstiennent de résister. A la vue des gabelous, ils détalent tous ”, témoigne Modou.

Quand l’intrepidité cède la place à la raison

Pour rejoindre l’Espagne, imagination et témérité ont rivalisé d’ardeurSur les bordures de mer encombrées par les pirogues, on raconte encore certaines histoires de capitaines hardie. Telle celle de ce capitaine de pirogue que rapporte Modou. Après avoir conduit sa cargaison à Ténériffe, sans coup férir, il s’est vu rapatrier. A la deuxième expédition, les moteurs de son embarcation ont connu une avarie.

“ Avec une scie, raconte Modou, il a fabriqué un mât et une voilure en récupérant la bâche installée à bord de la pirogue. Pour alléger la pirogue, il a jeté les bidons de carburant et d’autres contenant d’eau, en imposant un verre d’eau par jour aux passagers. Au bout de huit jours de navigation, il s’est retrouvé sur les côtes de Saint-Louis. Une fois là-bas, il a dit à tout le monde : “ je vous ai sauvés de la mort, débrouillez-vous maintenant. Chacun a pris ses jambes à son cou pour se fondre dans la nature ”, relate Modou.

Loin de tirer une croix sur cette activité, l’intrépide capitaine s’est investi dans une autre expédition. Mal lui en prit cette fois. Avant même de prendre le large, il fut arrêté. On est loin aujourd’hui de ces moments de folie qui ont conduit, avant la grande désillusion du rapatriement, des milliers de jeunes de la région sur les côtes espagnoles et beaucoup d’entre eux aussi dans les bas-fonds de l’Océan Atlantique.

“ Au niveau de la commune de Mbour, nous avons recensé 27 cas de décès dont 18 dans une seule pirogue qui a disparu en mer. Dans tout le département de Mbour, il y a eu au moins 43 décès en l’espace de deux à trois mois au plus fort du phénomène ”, estime Mamadou Lamine Dièye, le président du Mouvement de lutte contre l’émigration clandestine (Molconec). Des pertes qui ont suscité le déclic chez ce jeune homme qui a décidé de s’investir dans la lutte.

“ Au début, il y a eu une certaine suspicion entre les rapatriés et nous. Ils pensaient que l’on voulait récupérer leur cause. On se comprend mieux maintenant ”, dit-il. La présence à ses côtés de Amar Ngom, le président de l’Association des rapatriés de Mbour, en dit long sur la nouvelle jonction entre les deux structures.

Glace brisée

Une semaine, jour pour jour, après la caravane conduite dans la ville de Mbour, les membres du Molconec, qui l’avaient initiée, sont aujourd’hui engagés dans une épreuve nettement moins agréable que celle de la dernière fois. Cela fait 24 heures qu’ils ont quitté la capitale de la Petite Côte pour descendre sur Dakar à …pied.

A hauteur de Rufisque, dimanche aux environs de 17h 30, le groupe n’est plus loin de l’objectif. Des jeunes filles marchent avec les garçons, tous habillés avec des tee-shirts aux effigies du Molconec. Ce n’est pas la seule originalité du groupe. Des rapatriés d’Espagne que nous avions rencontrés le dimanche précédent à Mbour sont aussi dans le lot. Ironie de l’histoire, un an après avoir bravé l’Océan, la mort, la faim et la soif pour réaliser leurs rêves d’émigration, les voilà aujourd’hui qui se tapent 80 kilomètres à pied pour dire à ceux que l’aventure tente encore : “ n’y allez surtout pas ” ou plus…

L’accalmie en attendant l’été ?

Combien de jeunes ont pu quitter les côtes mbouroises à bord de telles embarcations ? Personne ne le saura en réalité, principalement en raison du caractère clandestin de l’opération.

Du côté de l’Inspection départementale de la Jeunesse où 107 rapatriés se sont enregistrés, l’on estime entre 600 et 700 le nombre de jeunes concernés par le phénomène de l’émigration clandestine.

“ Il n’y a pas d’estimation précise, mais à chaque fois que de jeunes rapatriés viennent s’inscrire auprès de nos services, nous essayons de récolter des informations sur la base desquelles nous établissons des statistiques ”, souligne M. Ndao, l’inspecteur de la Jeunesse.

L’étude réalisée par le Bureau des Jeunes du Mouvement citoyen, dénommée “ Emigration clandestine : le profil des candidats ” relève que, sur un échantillon de 200 personnes interrogées, 8 sont des femmes. Responsable de la section féminine du Molconec, Anta Wilane estime que c’est une raison supplémentaire de s’investir dans la lutte contre ce phénomène.

“ Nous avons discuté avec les femmes pour les dissuader d’embarquer dans des pirogues. C’est une pratique qui n’est même pas concevable pour un homme, à plus forte raison pour une femme ”, se désole-t-elle.

Lui-même ancien clandestin parvenu sur les côtes espagnoles à bord d’une pirogue, Amar Ngom, à 35 ans, dirige l’Association des rapatriés de Mbour. Cet ancien footballeur a misé sur les pirogues pour changer de quotidien. Il s’occupait en allant en mer, “ sans être vraiment très expérimenté ”, précise-t-il. Jusqu’au jour où il a décidé de tenter sa chance. Comme pour beaucoup de ses compatriotes, l’aventure européenne s’est arrêtée dans un camp de détention pour immigrés.

Si Amar reconnaît s’investir dans la lutte contre l’émigration clandestine, il n’en déclare pas moins comprendre “ ceux qui veulent repartir ”. “ Ils sont motivés par la dureté des conditions de vie. Mais nous ne souhaitons pas qu’il y ait des gens qui repartent”.

Marié et père de deux enfants, Balla est un timide qui n’en a pas moins osé braver les océans. “ Partir ou pas, ça m’est égal. L’essentiel pour moi, c’est d’avoir de quoi satisfaire mes besoins ”, professe-t-il.

Pour ceux qui n’ont jamais tenté l’aventure, il semble bien que la dissuasion fonctionne bien. “ Je veux bien aller en Europe si j’en ai l’occasion mais pas question d’emprunter une pirogue ”, confie T. Marone un mbourois d’une trentaine d’années. “ Ici, la plupart des gens ont démystifié “ Barça ”. Ils savent que ce sont simplement des mirages. Beaucoup de ceux qui sont parvenus à rester en Espagne n’y font que vivoter.

Certains déclarent carrément, quand ils appellent ici, avoir perdu au change. Vous vous imaginez : certains pouvaient gagner 100.000 Fcfa par marée, multipliés par autant de fois qu’ils allaient en mer dans la semaine ”, affirme Modou.

Village côtier, Saly a été épargné par le phénomène des “ lothios ” ou embarcations clandestines. “ Cela ne nous tente pas ”, affirme Kader, un jeune de là-bas. Le président de l’Association des jeunes de Saly est plus formel : “ Pas un seul jeune n’a quitté le village dans de telles conditions ”, affirme El Hadj Ibou Sakho Thiandoum.

Le capitaine Adama Guèye, commandant de la Compagnie de Gendarmerie de Mbour, dont toutes les unités fournissent quotidiennement un rapport sur le dispositif de lutte contre l’émigration clandestine, Frontex, confirme également l’accalmie notée sur la côte. “ Ça s’est un peu calmé. Mais avec l’Eté à venir, il faudra rester vigilants ”, souligne-t-il.

Jusqu’en septembre 2006, 129 personnes avaient été arrêtées et 15 instigateurs recherchés dans la zone de Mbour-commune et Malicounda. Jusqu’à cette époque, les gendarmes ont confisqué plusieurs pirogues, moteurs hors-bord et un appareil Gps. Pour l’année en cours, les rivages sont plutôt calmes. Seuls quelques rares incidents ont été enregistrés entre janvier et mars, ayant conduit à des interpellations de personnes et des saisies de matériels à Mbour et Joal.

Toutefois, il y a quelques jours, une pirogue a accosté de nuit à Mbour. Deux des passagers, qui ont l’outrecuidance de passer la nuit sur les lieux de débarquement, ont été interpellés par les gendarmes au petit matin. Selon les informations recueillies, la pirogue transportait 130 personnes. La furie “ Barça ou Barsakh ” de l’année dernière n’est donc plus de mise.

La Gendarmerie, comme la Police, a mis en place un dispositif de surveillance des quartiers à risques et des côtes, grâce à des patrouilles en mer.

Les “ oreilles ” ont reçu des consignes qui leur permettent de repérer les foyers de préparation des opérations de convoyage. Le Frontex n’est pas spécifiquement basé à Mbour et la Gendarmerie, qui est obligée de confier les pirogues saisies à des pêcheurs, faute de pouvoir les stocker elle-même, y travaille plutôt avec ses moyens logistiques du bord. Un dispositif de dissuasion discret mais qui produit des effets escomptés sur les nombreux candidats tentés.

Au-delà de la répression, un travail de sensibilisation est également mené par les autorités, comme le relève l’inspecteur départemental de la Jeunesse, M. Mohamed Ndao. Les émissions de radios, les caravanes de sensibilisation et la diffusion d’informations sur les opportunités qu’offrent le ministère de la Jeunesse et les accords signés avec les autorités espagnoles, forment la panoplie de mesures par lesquelles l’Etat essaie de convaincre que l’émigration clandestine “ n’est pas la solution ”.

Si tout porte à croire que les départs à partir de la Petite Côte ne sont plus d’actualité, certaines sources, qui tiennent à garder l’anonymat, estiment qu’il existe de fortes présomptions de départs devenus plus clandestins encore.

“ Ceux qui partent font comme s’ils vont pêcher et en profitent pour disparaître. C’est à partir des pays riverains comme la Guinée, la Mauritanie qu’ils prennent le départ ”, avance l’une d’elles. Mais l’opération étant particulièrement coûteuse avec, rien que pour le carburant, des frais qui atteignent près d’un million et demi, une telle évasion est loin d’être facile sans la participation d’un groupe important de personnes pour supporter les charges.

Au Sénégal même, l’interpellation de candidats au large des îles de la Casamance renforce cette suspicion de déplacement des lieux de départ.

Pourquoi le poisson est devenu rare

Dans l’esprit de certains, il n’y a plus suffisamment de poisson depuis que les pêcheurs ont commencé à émigrer. Pas si sûr que cela, rétorquent d’autres sources.

A Mbour, le quai de pêche est une attraction que les touristes ne ratent pas. Ce haut lieu de débarquement des captures de la pêche artisanale a subi récemment des coups de pinceaux. Cela a apporté du neuf à l’endroit qui a été également assaini en profondeur pour préparer la visite des experts européens chargés d’effectuer la visite de renouvellement de l’agrément du Sénégal.

Pour les mareyeurs, comme pour les consommateurs de Mbour, c’est un endroit pour s’approvisionner moins cher. Seynabou, une ménagère mbouroise, est d’avis que le poisson est devenu plus rare cette année, convaincue que c’est parce que les jeunes pêcheurs sont tous partis en Espagne.

“ Faux !”, rétorque l’un d’eux, Alassane. Pour ce dernier, la baisse de l’offre est due directement à la chute des captures, en raison de l’appauvrissement des fonds marins éprouvés par la sur-pêche. “ Les bateaux de 21 mètres ne peuvent plus aujourd’hui se contenter de pêcher ici.

Ils sont tous obligés d’aller parfois jusque dans les eaux des pays riverains. En plus, avec les Gps, tous les récifs, qui sont les endroits dans lesquels se cachent les poissons, sont mémorisés. Cela entraîne une exploitation abusive des ressources et au fil des ans, les captures baissent ”, argumente-t-il.

Si Alassane, qui est lui-même pêcheur, reconnaît que la pêche a été perturbée au plus fort du phénomène avec la désintégration des équipages dont la plupart s’étaient lancés dans l’émigration clandestine, ce n’est plus le cas aujourd’hui. “ Tous les équipages se sont reconstitués ”, affirme-t-il.

Maïmouna Diop, une mère de famille rencontrée lors de la caravane contre l’émigration clandestine, explique que les Kayarois ont été interdits de venir vendre leur poisson à Mbour pour ne pas pénaliser le marché local. “ Cela se traduit aussi par une baisse de l’offre ”, en déduit-elle. Un avis que l’on semble partager du côté du bureau des Pêches, installé au quai de Mbour. “ Une baisse des mises à terre a été globalement constatée mais cela dure depuis un moment. Je ne peux affirmer que c’est lié à l’émigration clandestine ”, estime M. Sadio, le chef de ce bureau.

Une affaire de quêteurs de pitance

Du côté de ceux qui ont déjà tenté l’aventure avec un rapatriement au bout de l’effort, la réponse est plutôt nuancée. Comme en témoignent les propos du président de l’association des rapatriés, la solution réside plutôt dans la mise à la disposition des rapatriés, comme de tous les jeunes en général, d’activités génératrices de revenus durables.

“ Il faut que l’Etat revoie sa politique de jeunesse. Dans la zone de Mbour, il y a plusieurs exemples qui montrent qu’on peut nous donner du travail. L’aéroport de Ndiass, dont on parle, ainsi que le bateau Dakar-Mbour, sont des exemples concrets qui peuvent permettre de réinsérer les rapatriés. La plupart d’entre nous sont des pêcheurs, sinon il n’y a pas d’alternative ”, ajoute-t-il. L’enquête menée par le Mouvement citoyen dans la zone de Mbour, Kayar, Guet Ndar et Yarakh, indique en effet que 83 % des candidats à l’émigration clandestine n’ont aucune source de revenus.Les pêcheurs y sont majoritaires également avec une proportion de 38 % contre 21,7 % pour les commerçants.

Amar Ngom ne cache pas que sur les 400 rapatriés qui avaient adhéré à son association au début de leur retour, certains ont repris le large.

“ La plupart des gens disent qu’ils vont repartir ”, affirme-t-il, regrettant qu’il n’y ait aucune aide de la part des autorités “ malgré tous les efforts entrepris dans ce sens”.

“ On nous a même refusé une marche pacifique. Le jour du vote du budget à la commune, j’y étais avec d’autres rapatriés. On nous a écoutés et promis une assistance, depuis rien. Nous vivons notre malheur au quotidien ”.

S’ils battent le macadam pour se faire entendre, les rapatriés se disent disposés à aller plus loin dans la lutte qui signifie à leurs yeux quête de moyens de subsistance. Pour Amar Ngom, tout se résume dans cette maxime : “ On ne cueille pas le fruit du bonheur sur un arbre d’injustice. Allons quérir la dignité même en enfer et refuser l’humiliation même au paradis ”. “ Je voudrais tant ne plus avoir à songer au départ mais que faire ? ”, s’interroge Balla.

Fichés après leur arrivée en Espagne, les jeunes sont confrontés à l’écueil du bannissement de trois ans qui les empêche de bénéficier du programme de visas mis à la disposition du Sénégal par le royaume. “ L’Etat est en train de voir comment intégrer la dimension sociale dans les contrats de travail. Par exemple, est-ce que des proches de rapatriés peuvent en bénéficier pour soulager les familles affectées ”, avance l’inspecteur départemental de la Jeunesse, Mohamed Ndao.

“ Au-delà, le ministre insiste pour qu’ils s’organisent et que dans le cadre de la décentralisation des activités du Fonds national de promotion des jeunes, ils puissent bénéficier de ces financements en présentant des projets ”, ajoute M. Ndao.

PAROLES DE REVENANTS…- Demba : “ C’est une science que j’exerce contre rémunération … ”

Capitaine-passeur, Demba tient strictement à son anonymat. Pour cause, il ne désarme pas à l’idée de monnayer, de nouveau, ses services.

Pas question de le prendre en photo, encore moins d’avoir son nom exact. C’est un téméraire plutôt sympa dont l’allure ne trahit en rien les “ hauts faits d’armes en mer ”. Deux fois, il a convoyé des clandestins vers l’Espagne. Deux fois il a été rapatrié. “ La première fois, se souvient-il, c’était en juin. Je faisais partie de ceux qui avaient été débarqués à Dakar. ” Le 09 août, Demba retrouvait l’Océan pour un voyage qui dura cette fois huit jours au lieu de six comme la première fois.

“ La mer était plus agitée. Mais j’ai pu amener à bon port les 80 personnes qui étaient dans la pirogue contre 59 lors de la première fois ”. Il sera rapatrié de nouveau. Cette fois à l’aéroport Dakar-Bango. Demba n’est pas un clandestin ordinaire, toutes les deux fois, il était capitaine.

“Celui qui a échoué à deux reprises ne devrait plus penser à repartir mais si cette nuit, je voyais une pirogue, je partirai ”, dit Demba sans aucune hésitation. Mais ce n’est pas sans condition. “ Pour 1,5 ou 2 millions, j’accepterai de piloter une pirogue. Pour moi, c’est ma science, comme les professeurs d’université en ont. Je dois donc être payé au juste prix ”.

Combien a-t-il déjà reçu pour ses expéditions passées ? “ Beaucoup d’argent ”, se borne-t-il à répondre, un sourire au coin des lèvres qui en dit long sur son flegme.

Son premier voyage a été infructueux à tel point que tous ceux qui l’accompagnaient ont été rapatriés. Le second a vu 21 personnes admises sur le territoire espagnol après leur temps de détention. “ Certains parmi eux m’envoient aujourd’hui de l’argent ”, révèle Demba, qui dénonce leur écartement de la distribution des visas. “ Si nous n’avions pas bravé la mer, il n’y aurait pas eu aujourd’hui de visa à distribuer …”

Cheikh : “ Quand l’heure sonnera… ”

A 23 ans, il a la déjà la férocité de ceux à qui la vie n’a pas fait beaucoup de cadeaux. Le retour vers les côtes espagnoles ? Oui dit-il, simple question de moment.

Il avait payé 600.000 Fcfa pour faire le voyage. En plus, il s’était investi dans l’équipage de la pirogue. Les paroles qu’il débite sont celles d’un homme plutôt mûr. Rien à voir avec son physique frêle. Déterminé aussi. Lui dit être un des animateurs du “ Quotidien Mbeuk mi ”. Une sorte de gazette interne aux rapatriés d’Espagne qui s’échangent ainsi les dernières nouvelles.

“ Aujourd’hui, on ne parle que de sécurisation des côtes et pas de prise en charge de nos problèmes. Et les 13 milliards dont les Espagnols nous parlaient ? Il faut qu’on nous aide ”, fulmine-t-il.

Loin d’avoir tiré un trait sur cette destination, Cheikh prévient : “ si on ne nous aide pas, il y a une heure qui arrivera ”. Sans plus de détails. Et le dispositif Frontex qui veille au grain ? “ On n’en a pas peur. J’ai déjà participé à une course-poursuite avec les garde-côtes marocains entre 22 h et 4 heures du matin sur le chemin de l’Espagne. Vous savez, il y a une dimension mystique dans cette affaire que nous n’avons pas négligée”. Pas question d’en savoir plus. “ C’est secret-défense ”, arrête-t-il net.

Et pourquoi tout cela a-t-il abouti à un rapatriement alors ? “ Oh, c’est simplement parce que nous n’avions pas pensé que c’était possible. Sinon on aurait pris nos précautions ”, répond-il.

Dans la pirogue qui l’amenait sur le chemin de l’Espagne, deux jeunes ont rendu l’âme. “ Nous leur avons assuré toutes les prières dues à un mort jusqu’au firdawu (récital spécial de versets coraniques), avant de les jeter à la mer. Seul le linceul leur manquait ”, raconte-t-il, sans une once d’émotion. Pour Cheikh, ceux qui disent que les émigrés n’ont rencontré que désillusion là-bas se trompent. “ Il y en a beaucoup qui ont commencé à changer le quotidien de leurs familles grâce à ça ”. “ Quand vous êtes l’aîné d’une famille, la débrouille est un devoir dont le seul fondement est le désir d’aider ses proches. Quand l’heure sonnera, nous savons ce qu’il y a à faire… ”. Ou à refaire ?


À voir aussi

Algérie: Un Sénégalais tué

Un Sénégalais vient d’être en Algérie. Selon  L’As qui donne l’information, la victime, Sakho Diallo …

Le procès de « Boy Djinné » renvoyé

Le procès de Baye Modou Fall alias « Boy Djinné », qui devait avoir lieu hier devant …