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Dans le monde obscur et difficile des talibés : La loi du plus grand

Plus d’une centaine de personnes se retrouvent ce matin, à 10 heures, devant le siège de la Rts, pour le départ d’une marche de cinq jours qui les emmènera jusqu’à Thiès. Organisée par l’Ong Tostan qui milite et agit pour l’amélioration des conditions de vie des talibés, cette marche a pour objectif d’attirer l’attention du gouvernement sur la situation de ces «enfants des rues», pour qu’enfin l’Etat réagisse face à ce problème grave devenu une banalité. Afin de comprendre le monde dans lequel vivent les talibés, nous nous sommes rendus dans trois daaras de Dakar.
Plus d’une centaine de personnes se retrouvent ce matin, à 10 heures, devant le siège de la Rts, pour le départ d’une marche de cinq jours qui les emmènera jusqu’à Thiès. Organisée par l’Ong Tostan qui milite et agit pour l’amélioration des conditions de vie des talibés, cette marche a pour objectif d’attirer l’attention du gouvernement sur la situation de ces «enfants des rues», pour qu’enfin l’Etat réagisse face à ce problème grave devenu une banalité. Afin de comprendre le monde dans lequel vivent les talibés, nous nous sommes rendus dans trois daaras de Dakar.

Son nez coule. Ses yeux, infectés, pleurent des larmes de misère. Ses vêtements, trop grands pour lui, sont pleins de trous. Ce gosse, c’est Djibril, 10 ans. Un talibé parmi les 120 qui vivent dans le daara de Mansour Fall, à Pikine. Le serigne (maître) s’est installé là, aux abords d’un cimetière, en 2000. Depuis, le nombre d’élèves a constamment augmenté, alors que les conditions ne le permettent pas. «Ici, ils sont 20 à dormir», explique Mansour Fall. La pièce qu’il nous montre ne mesure pas plus de quatre mètres carrés. C’est une habitation de fortune faite de planches en bois délabrées et de tôle. Nous entrons. L’atmosphère est lourde, la chaleur oppressante. Une moustiquaire en piteux état jonche le sol. Blotti dans un coin, un enfant s’applique à écrire un verset du Coran sur une planche de bois. Il est concentré. Notre entrée ne le perturbe pas le moins du monde.

«Les enfants dorment ici, à même le sol ou sur des nattes, poursuit le serigne. Nous avons trois matelas mais ce sont les grands qui se les partagent.» Privilège de l’âge oblige, les «grands» jouissent de certains avantages. A partir de 15 ans, ils soutiennent le serigne dans l’apprentissage du Coran. Ils évitent ainsi la mendicité, étape indispensable dans la vie quotidienne de ces talibés. «Je ne les oblige pas à ramener de l’argent, contrairement à certains serignes, mais si les élèves ne mendient pas, ils ne pourront pas manger», déclare, gêné, le maître coranique. C’est ainsi que chaque matin, à partir de 8 heures, les talibés sillonnent le quartier, la main tendue, l’estomac vide. Ils prennent tout ce que les passants veulent bien leur donner : une pomme, des cacahuètes, du sucre, et bien évidemment, de l’argent.

Malgré la bonne volonté des voisins qui «donnent à manger parfois», la malnutrition, ajoutée aux conditions d’hygiène déplorables, cause de nombreux problèmes de santé. «Je suis tombé malade plusieurs fois, confie Insa Fall, 9 ans, mais grâce à la carte, on m’a soigné gratuitement». Cette carte est une initiative généreuse prise par le maire de la commune : elle permet à tous les talibés de se faire soigner sans aucun frais à l’hôpital Dominique de Pikine.

PARTICULARITES

Nous sortons de la baraque en bois et recroisons Djibril. Comme la grande majorité des talibés, il est pieds nus. «J’ai perdu mes chaussures», explique le môme, l’air embarrassé. «Ça fait moins d’un an que je suis là. Je viens de Casamance. Et maman n’est toujours pas venue me voir.» Ses parents ne pouvaient sans doute plus assumer son éducation. Ils l’ont donc confié à Mansour Fall qui déplore que «les parents viennent très rarement». Abandon volontaire ou impossibilité matérielle à garder l’enfant ? Les réponses à cette question sont individuelles, particulières, propres à chaque histoire familiale.

Guédiawaye. Nous franchissons la porte d’une nouvelle daara et avançons dans un passage étroit, à l’air libre. Sur la droite, deux cordes s’étendent tout le long du passage. Elles soutiennent du linge fraîchement lavé, encore humide. Au pied de cette propreté, s’amoncellent des bassines et des récipients sales. Un bonheur pour la colonie de mouches qui a repéré le coin ! Sur la gauche, des enfants regardent la télévision à l’extérieur d’une maison. Au bout de ce passage, on découvre une cour intérieure relativement petite, qui, en réalité, fait office de terrain de jeu pour les 85 talibés de ce daara.

Le serigne arrive. Il se nomme Ousmane Bâ. Il explique le fonctionnement de son école, avant de montrer une pièce de 20 mètres carrés. «C’est là que dorment les plus jeunes. Les plus grands, eux, sont logés dans la maison.» Même si les habitations sont en béton, la promiscuité est toujours présente. Des nattes s’étalent sur le sol tandis que des sacs de sports sont suspendus au plafond par des crochets. Le serigne a beau montrer le carnet de santé de son daara, qui répertorie chaque élève, l’organisation semble douteuse. Une impression d’anarchie se dégage de cette «école». Les enfants y étudient-ils vraiment le Coran ? Le cas échéant, combien de temps par jour ? Combien de temps passent-ils à mendier ? Voilà des questions qui resteront sans réponse.

Guédiawaye, Hamo 4. Autre décor, autres réalités. Le son des vagues se fait plus perceptible au fur et à mesure qu’on se dirige vers la mer. Il n’y a plus rien devant. Juste du sable. Et l’océan. C’est dans ce cadre aéré et calme que Pape Faye a installé son daara en 1996. «Ici, j’ai une cinquantaine d’élèves âgés de 6 à 17 ans», commente-t-il tout en montrant les installations. Il est souriant, fier. Pape Faye a de quoi car les talibés sont largement mieux lotis chez lui que dans la plupart des daaras de Dakar. Ils logent dans une vraie maison et dans trois habitations en bois relativement spacieuses. Dans l’une d’elle, le sol est propre, comme si on venait juste d’utiliser le balai qui est soigneusement attaché au plafond. Rien ne traîne par terre. Les sacs sont entreposés sur les côtés. «Le projet que l’on a avec l’Ong Tostan est de construire ces trois cabanes en dur», explique-t-il.

A cette organisation visuelle répond un programme quotidien riche et intéressant pour les talibés : «Le matin, ils font de la maçonnerie, de la plâtrerie, de la menuiserie, alors que le soir est réservé à l’enseignement du Coran.» De l’autre côté, quelques traces de craie sur le tableau noir laisse transparaître des versets du Coran, signe que l’enseignement a bien eu lieu.

Ce contexte exemplaire s’est construit petit à petit grâce à l’appui de différentes Ong, dont Tostan, qui «apportent des moustiquaires, du savon, des vêtements», mais également grâce au soutien des habitants du quartier. En effet, des femmes se portent marraines des talibés et c’est une vraie chaîne de solidarité qui se met en place. «Chaque marraine s’occupe de certains talibés, à qui elle amène à manger», explique le serigne. Ainsi, les enfants ne vagabondent pas (ou très peu) dans les rues à la recherche de nourriture ou d’argent. Ils peuvent se consacrer à l’apprentissage du Coran et à des activités manuelles qui leur permettront plus tard de trouver un emploi.

Certes, la situation diffère selon les daaras, mais il reste que la majorité des talibés grandit dans des conditions déplorables, indignes d’un pays qui se vante d’avoir fait de grands pas sur le chemin difficile de la démocratie et des droits de la personne humaine. Et dire que l’Assemblée nationale sénégalaise a adopté le 29 avril 2005 une loi «contre l’exploitation des enfants par la mendicité».

Quelle serait l’attitude de l’Etat si tous ces mômes étaient en âge de voter ? Son indifférence vis-à-vis d’eux serait-elle la même? C’est peu probable. Combien de daaras abrite Dakar ? Officiellement 5 000. Peut-être plus. Dans quelles conditions fonctionnent-elles ? Une réponse précise à ces questions exige un contrôle et une régularisation de l’implantation des daaras, la nécessité de veiller à leur bon fonctionnement et la suppression de la mendicité infantile.


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