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EN PRIVE AVEC IDRISSA DIOP ‘’Il ne faut pas qu’on prenne la musique pour une affaire de bruit’’

La musique, la bonne, n’a pas d’âge. Elle n’a également pas d’époque et est donc éternelle. Après 40 ans de présence sur la scène musicale, l’interprète de ‘’nobel’’ retrouve encore matière à servir. Plus présent en Europe qu’au Sénégal, Idrissa Diop ‘’vit’’ la musique. Avec le Sahel de Dakar, il a connu de grands succès dans les années 70. Ensuite, il a conquis le monde avec des groupes comme Conscience collective,  »Sixone », entre autres. Aujourd’hui, il reforme le Sahel de Dakar avec Cheikh Tidiane Tall et Thierno Kouyaté et ont mis sur le marché un album intitulé ‘’La légende de Dakar’’. EnQuête a profité de son séjour au Sénégal pour revenir avec lui sur le groupe, ses succès à l’étranger, ses relations avec l’ancien Président du Sénégal Abdoulaye Wade. ‘’Pa Boy’’ comme on le surnomme dit tout. Entretien !

L’album ‘’La légende de Dakar’’ est-il composé de nouvelles chansons, ou est-ce juste un condensé de votre ancien répertoire ?

Il n’y a pas de nouveautés. On a repris les morceaux comme ‘’caridad’’, ‘’Touba-Touba’’ ou encore ‘’fonkal garab’’. On a repris beaucoup de morceaux et tel qu’on les jouait. Quand j’ai voulu produire ce disque, je ne voulais pas qu’on dénature le son de l’époque. J’ai signé avec un grand label en France et ce disque cartonne là-bas, actuellement. Comme je le dis, les vieilles marmites font les meilleures sauces. C’est donc 13 titres concoctés en 8 mois. On a enregistré, réenregistré jusqu’à ce que le maître d’œuvre de tout cela, Cheikh Tidiane Tall, soit sûr qu’on a le produit que l’on recherchait : le même son d’il y a 40 ans. On est fier de cet album, parce que ça touche tout le monde. Il est sorti il y a 6 mois en France, et sera disponible normalement d’ici le mois de mars au Sénégal.

Le producteur grec, Adams, avait revisité des morceaux du répertoire de Sahel. N’est-ce pas ce qui vous a donné l’envie de remettre Sahel ?

Adams, quand il est venu au Sénégal, était à ma recherche. Lorsqu’il m’a retrouvé, il m’a fait savoir que dans toutes les musiques qu’il a écoutées, c’est celle du Sahel qui l’intéresse. C’est ainsi que j’ai appelé Cheikh Tidiane Tall et Thierno. Je leur ai dit qu’un Grec m’a appelé pour me  produire et que je ne veux pas le faire seul. Cela a été le déclic. On a joué au ‘’Womex’’, il y a trois ans de cela. Et on a été les plus plébiscités de tous les groupes, depuis que le ‘’Womex’’ existe. Les gens étaient surpris de voir des musiciens sénégalais qui jouent une musique aussi puissante. Et depuis, je me suis dit qu’on n’avait pas le droit de laisser passer cette opportunité-là. Donc, quand on est revenu, Adams est reparti en Grèce et moi, j’ai dit que je veux maintenir le Sahel. C’est là, pour être très clair, que j’ai produit l’album ‘’La légende de Dakar’’.

Le morceau ‘’Caridad’’ a eu un énorme succès hors du Sénégal. Parlez-nous de cette reprise…

‘’Caridad’’, on l’a repris d’un très grand musicien qui se nomme Larry Harlow. C’est l’un des plus grands musiciens contemporains cubains. On l’a repris et ça a eu un succès en 73-74. Tous les soirs, on nous demandait de le jouer deux ou trois fois dans la soirée. Et quand on a senti le succès de ce morceau, on a envoyé cette reprise à Larry Harlow à New York. Il l’a écouté et a été ébahi. Il nous a écrit une grande lettre de remerciements. Ainsi, notre reprise a fait que cette chanson a eu un succès magique à cette époque aux Etats-Unis. 43 ans après, on a repris ‘’Caridad’’ dans l’album ‘’Légende de Dakar’’.

Qu’est-ce qui explique le choix porté sur le parrain de l’album Youssou Ndour ?

Youssou est un très grand homme. C’est en voyageant beaucoup que l’on comprend l’importance de ce que Dieu a donné à Youssou Ndour. Il est plus qu’un simple musicien sénégalais. Et je dis qu’il est temps que tous les artistes fassent un bloc et se mettent derrière cet homme-là, pour cette révolution qu’il veut faire. Aujourd’hui, il peut ouvrir toutes les portes, rencontrer les grandes personnalités du monde et mettre son aura et son travail au service de la culture du Sénégal. C’est quelqu’un d’assez spécial. Dieu nous l’a donné au Sénégal, comme, il a donné Mickael Jackson aux Etats-Unis, Bob Marley à la Jamaïque. Il est tant qu’on mette la technique au service de l’émotion. Aujourd’hui, Youssou Ndour est une vraie émotion dans cette planète. Le Président Macky Sall lui a aujourd’hui confié un projet pour qu’il n’y ait plus d’artistes malades dans ce pays qui ne soient soignés.  Aussi, Youssou venait au Sahel alors qu’il avait 14 ans. C’était notre frère. Aujourd’hui, comme il est arrivé à ce stade et qu’on est fier de tout son cheminement, on lui doit tout le respect que lui doivent également d’autres grands musiciens. C’est pour cela qu’on l’a choisi comme parrain.

Justement parlez-nous de votre projet de mutuelle de santé avec Youssou Ndour

Que ce soit su ou pas, de tout temps, quand un musicien est malade ou décède, on dit : ‘’Appelez Youssou Ndour.’’ Et il est tout le temps présent. Au lieu d’être là à faire des quêtes ou des téléthons pour les artistes malades, il veut faire une révolution culturelle. Il m’a écrit une lettre, dès que le Président lui a confié ce grand projet, pour me tenir au courant. C’est pour qu’il y ait une structure, pour que tous les artistes ne soient plus confrontés à certains problèmes, à une certaine précarité. Donc, je le soutiens à mille pour cent sur ce projet de Santé.

Qu’est-ce qui explique l’éclatement du groupe Sahel, en 75 ?                                       

Un des membres du groupe, Mbaye Fall, a été assassiné. C’était le 5 janvier 1975, à la Sicap-Dieuppeul. On en a profité pour dire : plus jamais ça. Il a été poignardé sauvagement et lâchement par un certain Lat-Dior qui disait être un fils de Damel ; et qu’on ne devait pas lui parler d’une certaine manière, etc. A l’époque, on ne pouvait pas continuer sans ce membre. Mbaye Fall était une personne magnifique.

Est-ce qu’après cet assassinat, justice a été faite ?

Je ne rentre pas dans les détails. En tout cas, quelque temps après, l’auteur de cet acte est sorti de prison. On n’a rien compris. Quand on tue une personne quand même, on ne sort pas comme ça de prison. Du moins, dans les normes. Je ne vais pas rentrer dans certains détails mais cela nous avait complètement déstabilisés à cette époque.

L’aventure de ‘’Sixone’’, parlez-nous en un peu…

Après cette séparation, en 75-76, je suis resté quelques années au  Sénégal, avant de repartir en France. J’avais envie de voir d’autres musiques, de confronter mon expérience avec d’autres musiciens comme Eddy Mitchell, Claude Nougaro, Mory Kanté, entre autres. J’ai alors pu rencontrer de très grands musiciens et après, on a monté le groupe ‘’Sixone’’. Ensemble, on a fait plus de 400 concerts. Nous étions six musiciens. Au lieu de dire : six égal un ; on a préféré dire : ‘’Sixone’’. D’où le nom du groupe. On a parcouru l’Afrique et l’Europe, avec un mélange musical extraordinaire. ‘’Sixone’’ a révolutionné le jazz-rock en France. Quand on jouait là-bas, c’était du lourd. Une musique de haute facture. On faisait des salles ultra pleines. On refusait même beaucoup de concerts. C’était une très grande époque.

Qu’en est-il de l’aventure avec ‘’Conscience collective‘’ ?

‘’Conscience collective’’, on l’avait monté avec les ‘’Génies’’. On a fait un album qui s’intitulait ‘’conscience collective’’. Car, j’ai toujours eu confiance en la conscience collective, parce qu’on m’a élevé dans cela. Quand on n’a pas cette conscience collective, on ne peut pas faire de la musique. Donc, cela m’a amené à former ce groupe à Paris, à venir à Dakar avec. Mais quand on a senti qu’à cette époque-là, on ne nous donnait pas la valeur que d’autres pays nous donnaient… (Il ne continue pas la phrase). C’était un passage de ma vie et aujourd’hui, c’est le remix du Sahel et c’est même étonnant. 40 ans après, ça cartonne à Paris.

Vous aviez un projet de studio d’enregistrement à Dakar, ‘’Nikelis’’, mais ça a avorté. Qu’est-ce qui s’est réellement passé ?

Je suis très ému que vous me parliez de cela.  J’ai envie de construire ce fameux bâtiment, ce studio. C’est un projet que j’ai avec un ami français et on le construit en pleine mer. Ce studio sera également une révolution au service de la musique et de la culture au Sénégal. Le projet ‘’Nikelis’’ lui était trop compliqué. On a laissé tomber, il y a une quinzaine d’années. On avait tout le financement avec l’envie de sillonner toute l’Afrique de l’Ouest, parce que la musique africaine, il y a des gens qui croient dur comme fer qu’elle est la mère de toutes les musiques. Mais à ce moment-là, cela demandait beaucoup de papiers. On avait confié la structure à Khalil Guèye et on en a bavé. Seulement, peu de temps après, mon associé Jean Manuel était obligé de reprendre les investissements pour retourner en France. Aujourd’hui, je monte la structure ici à Dakar, parce que je reviendrai pour m’installer définitivement. Et je veux qu’on ait l’arme fatale. Alors un studio Hi-Tech, avec un son qui n’a rien à envier  aux autres, c’est ce que je suis en train de construire dans la mer, à Ngor.

Vous avez toujours voulu amener votre ami Carlos Santana au Sénégal. Pourquoi ce souhait ne s’est-il pas encore réalisé ?

Vous savez, comme on dit : nul n’est prophète chez soi. Mais, il faut aussi qu’on nous reconnaisse notre valeur. La valeur que les autres pays nous donnent. Quand on est aux Etats-Unis, on est avec les plus grands musiciens et producteurs du monde. Quand je viens dans mon pays, je suis étonné qu’on puisse, à un certain degré, donner du talent au bruit. Parce que le bruit a beaucoup de talent ici au Sénégal. Il faudrait que les gens redeviennent sérieux, parce que la musique est un état d’esprit très sérieux. Il ne faut pas qu’on la prenne pour une affaire de bruit. Il faut lui donner de l’importance et aider les jeunes artistes à être de vrais musiciens.

Est-ce pour cela que vous prestez plus à l’étranger qu’ici ?

Oui, parce que je ne peux pas permettre qu’on ne donne pas assez d’importance à la musique dans mon pays. Ici, il n’y a pas plus de trois clubs qui font le bien-être des musiciens. Moi, je peux jouer 5, 6 à 7 fois chaque mois. Pourquoi, dans mon propre pays, il n’y a pas ces structures pour donner une certaine énergie à la musique ? Il y a beaucoup de gens qui jouent avec la musique et la musique n’est pas un jeu.

Vous aviez formé le mouvement ‘’linu guiss doyna nu’’ pour soutenir l’ancien Président Abdoulaye Wade, en 2012. Aujourd’hui quelles sont vos relations ?

En France, j’ai été trois fois le voir à Versailles. La dernière fois ne date pas de très longtemps. D’ailleurs, le disque ‘’La légende de Dakar’’ est avec lui dans son bureau. Il l’écoute et en est fier. En 1974, Ndiouga Kébé, le propriétaire du Sahel, avait invité Abdoulaye Wade le jour de l’inauguration du Sahel, et il était présent. Mes rapports avec Abdoulaye Wade datent d’il y a plus de 40 ans. Donc, Me Abdoulaye Wade est mon grand-père, mon père et…ma muse. J’ai toujours besoin de ses conseils.

Cela veut-il dire que vous militez toujours au Pds ?

Non pas du tout ! Moi, je n’ai pas de parti politique. C’est du passé. J’ai apporté ma contribution pour un père, mais je n’ai pas de parti politique. Je ne milite pour aucun parti politique. Ma vraie politique, c’est la musique et c’est ce que je fais.

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle ?

La politique appartient aux politiciens. On est obligé de nous mêler un tout petit peu de la politique, quand on draine un certain monde et qu’on est artiste engagé. Mais la seule chose que je déplore, c’est le fait de se chamailler partout. Au Sénégal, tout le monde parle politique sans pour autant y connaître grand-chose. Je vois des gens qui parlent politique et qui ne savent rien de la politique. C’est comme si j’étais dans une sorte de rêve. La politique est comme la musique. C’est un vrai métier. Je pense qu’on a quand même la chance d’avoir un Président jeune, à qui on doit apporter de l’aide pour poser sa politique.

Cela sous-entend-il que vous êtes actuellement avec le Président Macky Sall ?

Je suis avec ma musique. Je dis que je prie au nom d’Allah qu’il réussisse, en tant que président de tous les Sénégalais. On peut ne pas être dans un parti politique et parler positivement de quelqu’un. Le Président Macky Sall est un Président qui a été élu à 65%. C’est un jeune, on peut lui donner cette opportunité pour qu’il travaille pour ce pays. Ne pas être ensemble ne veut pas dire que l’on doit s’insulter et se chamailler. Que ceux qui doivent parler le fassent et que les autres se taisent. Nous, on est là depuis Léopold Sédar Senghor. Donc, on connaît les gens que l’on voit parler urbi et orbi.

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