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En privé avec… Moussa Sène Absa (réalisateur) “La culture, ce n’est pas le mbalax, ni la lutte” 

Etabli à Poponguine, Moussa Sène Absa est l’un des réalisateurs sénégalais les plus prolixes. Il participe presque à chaque FESPACO et sort régulièrement des documentaires ou fictions. De “Madame Brouette” à “Tableau Ferraille” en passant par “Yoolé”, il a fini de se faire un nom dans le milieu du cinéma. Toujours pas tendre dans le discours il ne fait presque jamais dans la langue de bois pour dire ce qu’il pense. C’est ainsi que dans cet entretien qu’il nous a accordé il émet ses réserves quant à la réussite du PSE, partage ses idées sur le FOPICA et sa vision de la politique culturelle sénégalaise entre autres sujets.

Quelle est l’actualité
de Moussa Sène Absa ?

Actuellement, je travaille sur une série documentaire. J’ai fait un documentaire sur le Capitaine Mbaye Diagne et là je termine le complément. Je termine en même temps deux documentaires, des longs métrages, entamés depuis 2 ou 3 ans et qui s’appellent “mon dernier village du Sangomar”. A part ça j’écris le scénario d’un film dont je ne peux encore dévoiler le contenu.

L’évolution du cinéma sénégalais vous inspire quoi ?

Je pense qu’il y a de très bonnes graines. La semaine dernière, il y a un groupe de jeunes réalisateurs et techniciens qui est venu me voir. Je leur ai dit “regroupez-vous”. Il faut qu’ils apprennent à travailler ensemble et à se donner la main. Ce que ma génération n’a pas pu faire. Nous, chacun a tiré sur les pattes de l’autre malheureusement. Mais si cette génération arrive à se concentrer, se retrouver autour de l’essentiel, à créer des plateformes de pro- duction avec une solidarité interprofessionnelle elle fera de grandes choses. Je pense qu’il y a des femmes et des hommes qui sont en train d’émerger. Hubert Labba Ndao m’a envoyé son scénario pour me demander un avis. C’est déjà bien. Je n’ai jamais vu un seul cinéaste m’envoyer son scénario pour avis. Cela n’a jamais existé dans ma génération. Je pense qu’il y a une nouvelle évolution qui doit être accompagnée par l’Etat avec une réflexion sur les salles de cinéma.

Que pensez-vous
de la politique culturelle ?

Il faut distinguer deux choses. Il y a la politique culturelle en tant que telle qui est une définition des artistes culturels et tout ce qui tourne autour. Le folklore est une infime partie de la culture. Sincèrement, je pense qu’on peut beaucoup mieux faire. Ça c’est mon sentiment personnel. Je pense qu’un pays comme le Sénégal qui a une situation géographique exceptionnelle, qui a des capacités hôtelières exceptionnelles, un climat et une tradition d’hospitalité exceptionnelles ainsi que des ressources humaines exceptionnelles doit pouvoir avoir un agenda culturel exceptionnel.

On n’a que la biennale de Dakar dans l’agenda culturel. Il n’y a rien d’autre. Comparez cet agenda à celui du Burkina qui est enclavé et où il fait une chaleur torride. Et malgré tout cela a au moins cinq ou six évènements culturels majeurs. Il faut aussi se demander pour- quoi des pays comme le Mali, la Guinée, le Congo sont arrivés à avancer sur le plan culturel là où le Sénégal est en train de régresser. Sur le plan culturel nous sommes en retard. Nous ne donnons pas la chance aux filles et fils de ce pays capables de développer de grands projets culturels. Germaine Acogny, par exemple, a des infrastructures incroyables à Toubab Dialaw avec un personnel qualifié en plus de sa bonne réputation. Je me rappelle, il y a une dizaine d’années je l’ai retrouvée dans une grande rencontre internationale à laquelle ne prennent part que des pro- fessionnels connus et reconnus.

Je pense qu’elle a tout pour créer des évènements de grande envergure. Mais est- ce que la présidence de la République ou le ministre de la Culture a essayé de faire quoi que ce soit pour aider cette dame qui a amené la danse à un niveau qui fait rayonner le Sénégal sur le plan international. Je trouve cela très dom- mage parce qu’on ne doit pas faire partie d’un parti politique pour avoir des choses. Moi, personnellement je ne suis d’aucun parti politique. J’ai un parti qui s’appelle le Sénégal. Il y a dans ce pays des hommes et des femmes porteurs de grands projets dont le Sénégal peut bénéficier et se glorifier. L’intelligence de Senghor c’est qu’à chaque fois qu’il voyageait il amenait des hommes de cul- ture avec lui, montrait des films sénégalais ou des expositions d’œuvres d’art de Sénégalais. Senghor faisait rayonner le Sénégal à travers la culture. Ce n’est pas parce qu’on amène des hommes d’affaires ou des ministres de l’Economie ou des Finances avec leurs costumes et leurs cravates que les investisseurs vont venir. Ils doivent tomber amoureux d’un peuple pour vouloir y mettre leur argent.

Vous déplorez le fait que le Sénégal ne sache pas célébrer ou faire confiance à ses enfants ?

Je pense que la mort de Doudou Ndiaye Rose est un exemple. Tout le monde s’est jeté sur ça. Et ça c’est le pro- pre du Sénégalais. Le Sénégalais attend

que les gens meurent avec leurs idées pour les célébrer le temps d’une saison. Après on les enterre et on n’en parle plus. Doudou Ndiaye voulait juste avoir une école internationale de musique et placer le Sénégal dans un agenda culturel mon- dial. Parce qu’il avait une aura universelle. Au lieu de le soutenir de son vivant, on attend que la personne meurt pour prendre le projet de cette dernière pour la confier à un autre qui va se l’approprier. Moi qui vous parle j’ai au moins deux pro- jets sur lesquels j’ai personnellement travaillé et développé. Je sais au fond de moi que ce sont des projets sur lesquels j’ai travaillé pendant longtemps, que j’ai envoyé à la Présidence de la République sans jamais avoir reçu de réponses. Car s’ils répondent il y aura des traces. Ils font donc comme s’ils n’avaient rien reçu avant que quelqu’un du gouvernement ne récupère le projet. Mais Dieu est juste. On peut voler les idées de quelqu’un mais on ne peut pas lui voler son âme.

Peut-on avoir une idée sur ces deux projets dont vous parlez ?

Je ne veux pas en parler. A ceux qui ont pris les projets, je les laisse faire. Je leur souhaite même pleine réussite parce que moi c’est le Sénégal qui m’importe et non ma petite personne. Je n’ai pas besoin de tirer la couverture sur moi.

Vous venez de parler de Doudou Ndiaye Rose qui n’a pas été célébré par le Sénégal pendant qu’il était encore de ce monde, n’avez-vous pas le même sentiment pour Sembène Ousmane ?

C’est une vilaine tradition sénégalaise que de ne pas célébrer les grandes figures culturelles de ce pays. J’ai vu récemment ces choses de “njukkël” à gauche, à droite, on vous donne un ticket là. J’appelle ça du folklore. C’est du folklore. Rendre hommage à quelqu’un c’est pérenniser ses idées, appuyer sa vision et apporter son patrimoine intrinsèque au- delà des frontières. C’est ça le “njukkël”.

Mais aller à la télévision, donner un ruban et dire que c’est un “njukkël”, c’en n’est pas un pour moi. C’est du pipeau (il se répète). Il faut rendre hommage sans tin- tamarre. Il faut que les Sénégalais arrêtent le tintamarre, la polémique et se mettent au travail. Le peuple ne travaille plus surtout les intellectuels. Ces derniers ne travaillent plus. Les intellectuels ne produisent plus des idées alors que c’est ça leur rôle, afin de faire avancer la société. Maintenant, les intellectuels ne produisent que de la polémique et de la surenchère. L’intérêt national ne les motive pas. Ils ont tous des agendas personnels et veulent être dans les grâces du Président ou de la Première Dame ou de leur entourage. Je pense que le jour où l’on mettra les hommes qu’il faut aux places qu’il faut, le pays se développera. Car la culture est un tremplin pour le développement. Tous les pays où j’ai été à travers le monde ont connu l’émergence en investissant au maximum sur la culture. On ne peut pas faire de l’émergence sans culture. C’est impossible.

Vous pensez donc que le PSE n’a pas de chance de réussite parce que beaucoup de gens disent qu’il n’y a presque pas de culture dedans ?

Il n’y a pas de culture dans le PSE ou alors une culture de la polémique. Il y a du folklore mais pas de la culture. La culture est trop sérieuse. Elle est le moteur premier du développement. La culture, ce n’est pas le “mbalax”, ce n’est pas la lutte, ce n’est pas la danse, etc. Ce n’est rien de tout cela. La culture est une réflexion sur le devenir de l’humain. Ce n’est pas une chose ponctuelle. C’est quelque chose qu’on doit planifier. Elle est une idée pros- pective. Je croirais au PSE le jour où je ver- rais un PSE qui est appuyé sur une épine dorsale culturelle très forte. Le Sénégalais que je vois tous les jours n’est pas dans une dynamique de l’émergence. Le Séné- galais d’aujourd’hui est dans la culture du deal, dans la culture partisane, dans la cul- ture de l’amoncellement de la richesse. Le Sénégalais d’aujourd’hui pense que tout lui est dû et n’a aucun devoir. Tu me parles d’émergence avec des gens comme ça. Ce n’est pas possible.

Et le Fopica, vous en pensez quoi ?

Le fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (Fopica) est une très belle initiative. Mais pour revenir à la politique culturelle c’est un ensemble de cercles concentriques. Vous avez beau mettre de l’argent dans le cinéma s’il n’y a pas de salles de cinéma cela ne sert à rien. C’est comme si vous avez un panier percé et vous voulez y mettre de l’eau. C’est la même chose. C’est bien beau qu’on aille à Cannes, à Venise, à Berlin, etc et de placer le Sénégal sur la scène internationale et faire que le cinéma reste quelque chose d’importante. Je rappelais tantôt à un étu- diant qui était venu me voir la magie des salles de cinéma quand j’étais enfant. Quand on allait au cinéma Liberté et qu’en sortant on voyait les lumières qui nous brulaient les yeux, on était comme des hommes nouveaux. C’est comme si tu renaissais. Le cinéma a cette fonction essentielle de ramener l’individu à cette fonction essentielle de la vie. On nous fait croire que la télévision a remplacé le cinéma. Ce n’est pas vrai. Sinon, les Français, les Allemands et autres allaient fer- mer leurs salles puisqu’ils ont plus de télévisions que nous.

Parlons de l’émigration clandestine qui est le thème d’un de vos documentaires. Que ressentez- vous quand vous voyez tous ces Africains échouer sur les côtes européennes ?

Je pense que le monde ne tourne pas rond. C’est ça le constat. Le libéralisme qu’on veut nous vendre n’est pas un schéma qui développe l’individu. Le libéralisme c’est la loi du plus fort. C’est la loi du capital. Et quand le capital a besoin d’une terre, il met les moyens de l’avoir ou de la détruire. C’est le capital qui a détruit la Syrie, la Libye. Tant que le monde sera derrière ce capital il sera toujours désordonné et il y aura toujours des gens qui vont partir parce qu’ils ne peuvent plus vivre chez eux. Vous pensez que c’est normal qu’un pays comme le Sénégal indépendant depuis 1960 puisse encore connaître des coupures d’électricité et des coupures d’eau. Vous pensez que c’est normal que des femmes qui vivent à l’intérieur du pays accouchent encore sur des charrettes. Non ce n’est pas normal. Cependant, le libéralisme corrompt et l’Africain est très corruptible. Je dis souvent que l’Africain n’a pas de problèmes d’argent mais a des problèmes avec l’argent.

Les dirigeants africains seraient-ils trop laxistes ?

Ils ne sont pas laxistes. Souvent, ils y trouvent leur intérêt d’une part. D’autre part ils collaborent parce qu’ils n’ont pas le choix. Tous ceux qui ont essayé de résister et dire non ont été tués, chassés ou se retrouvent comme Gbagbo à la CPI. Le jour où Gbagbo a cessé de dire oui à Sarkozy, ils ont crée des troubles, ont capturé Gbagbo et l’ont amené à la Haye. C’est aussi simple que ça. Et ils sont en train de faire la même chose avec Hisseine Habré. Ils n’aiment pas les nationalistes. Il n’y a plus de races de nationalistes.

Donc, pour vous Habré ne devrait pas être jugé ?

On peut le juger mais on ne peut pas juger que des perdants. C’est trop simple. La justice des vainqueurs moi je n’y crois pas. Vous pensez que Ouattara est blanc comme neige. Non il a fait autant de crimes que ce dont on accuse Gbagbo. Pour moi, on ne doit pas juger le vaincu et laisser le vainqueur. Si on juge Hisséne Habré, pourquoi ne juge- rait-on pas Deby. Il était un bras droit de Habré. Ils ont travaillé ensemble. Donc il est aussi comptable de ce dont on accuse Habré. J’ai l’impression que les Africains sont devenus amnésiques. On leur fait croire n’importe quoi.

Enquête

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