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Dites-nous…Kibily TOURE (Fondateur de Guerté Sénégal) : ‘Ce sont les Africains qui font Dagris’

La privatisation de Dagris, l’ancienne Compagnie française des fibres textiles (Cfdt) fondée en 1949 par le Général De Gaulle, continue d’alimenter le débat dans de nombreux pays africains. Au terme d’un processus entamé début 2007, un consortium franco-français, la Société de développement africain de coton et des oléagineux (Sodaco) était désignée, le 24 mars 2007, comme adjudicataire de la participation publique (64,7 %) dans le capital de Dagris. Mais très vite, cette décision sera suspendue par le juge des référés du Tgi de Paris saisi par le personnel de Dagris. Motif invoqué, défaut et insuffisance de consultation du personnel qui est par ailleurs détenteur de 7 % du capital. Profitant de cette brèche judiciaire, les Etats africains producteurs de coton ont fait manifestation de leur intérêt pour Dagris. L’industriel Abass Jaber également aurait fait une offre. Kibily Touré, challenger du président d’Advens lors de la privatisation de la Sonacos, apporte sa part d’éclairages sur le dossier Dagris. Le fondateur de Guerté Sénégal aux côtés des paysans du Cncr et du fonds d’investissement Sofiproteol, milite ici pour une entrée des Africains dans le capital de Dagris.

Wal Fadjri : Quel devrait être l’intérêt des Africains pour la privatisation de Dagris ?

Kibily Touré : L’intérêt que les Africains – Etats comme citoyens – accordent à la privatisation de Dagris est parfaitement justifié. C’est le contraire qui m’aurait surpris. Depuis 50 ans, cette entreprise s’est fortement impliquée dans l’économie agricole de bon nombre de nos pays producteurs de coton. Le groupe Dagris assure cette présence africaine à travers des filiales ou des partenaires locaux comme la Sodefitex au Sénégal, la Cmdt au Mali, la Gamcot en Gambie ou encore la Scg au Burkina Faso. Figurez-vous que pour le Bénin, le coton représente 75 % des recettes d’exportation. Pour le Burkina Faso, nous atteignons 60 % des recettes et pour le Mali près de 50 %. Pour le Tchad également, le coton est d’importance. D’une manière générale, ce sont plus de onze Etats africains de la Zone franc qui sont concernés par la filière coton. Ce qui rend le dossier très politique.

Wal Fadjri : D’où le volontarisme politique de certains Etats africains qui n’ont d’ailleurs pas manqué d’interpeller le tout nouveau chef d’Etat français ?

Kibily Touré : L’avenir de Dagris interpelle l’Afrique au plus haut niveau. Nos pays abritent des centaines de millions de cotonculteurs parmi les plus pauvres de la planète. Pour bon nombre de paysans béninois, sénégalais, camerounais, maliens ou encore burkinabé, le coton est une économie vitale. Il est donc normal que les gouvernements africains se saisissent du dossier et s’en ouvrent au président Sarkozy. Ce sont des préoccupations économiques et agricoles parfaitement légitimes. Fidèle à sa réputation d’homme d’Etat courageux, le président Wade, adoubé par ses homologues du Mali et du Burkina entre autres, est en première ligne. Pour ma part, je porte une appréciation très positive sur ce volontarisme politique du chef de l’Etat. Je le lui ai dit, et je l’ai dit aux dirigeants de Dagris. Encore une fois, je suis à 700 % avec le président Wade.

Wal Fadjri : N’êtes-vous pas tout de même étonné que le personnel de Dagris en appelle ouvertement au soutien du président Abdoulaye Wade ?

Kibily Touré : Pas le moins du monde. Bien que Dagris soit française, elle pourrait aisément revendiquer une double identité africaine. Sans vouloir être inconvenant à l’égard de la France amie, je dirai même que ce sont les Africains qui font Dagris. Les dirigeants et le personnel de Dagris sont de vrais Africains. On est du pays qu’on vit. On est de la terre qu’on cultive. Je n’étais pas né, que Pierre-Henri Texier initiait les paysans de Bantantinty à la culture du coton. Je comprends parfaitement leur démarche, et je m’en solidarise. Tout ce qui va dans le sens des intérêts de l’Afrique emporte mon adhésion.

Wal Fadjri : Mais la seule volonté politique des Etats africains suffit-elle à assurer le plein succès ?

Kibily Touré : Non, la seule volonté politique ne suffit pas, pour acheter une entreprise de la dimension de Dagris. En l’espèce, l’Afrique serait bien inspirée de construire une offre cohérente et compétitive. De mon point de vue, cette offre doit au moins remplir trois conditions. La première, c’est que cette offre soit représentative de tous les acteurs du coton africain, investisseurs comme producteurs à la base. La seconde condition suggère que cette offre soit opérationnelle au point de vue des standards économiques d’un marché libéralisé. Et enfin, nous devons avoir les moyens financiers et managériaux de nos ambitions capitalistiques au sujet de Dagris.

Wal Fadjri : A vous écouter, un schéma cotonculteurs-industriels est la clé du succès.

Kibily Touré : Je suis toujours d’avis que l’industriel a besoin du producteur de la matière première. C’est le paysan qui est à la base de l’économie agro-industrielle. En l’espèce, ce sont les paysans du coton qui justifient l’intérêt politique des Etats africains. Et c’est d’ailleurs, entre autres, les mêmes paysans qui peuvent interpeller efficacement le pouvoir politique français. Il s’agit avant tout, du devenir de centaines de millions de paysans africains disséminés dans les onze Etats de la Zone franc : Mali, Sénégal, Bénin, Tchad, Togo, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Niger, Centrafrique, Cameroun, et j’en passe. Dans une certaine mesure, ce dossier de Dagris est le premier grand test de la nouvelle politique africaine française.

Wal Fadjri : Peut-on, à terme, imaginer une solution consensuelle sur ce dossier, dès lors que le président Sarkozy a été officiellement saisi par ses homologues africains ?

Kibily Touré : De mon point de vue, la privatisation de Dagris est un dossier éminemment politique. Par conséquent, ce sont les politiques qui doivent être en première ligne pour trouver des solutions apaisées. Tout juste, répéterai-je que les prétentions capitalistiques de nos Etats africains sont légitimes. Le Mali produit environ 1 million de tonnes de coton par an, et le Sénégal entre 50 000 et 60 000 tonnes. Le Burkina oscille entre 250 et 400 000 tonnes selon les années. Les organisations paysannes des onze Etats de la Zone franc sont conscientes des enjeux de la privatisation de Dagris. Elles sont intéressées. Pour ce qui est des investisseurs, outre le consortium Sodaco, l’industriel Abass Jaber vient de marquer son intérêt pour le dossier. Sans doute, qu’il y a d’autres opérateurs africains intéressés. Il importe donc de rassembler tous les acteurs du coton africain. Unis, les futurs actionnaires de Dagris pourront affronter un marché mondial à la fois concurrentiel et morose.

Wal Fadjri : Justement, quelle appréciation portez-vous sur les ambitions de M. Abass Jaber, président d’Advens, votre ancien concurrent dans le cadre de la reprise de la Sonacos ?

Kibily Touré : Je salue son volontarisme économique et industriel dans le dossier Dagris. En ma connaissance, il est, à ce jour, l’unique investisseur privé à se réclamer clairement de l’Afrique. Il le fait avec beaucoup de combativité. Je suis sincèrement bluffé.

Wal Fadjri : A combien peut-on valoriser la société Dagris ?

Kibily Touré : Sur ce point, il y a une certaine polémique entre le personnel et certains investisseurs potentiels. Mais, si nous nous en tenons aux comptes consolidés 2005, Dagris était valorisée à 1 000 millions d’euros, soit 655 milliards de francs Cfa. D’ailleurs, une des raisons de la colère du personnel de Dagris, détenteur de 7 % du capital, est que l’entreprise ait été valorisée à 12 millions d’euros. C’était une faute à ne pas faire. Cela dit, une offre de rachat ne se fonde pas seulement sur la valorisation d’une entreprise, elle retient également d’autres critères.


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