Accueil / CULTURE / Entretien avec Didier AWADI : Les rappeurs sénégalais se professionnalisent

Entretien avec Didier AWADI : Les rappeurs sénégalais se professionnalisent

Cela ne se voit que dans le rap au Sénégal. Tous les leaders du mouvement hip hop sont dotés de studios mobiles qui leur permettent de faire leurs propres clips et leur campagne de marketing. Ce qui fait dire à Didier Awadi, dans l’entretien qu’il nous a accordé en marge de la troisième édition du festival Rapandar de Saint-Louis qu’il s’agit d’un signal fort auquel on devrait porter attention. Il a, en outre, accepté de nous parler de son prochain opus, avant de jeter un regard critique sur la situation politique au Sénégal.
Wal Fadjri : Que réservez-vous à vos fans ?

Didier Awadi : Mon dernier opus, ‘Sunugal’, parlait du phénomène migratoire. Là, je travaille depuis quatre ans sur un ‘grand album’ qui doit sortir en septembre. Il s’appelle ‘Présidents d’Afrique’ où on a pris des voix de grands leaders africains. On essaie de les faire rencontrer la jeunesse. En décodé, dans un même morceau, vous allez entendre Mandela, Awadi plus un autre rappeur, le groupe numéro d’Afrique du Sud. Idem pour Sankara, Lumumba, Julius Nyéréré, Jomo Kenyatta, Samora Machel… Le plus important, c’est qu’on veut que les fils d’Afrique connaissent leur histoire. On a l’habitude de nous raconter ou de nous écrire notre histoire, mais cette fois-ci, nous allons entendre nos leaders, nos vrais leaders qui parlent aux Africains.

Wal Fadjri : Avez-vous aussi pris la voix d’Abdoulaye Wade pour votre prochain album ?

Didier Awadi : Non, on n’a pas pris la voix de Wade. Il n’y a que les grands hommes d’Afrique, je vous dis…

Wal Fadjri : Les rideaux viennent de tomber à Saint-Louis sur la troisième édition du festival Rapandar. Vous y avez participé. Pourquoi ?

Didier Awadi : J’ai eu la chance de connaître ‘10 000 problèmes’, le promoteur de ce festival, depuis assez longtemps. Je vois les efforts qu’il ne cesse de déployer pour le festival de rap de Saint-Louis. Et comme la culture hip hop est assez importante pour nous qui avons commencé à la développer depuis plus d’une quinzaine d’années au Sénégal, quand on voit quelqu’un comme Sidy Diop ‘10 000 problèmes’ prendre de telles initiatives, dans une région où il n’y a pas assez d’appuis à la culture, nous ne pouvons que nous faire le devoir de le soutenir en tant qu’anciens dans ce mouvement. C’est ce qui explique notre présence à Saint-Louis.

Wal Fadjri : Et qu’avez-vous apporté de nouveau ?

Didier Awadi : C’est l’expérience. Dans le cadre du festival, nous avons aidé à fabriquer des spots télé, des spots radio de bonne qualité. On l’a aussi mis en relation avec certains de nos contacts pour qu’il aille plus vite dans ses démarches. On discute avec lui pour qu’il y ait une dimension professionnelle majeure dans son festival.

Wal Fadjri : L’un des temps forts de ce festival a été le concours dédié aux jeunes rappeurs. C’est quoi l’importance de ce type d’activités ?

Didier Awadi : Au-delà du concours, ce qui importe, c’est que la jeunesse puisse s’exprimer. Si elle a choisi ce médium au lieu de la violence ou des pirogues par exemple, il faut l’encourager parce que c’est une expression saine de la jeunesse. Je n’ai pas la prétention de tout faire pour la jeunesse, mais on essaie d’appuyer à chaque fois que l’occasion se présente.

Wal Fadjri : Depuis plus de quinze ans, vous êtes dans le mouvement hip hop. Quelle évaluation en faites-vous ?

Didier Awadi : J’ai un double regard. Il y a un rap qui a l’air en perte de vitesse par le nombre d’adeptes, mais qui, au même moment, se professionnalise. Ainsi, les acteurs font, aujourd’hui, leur propre musique. Ils ont des studios mobiles qui leur permettent de faire leurs propres clips et leur campagne de marketing. Cela ne se voit que dans le rap. Et les gens doivent faire attention à ce signal fort. Aujourd’hui, les rappeurs produisent leur musique. Un rappeur qui a même une production, se démerde pour avoir son studio mobile. Un artiste de mbalax qui a beaucoup de productions, n’a pas son outil de travail. Il y a une vraie réflexion à mûrir là-dessus, dans la mesure où les rappeurs ont compris dans quel monde on évolue, comprennent mieux les mutations du marché et utilisent mieux la nouvelle technologie que les anciens. On doit renforcer ces capacités.

Wal Fadjri : Que reste-t-il des cendres de votre ancien groupe, le Positive Black Soul ?

Didier Awadi : Je ne pense pas qu’on puisse parler de cendres parce que le terme ne sied pas. Ce groupe, au-delà d’Awadi et de Doug E Tee, représente un idéal. Et cet idéal continue, véhiculé par Awadi, Doug E Tee, Baye Soulèye, Bruno et toutes les personnes qui ont cru à cette idée et à ce qu’on appelle ‘la génération Boul Falé’, qui est une philosophie positive. Nous continuons le combat même si nous sommes, pour le moment, en stand-by par rapport à l’activité discographique et scènographique du Pbs. L’équipe est toujours là ; on se voit souvent avec Doug E Tee. Le premier album de Doug E Tee, c’est moi qui l’ai produit dans mon studio. Mais on a envie de faire nos projets au moment où on le décide, mais pas au moment où le public le décide.

‘Tous les secteurs de la musique sont en faillite à tel point que les plus grands disent qu’ils ne sortent plus d’album’

Wal Fadjri : Pourquoi ce stand-by dans les activités du groupe ?

Didier Awadi : On a mis en stand-by le Positive black soul parce qu’on a chacun des activités et des projets qu’on voulait faire depuis très longtemps. Aujourd »hui, si on regarde Awadi et Doug E Tee, c’est du 38 – 36 ans, et on a fait plus de 15 ans ensemble. Quand on a des projets à développer, on les développe. Et si on a le feeling de faire un album Pbs, on le fera. Sinon, on a des projets qui existent depuis longtemps, qui sont aujourd’hui mis en œuvre. Pous nous, c’est très important de pouvoir s’exprimer aussi individuellement.

Wal Fadjri : La piraterie, parlons-en. Que doit-on faire pour mettre un terme à ce fléau pernicieux pour notre économie ?

Didier Awadi : La piraterie a fait que celui qui vendait 100 000 cassettes a des difficultés pour en vendre 5 000. Quand on perd 80 à 90 % de marché et que tout le monde s’en fout, il n’y a pas beaucoup d’avenir pour la musique. C’est ce qui se passe aujourd’hui, avec une qualité médiocre de la production. Et c’est normal, car si l’artiste ne s’enrichit pas, il ne peut pas produire correctement. Tous les secteurs de la musique sont en faillite à tel point que les plus grands disent qu’ils ne sortent plus d’album.

Wal Fadjri : Quelle lecture faites-vous de la situation politique au Sénégal ?

Didier Awadi : La politique sénégalaise a atteint un stade dangereux de médiocratie. On embarque les populations dans la médiocratie. On est tombé très bas. Les gens sont là pour l’argent, pour avoir une 4×4, cumuler des postes, avoir un titre, une renommée. Et ils ne voient pas l’importance de travailler pour les communautés. Les politiciens n’ont plus d’idéal, plus d’idéologie. Avant, quand on parlait de gauche et de droite, cela signifiait quelque chose. Aujourd’hui, on parle d’argent. L’argent est à droite, tout le monde est à droite, s’il est à gauche, tout le monde le suit à gauche. Quand j’entends transhumance, je pense berger, je pense mouton. Et pour moi, les transhumants, c’est une bande de moutons et un berger louche. Pour ma part, je ne soutiendrai personne. J’ai des opinions politiques, j’ai un discours politisé, mais je ne ferai pas de politique. Parce que je mets une frontière entre un discours politisé et faire de la politique.

Wal Fadjri : Certains ont décidé de boycotter les prochaines législatives. Votre avis ?

Didier Awadi : S’ils ont décidé de boycotter, c’est parce qu’ils dénoncent quelque chose. Ils ne sont pas d’accord avec la façon dont la démocratie est exécutée au Sénégal, avec le système que le régime a mis en place contre nous. Mais ce sont tous les citoyens qui doivent réagir par rapport à ça et poser les bonnes questions. Il ne faut pas qu’on laisse la politique aux seuls politiciens. Il y en a qui essaient de résister, mais c’est notre affaire à tous. On doit s’accaparer de la politique parce que si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique s’occupe de toi. C’est la gestion de la cité et la cité, c’est la nôtre.


À voir aussi

Thione Seck s’épanche- Les Faux billets, Modou Kara, Youssou Ndour – Le lead vocal du Raam daan dit tout

Absent de la scène musique depuis quelques temps, Thione Seck compte signer son retour avec …

Visite de Macron au Sénégal Les acteurs culturels dévoilent la face cachée entre Paris et Dakar

 La visite du Président des français au Sénégal suscite beaucoup de réactions. Les acteurs culturels …