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Crise scolaire- Et si on allait à l’école du Tchad ou de la Guinée ? ( Par Mamadou Lamine Dianté)

Au Sénégal, la crise scolaire dure depuis près de quatre mois, charriant l’inquiétude grandissante des élèves et de leurs véritables parents. D’autant plus que durant ces longues semaines de grèves et débrayages, ponctuées de marches, sit-in, ports de brassards rouges, présence négative et autres boycotts, il n’y a ni négociation – sauf si on considère les rencontres avec Monsieur le Premier ministre (Pm) comme des séances de négociation – ni médiation. Les raisons de cette situation totalement inédite pourraient faire l’objet d’une autre réflexion.

La présente contribution découle d’une part de sollicitations dont nous avons fait l’objet de la part de Sénégalais de divers bords, et d’autre part de notre conviction que des solutions honorables de sortie de crise sont largement à notre portée.

Au Tchad, un accord conclu le 14 mars met fin à sept semaines de grève

Déjà en proie à une crise économique depuis la chute des cours du pétrole, sa principale richesse, le Tchad est soumis à une cure d’austérité imposée par le Fonds monétaire international (Fmi) qui demandait la réduction de la masse salariale du pays de 378 à 348 milliards de francs Cfa. Aux termes de négociations avec le gouvernement Deby, l’institution de Bretton Woods avait accepté en juin 2017 de débloquer une ligne de facilité de 320 millions de dollars, mais le chèque tarde à être débloqué (La Tribune Afrique du 06/02/2018). Au même moment, le gouvernement s’est doté d’un Plan quinquennal de développement (Pnd) qui nécessite 5 500 milliards de francs Cfa (cf. La Tribune Afrique du 11/01/2018). Face à cette conjoncture difficile, l’Etat vote une loi des finances 2018 contenant des mesures d’austérité, notamment des réductions de 5 à 45% sur le salaire des fonctionnaires, et une augmentation des impôts qui touche aux secteurs privé et parapublic, entre autres. La virulente bronca des syndicats, provoquée par ces mesures jugées «sadiques», a poussé le gouvernement tchadien à annoncer le mercredi 10 janvier 2018 le retrait de son «projet d’abattement des salaires dans l’Administration publique».

Hélas, à la fin du mois de janvier 2018, le gouvernement a effectué des réductions des salaires et des primes des fonctionnaires, versés de justesse (cf. La Tribune Afrique du 06/02/2018). Ainsi, depuis le week-end des 27 et 28 janvier, après le paiement des premiers salaires de 2018, les trois syndicats qui forment la plateforme et qui discutaient depuis une année avec le gouvernement sur la réduction des salaires ont décidé d’une grève sèche dans toute l’Administration publique. En effet, en acceptant déjà une réduction de moitié des indemnités des fonctionnaires, les syndicats estiment avoir pris leur part dans «l’effort national pour sortir le pays du marasme économique» et indiquent que c’est au gouvernement de prendre sa part cette fois. Celui-ci a fait des efforts dans la réduction de la taille du gouvernement qui est passé de 37 à 24 membres, et dans le rabotage du budget de l’Etat. Ne se satisfaisant pas de cela, Michel Barka, président de l’Union des syndicats du Tchad, estime que le gouvernement sait où faire des économies, en soutenant : «Les solutions sont dans ce qui se passe aux Impôts, à la Douane, comme vous savez, le pillage que les gens font sur les recettes de l’Etat» (cf. Rfi du 30/01/2018). Le jeudi 1er mars, le Président Idriss Deby reçoit les représentants des syndicats pour les persuader de reprendre le travail. Sans succès.

En effet, le «samedi 3 mars, après une Assemblée générale de restitution, les travailleurs ont dit non à l’appel à la reprise du travail par le chef de l’Etat» (Rfi du 5 mars 2018). Finalement, c’est au bout de 7 jours et 10h de négociations qu’un accord a été signé le mercredi 14 mars, mettant fin à sept semaines de grève. Les principaux points de l’accord ont été résumés par le Sg adjoint de la Confédération libre des travailleurs du Tchad en ces termes : «Le paiement des salaires de février à tous les agents de l’Etat, l’application des moratoires de 3 mois – février, mars, avril 2018 – par les établissements bancaires sur les prêts contractés par les agents de l’Etat, la suspension du recensement (des grévistes) en cours, la suspension de la grève générale en cours et la reprise du travail après le paiement effectif de tous les agents de l’Etat» (cf. Rfi du 15 mars 2018). Et le gouvernement de se féliciter, par la voix de Mahmat Moctar Ali, ministre de la Fonction publique et du dialogue social, qui soutient que : «Le 14 mars constitue un grand jour pour les travailleurs d’arriver, avec la grâce de Dieu, à cette conclusion salutaire pour le pays et pour toute la population tchadienne.»

En Guinée, la signature de l’accord du 13 mars 2018 met fin au mouvement

Et pourtant, que de péripéties vécues ! Les accords signés entre le gouvernement guinéen et les syndicats, suite aux négociations de février et septembre 2017, n’étaient pas du goût de certains responsables. Dénonçant ces accords, Aboubacar Soumah, SG du Slecg (Syndicat libre des enseignants et chercheurs de Guinée) soutient que : «Suite à l’application de la nouvelle grille indiciaire, on s’attendait à des salaires améliorés. Pour certains, ça a baissé, pour d’autres ça reste stagnant. Les techniciens de la Fonction publique ne reconnaissent pas qu’il y a rétrogradation. Nous, nous avons dit qu’il y a rétrogradation, parce que tous ceux qui étaient au plafond dans l’ancienne grille à 7,12 sont maintenant à 5,12. Et ceux qui étaient à 5,12 sont maintenant à 3,12. Quand il y a rétrogradation, il y a baisse de salaire.» Mais le gouvernement rejette en bloc. Son porte-parole, Albert Damantang Camara, soutient pour sa part que : «La nouvelle grille est appliquée depuis novembre 2016 et les salaires n’ont pas bougé.»

Les enseignants déclenchent alors un mouvement de grève le 13 novembre 2017, sous la direction de Aboubacar Soumah, alias Général. La principale revendication est le «retrait ou modification de la grille indiciaire qui rétrograde les (enseignants) fonctionnaires, et dans certains cas baisse les salaires», sans oublier la «contractualisation de certains qui enseignent depuis des années» et le «paiement des arriérés de salaires». La précarité des enseignants est très pesante dans ce pays, en atteste le témoignage de Mohamed Diallo, professeur de biologie depuis 10 ans : «Il faut trouver d’autres boulots, aller dans le privé pour joindre les deux bouts, parce que le salaire est minable» ; ou encore celui de son collègue de géographie Idrissa Camara : «On se bat pour préparer l’avenir des enfants guinéens et nous sommes en bas de l’échelle.» La réaction du gouvernement ne se fait pas attendre. C’est d’abord le ministre de l’Education nationale, Ibrahima Khalil Konaté, qui soutient que : «Les signataires de l’avis de grève sont suspendus de toute activité syndicale par (leurs) centrales.» Et les autorités de déclarer le Général Soumah persona non grata et «sa» grève «illégale et sauvage». Selon le ministère, tout enseignant absent (pour fait de grève) est considéré comme «démissionnaire». Soumah fut recherché par la police, et plusieurs de ses lieutenants arrêtés le week-end des 18 et 19 novembre 2017 pour «trouble à l’ordre public». Le Président Alpha Condé s’y met à son tour en interdisant, sous peine de fermeture, la diffusion des propos de la branche syndicale qui a lancé le mouvement de grève dans l’éducation, jugé illégal par les autorités. D’ailleurs, deux fréquences radios avaient été brouillées le lundi 27 novembre 2017, en guise de représailles.

Le lundi 4 décembre 2017, des jeunes scolaires ont manifesté dans les rues de Kaloum, le quartier administratif et des affaires de Conakry, en scandant des slogans hostiles au Président guinéen et à son régime, jusqu’à quelques pas du Palais présidentiel et ensuite devant la Primature, siège du gouvernement, puis en se rassemblant au Palais du Peuple, siège de l’Assemblée nationale, où le Men devait défendre son budget devant les élus du Peuple. S’adressant au Men, un député de la mouvance présidentielle de crépiter : «La grève des enseignants est illégale, Aboubacar Soumah, le leader des grévistes, est illégal, donc il faut rétablir à tout prix l’ordre public et l’autorité de l’Etat, quitte à massacrer la population» (cf. Rfi du 05/12/2017). Après quatre semaines de grève des enseignants, ponctuées de manifestations d’élèves avec morts d’hommes (au moins deux élèves et un gendarme), le grand imam et l’archevêque de Conakry ont sollicité et obtenu du Général Soumah la suspension du mouvement jusqu’à la fin de l’année, le temps pour eux de plaider les revendications des enseignants auprès du chef de l’Etat (cf. Rfi du 07/12/2017).

Après une trêve, hélas, les enseignants sont repartis en grève le lundi 12 février 2018 à l’appel d’une faction du Slecg, sous la direction du Général Soumah, et les écoles furent fermées pendant près d’un mois pour cause de grève des enseignants. C’est dans ce contexte que le Pr Alpha Condé, venu présider la Journée internationale des droits de la femme au Palais du Peuple, a été hué par des centaines de femmes aux cris de «nos enfants, à l’école». Il s’est finalement adressé à un public clairsemé, puisque la plupart des femmes avaient quitté la salle pour boycotter son discours qui leur était pourtant destiné (cf. Rfi du 09/03/2018). Face à ce scénario, le Président guinéen s’exprime en ces termes : «Je vais dire d’abord aux élèves et à la jeunesse de Guinée que la jeunesse a toujours raison. Croyez-moi, d’abord en tant que Professeur, ensuite en tant que Président, ce n’est pas de gaieté de cœur que je vais voir les enfants rester à la maison et non pas aller à l’école». «Je vais donc consacrer ces jours à écouter la majorité silencieuse (femmes, jeunes), je vais rencontrer les magistrats, les médecins, les transporteurs. Après cela, je prendrai mes responsabilités.» La grève se poursuit et les manifestations aussi. Le lundi 12 et le mardi 13 mars dans la journée, des barricades de jeunes écoliers en colère ou de parents d’élèves étaient érigées à Conakry et paralysaient la ville. Finalement, c’est la signature d’un accord dans la soirée du mardi 13 mars 2018, entre les autorités gouvernementales et le Slecg du Général Soumah, qui a permis d’obtenir la suspension du mouvement. Avec cet accord, «les prochaines fiches de paye des enseignants augmenteront de 40% par rapport à celle de janvier 2018. Il faudra donc trouver dans les caisses de l’Etat 550 milliards de francs guinéens, soit 50 millions d’euros (environs 32,5 milliards de francs Cfa)» (cf. Rfi du 14/03/2018). Les déclarations de membres du gouvernement renseignent à suffisance sur les sacrifices consentis et leur sens des responsabilités. Selon Tibou Camara, ministre conseiller à la Présidence : «Ce n’est jamais facile lorsqu’il s’agit de faire face à des revendications financières et surtout lorsque l’Etat est confronté à des difficultés de trésorerie. Il a fallu beaucoup d’arbitrage, consentir beaucoup de sacrifices.» De son côté, Mohamed Lamine Doumbouya, ministre du Budget, de reconnaître que : «C’est une solution qui nous pousse à aller au-delà de nos limites financières. Nous allons devoir faire des coupes dans les budgets des différents secteurs, de la Présidence jusqu’à tous les départements ministériels. L’autre chose, c’est que nous allons revoir les différents secteurs où l’Etat subventionne, notamment le secteur de l’électricité : il va falloir que nous fassions des coupes.» (Rfi).

Le Sénégal ne doit pas faire moins que ces deux pays frères

Parce que nous avons foi au génie sénégalais. Notre pays n’est ni aux prises d’une conjoncture économique comme le Tchad ni confronté à des difficultés de trésorerie comme la Guinée, grâce à Dieu. En effet, un taux de croissance de plus de 6% durant trois années successives et une projection de 7,2% en 2018 nous autorisent à le créditer d’une embellie budgétaire. D’ailleurs, le cadre macroéconomique décrit dans le projet de loi des finances pour l’année 2018 indique que : «Le Pse a réussi à transformer l’économie sénégalaise, dotée aujourd’hui d’un excellent cadre macroéconomique caractérisé par une consolidation de la croissance économique, une maîtrise de l’inflation, une réduction continue des déficits publics et du compte courant, ainsi que par une dette soutenable.» Le budget de 2018 marque également l’ouverture de la seconde phase du volontarisme budgétaire de l’Etat, notamment «de redistribution qui doit permettre à nos concitoyens de profiter plus nettement des fruits de la croissance obtenue». Elle vise diverses mesures dont «l’apurement progressif des rappels dus aux contractuels de l’éducation, la revalorisation salariale de certains corps de la fonction publique, etc.» (cf. pp 6 et 7 du projet de loi de finances pour l’année 2018).

Par ailleurs, il faut également se réjouir du changement de posture du gouvernement qui n’est plus dans ses positions tranchées de 2015-2016, usant des mesures de rétorsion qui allaient coûter la radiation à plus de 10 mille enseignants. Son nouveau comportement recommanderait que l’on bannisse d’une part toute campagne de diabolisation des enseignants et de leurs syndicats, et d’autre part toute forme de radicalisme, afin de retrouver un climat de sérénité, seul gage de construction d’une paix sociale durable. Les deux parties doivent aussi faire preuve de bonne volonté et de sincérité, sans s’adonner à un jeu de dupes, au nom de l’intérêt supérieur de notre cher Sénégal. Sans ces préalables, il est inutile de s’aventurer à prendre encore des engagements de plus qui finiront comme les précédents. Le comité de pilotage chargé du suivi des engagements, proposé par Monsieur le Premier ministre, doit permettre de faire avancer les choses, notamment en ce qui concerne les lenteurs administratives. Cela impose qu’il soit bien structuré et bien conduit. Il va falloir tout d’abord mettre en place deux task-forces sous forme de commissions ad hoc : une au ministère de la Fonction publique et une autre à la direction de la Solde. Elles auront pour missions de faire le point sur les dossiers en instance, d’en définir les périmètres et de proposer un plan de résorption du passif de ces dossiers. Ce qui facilitera le travail du comité de suivi. Et pour une meilleure efficacité, celui-ci doit compter parmi ses membres au moins le ministre de la Fonction publique, le ministre de l’Education nationale et le ministre chargé du Budget, ainsi que les Sg des autres ministères concernés pour rapidement apporter des correctifs en cas de besoin, et rendre compte au Premier ministre pour arbitrage. Ce comité doit aussi traiter de toutes les questions de carrière, notamment les commissions administratives et paritaires ou commissions d’avancement, les passerelles professionnelles, la création des nouveaux corps comme celui des administrateurs de l’éducation et de la formation, le virement des prêt Dmc déjà mandatés et la planification de ceux en cours, etc.

En ce qui concerne la «question nodale», relative à l’indemnité de logement, il est possible de s’entendre autour de montants et de modalités qui conviendraient à tous, si toutes les parties s’accordent à mettre en avant l’intérêt supérieur du Sénégal. Le Tchad et la Guinée ont trouvé des solutions qui pourraient nous inspirer, mais les possibilités budgétaires peuvent aussi nous permettre d’aller très vite vers un consensus. Nous ne saurions faire ici des propositions de montants au risque de verser dans la démagogie ou dans la science-fiction, mais quels que soient les montants à augmenter sur l’indemnité de logement, il est possible de s’accorder sur le principe de paiement par tranches sur 2, 3 ou même 4 ans. Pour montrer sa bonne volonté et sa bonne foi afin de rétablir ainsi le climat de confiance avec les syndicats, nous proposons au gouvernement :
d’envisager de payer une première tranche à partir de fin juillet 2018, par le moyen d’une Lfr ;
de maintenir la proposition déjà faite pour janvier 2019 ;
d’envisager au moins deux autres tranches pour janvier 2020 et janvier 2021, conformément au Document de programmation budgétaire et économique pluriannuel (Dpbep). Cette solution pourrait permettre de stabiliser durablement le système éducatif.
Telle est l’économie de notre réflexion sur la crise scolaire dans notre pays, en espérant qu’elle sera prise en compte pour les raisons de perfectibilité de notre système éducatif qui nous préoccupe tous.

Mamadou Lamine DIANTE
Syndicaliste
Chercheur en éducation et formation

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