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Double nationalité Un débat dangereux qui peut enfanter la « sénégalité »

  • Date: 12 février 2016

Pour descendre Karim et atteindre Wade, un débat périlleux sur la double nationalité est agité. Le très rustre Moustapha Diakhaté, Président du groupe Benno Book Yakaar (BBY) va jusqu’à menacer l’ancien président de la République, Abdoulaye Wade, de suspension des privilèges et avantages d’ancien chef d’État qui lui reviennent de droit. Les autres dénient à Karim Wade le droit de se présenter à la présidentielle.

C’est de la pure politique politicienne. Mais c’est un débat dangereux. C’est par une telle controverse qu’est né, en Côte d’Ivoire, le concept d’ « ivoirité » avec ses conséquences sur la stabilité du pays.
Il suffit de regarder le rétroviseur pour voir combien d’hommes politiques sénégalais ont une double nationalité ou ont fait bénéficier à leurs enfants une double nationalité, une sénégalaise, une autre française ou américaine. Senghor avait la nationalité française ; personne ne peut certifier qu’Abdou Diouf, si proche de la France, n’a pas une nationalité française ; Wade, ayant vécu le Sénégal colonial, a naturellement cette nationalité.

Mamadou Dia, Valdiodio Ndiaye, Latyr Camara, Abdoulaye Ly, Joseph Mbaye, Edouard Diatta, Amadou Matar Mbow, Alioune Badara Mbengue ont dirigé le Sénégal sous la nationalité française.
Des Sénégalais d’origine française ont été pendant longtemps au cœur de la gouvernance d’État du Sénégal. André Guillabert, André Peytavin, Pierre Lami, Henri Fournier Christian Valentin et Jean Baptiste Colin peuvent en être cités.

C’est dire que le Sénégal n’a jamais fait de la nationalité une obsession en raison de son histoire et de ses valeurs. En faire, aujourd’hui, un débat politicien est l’expression d’une inculture ou d’un manque de pertinence.

Double nationalité, triple nationalité et compétence politique

Le Bénin est, aujourd’hui, sur une bonne orbite politique. Son Premier ministre, Lionel Zinsou, est Franco-béninois. Mais sa nationalité française n’a jamais intéressé les Béninois. Mais les plus radicaux opposants du Président Yayi Boni qui l’a installé à la Primature n’en ont jamais fait cas. La seule chose qui les intéressait est sa capacité ou non à mener le Bénin vers l’émergence économique.

Aujourd’hui, les résultats de sa mission sont concluants. Il est alors devenu le principal candidat de la majorité politique et bénéficie de soutiens décisifs d’autres partis.

Dans ce pays comme dans beaucoup d’autres pays africains, la question de la double nationalité ne fait pas perdre du temps et n’empeste pas le débat politique, un débat plutôt centré sur des questions de croissance que de personnes comme au Sénégal.

La compétence politique est le signe identitaire d’un traceur de destin. La personne humaine est le fondement et la fin de la communauté politique. Celle-ci trouve sa référence au peuple sa dimension authentique. Quand il s’agit de choisir, celui-ci opère ses options selon sa confiance au candidat qui dispose d’une nationalité sénégalaise et titulaire de compétences avérées pour mener le pays de l’avant.

Avoir une double nationalité ou une triple nationalité ne doit pas être un avantage ni un inconvénient. L’essentiel est d’appartenir à la Nation sénégalaise et la sentir dans son cœur et en soi. Le 11 mars 1882, Ernest Renan donne un éclaircissement définitif de la Nation qu’il considère comme « une grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a fait et ceux qu’on est disposé à faire encore ». Cela suffit pour donner à chaque Sénégalais prêt à faire des sacrifices pour le Sénégal à se présenter à la Présidentielle et se soumettre à la volonté populaire.

Un débat très dangereux

On risque, si la tendance continue, à assister à l’émergence d’un concept inédit dans le langage politique sénégalais : la « sénégalité ». Évoquer une double nationalité peut mener à évoquer l’origine de la mère ou du père de X ou de Y. Or, le Sénégal est un pays africain. On y trouve des noms d’origine bissau-guinéenne, béninoise, togolaise, ivoirienne, marocaine, nigérienne, mauritanienne, gambienne, etc. On y trouve des noms d’origine libanaise ou française authentique. Et ces citoyens sont plus patriotiques parfois que des chérubins du Walo, du Cayor ou du Baol.

Ce débat d’arrière-garde est conséquemment pernicieux. Le champ politique sénégalais est plein de hâbleur qui ne se contrôlent pas et qui, à défaut d’idées et d’arguments, tiennent souvent des propos capables d’attiser des sensibilités.

Les propos de Moustapha Diakhaté menaçant de retirer à Wade ses avantages et privilèges d’ancien chef de l’État peuvent avoir des effets pervers. Que Wade ait une nationalité française n’a rien à voir avec son appartenance à la Nation sénégalaise, lui, Abdoulaye Wade, dont l’épopée est chantée par les gawlos ! Allons donc !

En Côte d’Ivoire, c’est la volonté de vouloir écarter Alassane Ouattara de la course présidentielle qui a amené les Bédié, Banny, Gbagbo et autres à parler de sa nationalité burkinabé, pour l’ancien Premier ministre de Houphouët Boigny qu’il fut, puis à glisser vers le concept d’ivoirité qui a provoqué une chasse aux sorcières. C’est en cela qu’en Afrique, un débat sur la nationalité est périlleux et est à éviter. Le Sénégal a tout intérêt à l’arrêter et à poser les vraies questions.

Pape Ndiaye

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