Confidences

Docteur Daye Kâ (Infectiologue au service des maladies infectieuses de Fann) “Quand le malade de paludisme délire, les parents pensent à des djinns…” 

  • Date: 31 août 2015
  En période d’hivernage, on constate la recrudescence de plusieurs pathologies qui affectent le plus les enfants. Parmi celles-ci le paludisme. Dans cet entretien, Docteur Daye Kâ revient sur la maladie, ses facteurs et la prévention.

Docteur, quelles sont les infections les plus fréquentes en période d’hivernage ?

Pendant l’hivernage, il y a plu- sieurs facteurs qui interviennent sur la recrudescence de certaines pathologies infectieuses. Ceci est dû à la chaleur (pendant l’hivernage les températures sont élevées), et à l’humidité, entre autres. Tous ces facteurs favorisent le développement de cer- tains parasites mais également de certains de leurs vecteurs. Ces vecteurs jouent un rôle primordial dans la transmission de certaines infections. Parmi ces pathologies, il y a le paludisme qui est une maladie infectieuse due à un parasite (le plasmodium) et qui est transmise par un moustique : l’anophèle femelle. Le développement de cette anophèle est favorisé par l’humidité, la chaleur et surtout par les eaux stagnantes. Au Sénégal, la transmission du paludisme est maintenue pendant toute l’année, du fait de ces différentes conditions. On assiste à une recrudescence de la transmission. On parle de recrudescence saisonnière.

Mais comment faire pour éviter cette recrudescence ?

Il faut d’abord lutter contre les facteurs favorisant ces pathologies. C’est à dire lutter contre le développement de ces moustiques, en évitant la stagnation des eaux. Ceci passe par un bon assainissement du milieu. Mais malheureusement, nous constatons qu’à Dakar et presque partout au Sénégal, à chaque fois qu’il pleut, les eaux stagnent. L’assainissement n’est pas bien fait et la canalisation est défectueuse. La prévention passe aussi par la lutte contre ces vecteurs constitués le plus souvent par les insectes en pulvérisant les maisons par des insecticides. Il faut se protéger contre la piqûre d’insectes par l’utilisation des moustiquaires imprégnées, de répulsifs et par le port des vêtements couvrant tout le corps.

Le paludisme pose un problème de santé publique majeur dans le monde et particulièrement dans les pays en développement. Actuellement, on a une tendance à la baisse et selon les dernières estimations de l’OMS, en 2013, il a été noté environ 300 millions de cas dans le monde et environ 300 mille décès. C’est énorme et ces décès touchent plus les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes. C’est pourquoi, dans une maison, si on ne peut pas utiliser une moustiquaire pour tout le monde, il faut en donner aux enfants de moins de 5 ans et aux femmes enceintes.

Mais à part l’utilisation des moustiquaires imprégnées, quels sont les autres moyens de lutte contre le paludisme ?

Il y a plusieurs volets dans la lutte contre les maladies infectieuses, notamment la vaccination, entre autres. Mais malheureusement, pour ce qui est du paludisme, on n’a pas encore de vaccin. Des études sont en train d’être faites depuis longtemps pour la découverte d’un vaccin contre cette maladie. Il y aurait des résultats prometteurs, mais je ne vais pas me prononcer là-dessus. Pour le moment, retenons que le vaccin n’est pas encore disponible. Nous, qui vivons dans des zones impaludées, nous sommes confrontées à des piqûres répétées de moustiques vecteurs, ce qui nous permet d’avoir une immunité labile appelée prémunition, qui ne protège pas contre le paludisme, mais nous empêche de faire des formes graves. C’est pour cela que les personnes qui vivent dans des zones indemnes de paludisme ne sont pas dotées de cette prémunition (sujets neufs ou non immuns).

Ces personnes, en se rendant en zone d’endémie palustre, doivent bénéficier d’une chimioprophylaxie, en prenant des médicaments antipalustres la veille, pendant et une semaine après le séjour (c’est la chimioprophylaxie chez les voyageurs). Il y a également ce qu’on appelle le traitement préventif intermittent (TPI) chez les femmes enceintes. Le paludisme chez la femme enceinte est très grave, parce que non seulement c’est un danger pour la mère, mais aussi pour le pro- duit de conception. Il peut être res- ponsable d’accouchement prématuré, d’avortement et de mortalité maternoinfantile. Une femme enceinte doit toujours être mise sous chimioprophylaxie à base de Sulfadoxine-pyriméthamine (com- munément appelé Fansidar®). Actuellement, il est également recommandé la chimioprophylaxie saisonnière (CPS) surtout chez les enfants de moins de 5 ans.

Comment se manifeste le paludisme ?

Il existe plusieurs formes de paludisme. Les formes simples sont les plus fréquentes. Ces formes simples (accès simples) sont caractérisées par la succession de trois stades. D’abord le stade de frissons pendant lequel le patient a froid ; il tremble de tout son corps, fait vibrer le lit et réclame des couvertures. Ensuite, le stade de chaleur marqué par une montée de la température ; le patient a chaud et rejette les couvertures réclamées auparavant. Enfin, le stade des sueurs qui baignent le malade avec une sensation d’euphorie et de bien-être. Cet accès se répète tous les 2 à 3 jours. Toute per- sonne présentant ces symptômes doit se rendre dans la structure de santé la plus proche.

Actuellement, le Programme National de lutte contre le paludisme a mis à la disposition de ces structures, tous les postes et cases de santé et les hôpitaux, des Tests de Diagnostic Rapide (TDR) qui permettent de poser le diagnostic de la maladie en 10 ou 15 mn. Il existe même des per- sonnes formées dans les communautés, appelées relais, pour la prise en charge des cas de paludisme simple à domicile (PECADOM). Le traitement de ces formes simples repose essentiellement sur l’administration par voie orale de CTA ou ACT (Combinaison à base d’artémisinine) sous la prescription d’un personnel de santé. Ces formes simples, si elles ne sont pas bien prises en charge, peuvent évoluer vers le paludisme grave qui peut être de mauvais pronostic et qui constitue une urgence médicale. Sa prise en charge se fait en milieu hospitalier et nécessite un traitement par voie intraveineuse. Je rappelle que les perfusions sont réservées aux cas graves, s’il s’agit d’un paludisme simple, le traitement se fait par voie orale.

Quels sont les critères qui définissent le paludisme grave ?

Ce sont des critères qui ont été défi- nis par l’OMS pour identifier les cas graves. C’est quand la goutte épaisse est positive (méthode référence pour le diagnostic du paludisme) au plasmodium falciparum (espèce responsable de paludisme grave et la plus fréquente dans nos régions) associée à un ou plusieurs des signes suivants : le coma (troubles de la conscience), les convulsions, un ictère (coloration jaune des muqueuses), une chute de la tension artérielle, des difficultés respiratoires, une anémie, une hypo- glycémie etc. Toute personne présentant ces signes doit consulter la structure la plus proche qui doit se charger de son traitement ou sa référence à un service spécialisé.

Malheureusement, au Sénégal, à chaque fois que quelqu’un a les yeux jaunes, on dit qu’il a la fièvre jaune et on lui conseille de ne pas aller à l’hôpital, en lui recommandant un traitement traditionnel, ce qui est gravissime. Ictère ne veut pas dire fièvre jaune. Beaucoup de maladies peuvent être responsables de la jaunisse. On lui donne des médicaments tradition- nels. Les yeux jaunes, ça ne veut pas dire fièvre jaune. Toutes les maladies infectieuses peuvent être responsables d’ictère, c’est à dire la jaunisse. Ces formes graves constituent une urgence médicale et menacent le pronostic vital du malade. Donc, il ne faut pas retarder leur prise en charge. Et des fois, quand une personne pré- sente ces signes et surtout quand le malade est agité et qu’il délire, les parents vont penser à des « djinns » ou un mauvais sort et vont consulter un féticheur. Ceci peut également retarder la mise en route d’un traite- ment médical adéquat.

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