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De qui se moque-t-il, ce “Sénégalais”-là ?

  • Date: 30 octobre 2015

 La presse a largement rendu compte de l’accord « à l’amiable » intervenu entre l’Etat du Sénégal et M. Abbas Jaber, actionnaire majoritaire de la SUNÉOR. Au terme de cet accord, l’Etat reprend la société à l’actionnaire majoritaire. On se rappelle que c’est en avril 2005 que l’homme d’affaires libano-sénégalais avait acquis l’entreprise dans des conditions nébuleuses, et presque pour des miettes : huit (8) milliards avançaient les uns, cinq (5) rectifiaient les autres. Au moment de la privatisation, c’est M. Abdou Khadim Guèye qui était le PDG de la SONACOS (ancêtre de la SUNÉOR).

C’est cet homme qui était pratiquement seul au cœur du processus. Dans une conférence de presse tenue le 1er avril 2005 au siège de la SONACOS, il annonçait la dernière étape du processus de privatisation marquée par la réunion du Conseil d’Administration qui devait se tenir le 7 avril 2005 pour officialiser l’entrée des nouveaux administrateurs du Groupe Advens, celui du Libano-sénégalais Abbas Jaber. Et M. Guèye de préciser, au cours de sa conférence de presse : «  Le repreneur va contrôler presque 67 % des actions de la Sonacos. Par conséquent, le repreneur sera majoritaire dans le nouveau Conseil d’Administration. Il va donc nommer un nouveau Président-Directeur général. Ce qui marque la fin de ma mission en tant que Pdg de la SONACOS. »

Le Pdg sortant poursuivait que la privatisation allait rapporter 8 milliards de francs CFA au Trésor public et que l’État, qui détient un peu plus de 20 % des actions de la société privatisée, promettait d’en céder 10 aux acteurs de la filière arachidière, 5 au personnel de la SONACOS et d’en conserver 5,1.

Des voix s’élevaient ça et là pour exprimer des réserves. C’est ainsi que, dans une contribution parue à « Opinions et Débats » de Walfadjri du lundi 21 juin 2004, l’économiste Moubarack Lo flétrit d’abord  l’imprudence, la précipitation et l’imprévoyance du Gouvernement de l’époque dans nombre de ses choix concernant l’arachide. Il en était ainsi, selon lui, de la liquidation précipitée de la SONAGRAINES et de la privatisation de la SONACOS. L’énarque exprimait en particulier sa réserve devant la décision de l’État sénégalais de se retirer presque totalement de la SONACOS. « Ce qui est, selon lui, contestable, dans la mesure où la conservation d’un noyau dur d’actions (entre 15 et 25 %) lui aurait permis de veiller plus scrupuleusement au respect strict du cahier de charge et à la préservation de l’avenir de la filière arachidière »[1].

La privatisation de la SONACOS avait aussi provoqué l’ire des responsables du Conseil national de Concertation rurale (CNCR) qui regroupe en son sein de nombreux paysans sénégalais. Au mois de mai 2005, les responsables du CNCR ont fait une tournée nationale de sensibilisation dont l’objectif était d’« exprimer leur mécontentement et leur opposition à la manière et aux conditions de cession des actions de la SONACOS ». Pour le CNCR, l’entreprise « ne se réduit pas seulement aux usines. Elle est un maillon important d’une filière qui procure, en bonne année, plus de 70 milliards de Fcfa aux familles rurales, aux transporteurs, aux entreprises d’intrants, aux banques ».

De nombreux autres acteurs de la filière arachidière dénonçaient les conditions nébuleuses de la privatisation de la SONACOS, tout au long du processus. Le personnel en particulier, n’avait pris part à aucune rencontre traitant des problèmes de fonds  de cette privatisation. Pendant tout le processus, ses seules sources d’informations étaient la presse et les rumeurs. Ce n’est qu’après la signature du protocole de vente entre le gouvernement et le repreneur que le personnel a été informé et invité à négocier un plan social dont les discussions n’ont tourné qu’autour d’un seul point : les départs volontaires.

Des questions aussi fondamentales que l’avenir des emplois saisonniers et permanents, de la filière de l’arachide avec le maintien de tous les sites (unités) de production n’avaient pas été prévues dans les discussions du plan social. Les négociations ont été orientées de bout en bout par l’ex-Pdg A. K. Guèye, préoccupé davantage, semble-t-il, par son propre sort que par celui de l’ensemble de travailleurs et de la filière de l’arachide. Son objectif principal était de s’aménager un départ en or et il y serait parvenu, en manipulant le Ministre de l’Économie et  des Finances et celui du Travail, de l’Emploi et des Organisations professionnelles (d’alors), pour leur faire signer le protocole des départs volontaires.

Pendant que les négociations sur la retraite à 60 ans étaient dans la même période en discussion entre le patronat et les diverses organisations syndicales, M. Guèye avait prit sur lui la responsabilité, intra muros (c’est-à-dire à l’intérieur de la SONACOS seulement), de porter l’âge à la retraite à 58 ans. Il était à quelques encablures de la retraite et tenait certainement à bénéficier des avantages du plan social taillé sur mesure qu’il avait réussi à faire signer au Gouvernement. Ce plan était en tout cas tellement avantageux que 391 employés sur 800 environs se sont inscrits sur la liste de départ. L’objectif des repreneurs était de faire partir le maximum de travailleurs. Pour faire face à leurs substantielles indemnisations, l’État devait débourser la coquette somme de 10 128 726 708 FCFA, alors que la privatisation ne lui avait rapporté que 8 modestes milliards, même beaucoup moins, selon de nombreux observateurs.

Les autorités nationales, qui commençaient à découvrir qu’elles étaient peut-être flouées, trouvaient le coût des indemnités exorbitant et n’étaient pas prêtes à mettre en exécution le plan social. L’intersyndicale des travailleurs de la SONACOS ne l’entendait évidemment pas de cette oreille et engageait un bras de fer avec le Gouvernement. Finalement, gouvernement, direction de la SONACOS et syndicats de travailleurs trouvèrent un compromis concernant le plan social sur mesure concocté par l’ex-Pdg : le coût du plan était ramené de 10 128 726 708 de FCFA à 6 milliards, le gouvernement donnant 4 milliards et la direction de la SONACOS les 2 autres. Ce coût, même réduit, dépassait largement les prévisions des autorités nationales.

Il convient quand même de rappeler que les négociations des plans sociaux se font, dans bien des cas, sur la base de traditions et de principes respectés en général par les différentes entreprises privatisées. Dans ce cadre, les emplois sont prioritairement sécurisés. Au moment des négociations, l’organigramme de l’entreprise à céder est mis entre les mains du repreneur qui indique les catégories de personnels qu’il souhaiterait garder. Et les discussions s’engagent ensuite entre l’État, les organisations syndicales et le repreneur. Á la SONACOS, les choses seraient loin de s’être passées de la même manière. Le protocole d’accord entre le gouvernement et les syndicats aurait été présenté au repreneur après coup, avec le nombre de travailleurs candidats au départ volontaire(391). Le protocole leur proposait des indemnités substantielles – il fallait encourager le maximum à partir. L’ex-PDG en particulier s’est aménagé une belle porte de sortie, une porte d’or, laissant à leur sort les travailleurs qui avaient choisi de rester.

Le tout nouveau Dg de la SONACOS (devenue SUNÉOR), M. Roger Chavane, avait vite fait de faire savoir au personnel que l’EID (l’unité de la SONACOS de Dakar) serait confinée dans la seule activité de raffinage. Elle devait raffiner l’huile brute venant des sites de Ziguinchor et de Kaolack, ainsi que l’huile de soja importée. La conséquence immédiate de ce choix du nouveau Dg était la suppression de trois autres activités importantes au niveau de Dakar : la réception des graines d’arachide, la fabrication et la maintenance (des machines de fabrication). L’EID de Dakar ne recevant plus de graines d’arachide, des dizaines, voire des centaines de postes de saisonniers y étaient supprimés. Même des emplois permanents étaient menacés. Sans compter le manque à gagner pour les transporteurs (de l’arachide), les restaurateurs, etc.

M. Chavane ne tarda pas à démissionner, prétextant de difficultés imprévues. Son remplaçant s’engageait à acheter cette année-là 195 000 tonnes d’arachide, sur une production  estimée à 800 000 tonnes. Ce qui était loin de faire le compte, si on considère que la seule EID (l’unité de Dakar) avait une capacité de trituration annuelle de 300 000 tonnes. La relance de la filière arachidière, contrairement aux déclarations de l’ex-Pdg Abdou Khadim Guèye avant son départ, était donc loin d’être assurée. Elle ne se fera pas en tout cas avec Abbas Jaber, qui a jeté l’éponge au moment où le Sénégal s’attend à une bonne récolte d’arachide. Pour apprécier à quel point cet homme et le gouvernement de l’époque nous ont arnaqués, il convient de rappeler que, pendant les belles années de la SONACOS, ses quatre unités industrielles (Eid Dakar, SEIB Diourbel, Lyndiane Kaolack, SEIC Ziguinchor) avaient une capacité de trituration qui oscillait entre 700 et 900000 tonnes d’arachide.

Elles employaient un personnel permanent de 800 à 900 agents et 600 à 700 saisonniers en années de bonnes récoltes. La SONACOS fabriquait ainsi, en quantité importante, de l’huile, des tourteaux, du savon. Elle était autosuffisante en énergie grâce aux coques d’arachides. Les activités de l’entreprise profitaient aussi aux transporteurs et aux restaurateurs. Aujourd’hui, les quatre unités se meurent, avec un personnel permanent réduit à sa plus simple expression. L’échec le plus patent de la privatisation de la SONACOS est que, ces deux ou trois dernières années, nous vendons nos arachides à la Chine. Le paradoxe, c’est que nos autorités en sont fières. Vendre nos arachides à la Chine, c’est lui vendre à la fois de l’huile, des tourteaux, du savon, des coques et des centaines d’emplois.

Voilà où nous en sommes, une dizaine d’années après la catastrophique privatisation de la SONACOS. Voilà que le repreneur, Abbas Jaber, qui n’a pratiquement respecté aucun de ses engagements, se moque de nous en déclarant « avoir redoré le blason de la culture arachidière ». Voilà que l’ami de Karim Wade a le toupet de nous jeter à la figure ces propos insoutenables : « Je suis fier que le Sénégal, mon pays, aujourd’hui continue dans le secteur. Je suis fier de rendre à l’état ce que l’Etat m’a confié pendant une dizaine d’années. » M. Jaber pousse son outrecuidance en ces termes : « Entre 2005 et 2015, depuis dix ans, à l’époque où personne ne croyait à l’arachide dont la culture même au Sénégal risquait d’être abandonnée, moi j’y ai cru. Quelque part dans ce petit échec, je suis fier d’avoir donné à l’arachide ses lettres de noblesse au Sénégal. »

L’homme continue ses railleries en clamant haut et fort sa “sénégalité”. Voici comment : « Je ne quitte pas le Sénégal et je le dis haut et fort à tous les Sénégalais. Je reste au Sénégal parce que je suis sénégalais (…). Je serai à la disposition des autorités gouvernementales pour leur donner ma petite expérience pendant ces dix dernières années pour lesquelles j’ai dirigé Suneor. »[2]

Cet homme s’était engagé à relancer la filière arachidière au moment de la privatisation de la SONACOS. Il promettait notamment des investissements importants. J’ai rappelé dans ce texte les beaux jours de la SONACOS. Nous savons aujourd’hui ce qu’il en est de la société, par la faute de Abbas Jaber et des autorités qui la lui ont si facilement bradée. Non seulement il n’a pas investi, mais il aurait dépouillé la SONACOS de ses meilleurs atours. C’est ainsi qu’il a démantelé et vendu, semble-t-il, de grosses machines notamment la presse en laiton précieux et deux autres qui assuraient l’extraction et la désintoxication (de l’aflatoxine).

Il a même tenté de vendre les unités de Kaolack (Lyndiane) et de Ziguinchor (SEIC). La SONACOS avait un énorme patrimoine foncier et immobilier, sans compter un parc automobile important. C’est peut-être le lieu, avant de revenir sur la  “sénégalité”  de M. Jaber clamée sur tous les toits,  de s’interroger sur le sort qui a été réservé à tout ce patrimoine. Abbas Jaber et son Groupe (Consortium Advens) avait-il hérité de tout ? Les autorités de la SONACOS (l’ex-DG en particulier) n’en ont-elles pas disposé avant leur départ ?

Il convient de signaler que le gouvernement de l’époque a une lourde responsabilité dans la faillite de la filière arachidière. En effet, depuis qu’il avait pris la décision de se désengager de cette filière qui faisait vivre 80 % des familles du monde rural, il s’était désintéressé totalement de la gestion de la SONACOS, la laissant pratiquement à la discrétion de l’ex-Pdg A. K. Guèye. Cette passivité ne couvrait-elle pas une complicité entre les autorités nationales de l’époque, l’ex-DG et les nouvelles autorités de la société privatisée ? En tous les cas, il serait hautement souhaitable qu’un jour, les structures de contrôle passent au peigne fin la gestion discrétionnaire de l’ex-Pdg de la SONACOS avant et après la privatisation.

En particulier, il a été fortement question de la vente, immédiatement après la privatisation de la Société, des villas de l’ancienne SEIB de Diourbel situées au centre-ville, du seul fait de l’ex-Pdg qui les aurait cédées à ses amis. Ces derniers devraient payer une fois leurs indemnités de départ volontaire reçues. L’immeuble Jorris de l’ancienne direction de la SEIB à Dakar aurait été aussi vendu à un tiers à 120 000 000 de FCFA et sans appel d’offres. Il semblerait d’ailleurs que le tout premier Dg, déjà très réticent, se serait opposé à ce que le chèque (fruit de la vente) fût versé dans les comptes de la société que son Groupe venait d’acquérir, flairant peut-être un coup fourré. Le contribuable sénégalais a le droit d’en avoir le cœur net sur le sort réservé aux différents parcs (automobiles, immobiliers, etc).

Des véhicules, des villas et des terrains de la SONACOS ont-ils été vendus ? Si oui, à qui l’ont-ils été et dans quelles conditions ? Nous avons besoin de savoir. Nous avons surtout le droit de savoir ce que recouvre l’accord « à l’amiable » entre les autorités nationales et M. Jaber. Cet homme d’affaires a mis à genoux la SONACOS qui était, avec les Industries chimiques du Sénégal (ICS), deux des fleurons dont nous étions fiers avant l’alternance du 19 mars 2000. Voilà qu’il se moque de nous en nous clamant sa “sénégalité” et « sa fierté d’avoir donné à l’arachide ses lettres de noblesse au Sénégal ».

Cette “sénégalité”, il la clamera toujours. Il en a bien besoin, puisqu’il n’est pas convaincu lui-même d’être Sénégalais. Il est certainement né au Sénégal et personne ne peut le lui contester. Mais, l’est-il vraiment de cœur ? Rien n’est moins sûr. Il peut donc continuer de  clamer urbi et orbi qu’il est Sénégalais, mais il aura bien du mal à nous en convaincre. Le tigre n’a pas besoin de clamer partout sa « tigritude » : il tue sa proie et la mange. C’est connu. Abbas Jaber ne nous a pas prouvé, par son comportement, sa “sénégalité”. Il nous a ruinés en mettant à genoux la SONACOS. Les voyages de son acolyte Karim Wade à bord de son jet privé pendant une dizaine d’années nous ont coûté douze milliards de francs CFA[3]. Il s’est empressé d’ailleurs, peut-être se sont-ils empressés, de vendre le jet dès le lendemain du 25 mars 2012. Sans doute, n’avaient-ils pas la conscience tranquille.

Que M. Jaber arrête donc de se moquer de nous ! Il nous a suffisamment grugés et ne nous fera jamais croire qu’il est Sénégalais. En tout cas, si nos autorités étaient à la hauteur de leur mission, il aurait peut-être d’autres chats à fouetter aujourd’hui que de nous railler avec sa tonitruante “sénégalité”. Peut-être même, ne serait-il pas loin de partager sa cellule avec son acolyte Karim Wade.

Dakar, le 29 octobre 2015 MODY NIANG

NB: les intertitres sont de la Rédaction de Enquête

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