SOULEYMANE BACHIR  ISLAM

Entretien avec Souleymane Bachir Diagne- MESSAGE AUX MUSULMANS

Propagation du djihadisme au Proche-Orient et au Sahel, conflit sanglant entre chiites et sunnites notamment au Yémen… Partout, près ou loin, le monde musulman n’a pas paru depuis longtemps aussi mouvant et incertain. Des frontières s’effacent, des États s’effondrent, des unions vacillent, des sociétés se fragmentent, des camps idéologiques se recomposent. Dans ce chaos qui semble parfois indéchiffrables, les conflits sans issue, tandis que les opinions s’entrechoquent avec une virulence décuplée, certains esprits, lucides, essaient de faire entendre la voix de la raison et de faire la part des choses. Dans cet entretien, le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, auteur de nombreux travaux sur l’islam et enseignant à Columbia University (New York), nous aide à lire ce chaos. Il nous dit notamment que l’islam doit renouer avec son propre principe et sa propre culture du mouvement et du pluralisme pour vaincre le fanatisme et l’ignorance, sources de tous les maux. Cela grâce à l’éducation !

Il y a un peu plus d’un an Abou Bakr Al Baghdadi déclarait la naissance d’un califat (État islamique) entre l’Iraq et la Syrie. Que vous inspire la naissance de cet État ? 

Depuis 1924, depuis l’abolition du califat par la République turque instaurée par Moustapha Kemal, il y a eu deux directions dans le monde islamique. La première qui a pris acte de la fin d’une institution qui depuis bien longtemps ne correspondait plus à une direction effective de l’ensemble du monde musulman même si elle représentait un symbole de continuité avec les premiers temps de l’islam.

Suivant cette direction, les sociétés musulmanes vivant désormais au sein d’États-nations se sont engagées dans la voie consistant à se doter d’institutions et de règles politiques d’un vivre-ensemble dans le monde moderne, tout en se retrouvant dans une organisation, l’Organisation de la conférence islamique (Oci) en l’occurrence, qui reconstitue en quelque sorte la notion de communauté musulmane au-delà des États-nations. L’idéal, dans ce cas-là, est que l’Oci devienne vraiment cette « communauté vivante de Républiques vivantes » que Mohammed Iqbal appelait de ses vœux. On n’y est pas encore, loin s’en faut !

L’autre direction, la deuxième, est celle prise par des organisations qui se sont construites sur la nostalgie d’un califat à restaurer, certaines comme le Hizb-u-Tahrir indiquant qu’il fallait procéder vers cette fin dans la non-violence, d’autres s’engageant, à l’exemple de ce que nous voyons, dans la voie de la guerre.

Historiquement, que représente le califat dans l’imaginaire des musulmans ?

Comme je l’ai dit, le califat représentait un symbole de continuité avec la Houma primitive. D’ailleurs cela explique qu’après la Première Guerre mondiale, quand la Turquie ottomane a été occupée par les Alliés européens, un mouvement très important se soit développé en Inde pour la défense du califat que les Musulmans indiens pensaient menacer, en particulier par la Grande-Bretagne. Ce « Khilafat Movement » comme il s’est appelé a eu le soutien enthousiaste de Gandhi qui y voyait l’opportunité de la création d’un front commun entre les organisations musulmanes indiennes et son « Congress Party » contre le colonialisme britannique.

Diriez-vous que ces organisations (EI, Al Qaeda, Boko Haram, etc.) sont les symptômes d’une « maladie de l’islam » comme disait Abdelwahab Meddeb ? 

Je profite de votre question pour m’incliner devant la mémoire de mon ami Abdelwahab Meddeb et prier que Dieu lui fasse miséricorde. Je ne parlerai pas comme lui d’une « maladie de l’islam » car cela reviendrait à donner pour explication ultime de tous ces mouvements la religion islamique elle-même.

Il faut se garder de tout expliquer par l’islam : c’est ce que veulent ces mouvements et c’est ce que veulent aussi les islamophobes de tout poil (par malveillance ou par ignorance) dont le propos aujourd’hui est de distiller l’image d’une religion qui serait naturellement violente. Sur ce plan, ces organisations et les islamophobes sont parfaitement d’accord entre eux pour citer en dehors de tout contexte et de manière tronquée tel ou tel verset ou tel ou tel récit. Il faut éviter le raccourci qui consiste à voir l’islam comme explication fourre-tout pour examiner, par exemple, les mécanismes géopolitiques qui ont fait suite à la décomposition de l’Irak en conséquence de la guerre voulue et décidée par le Président George Bush, puis à la recomposition de ce pays autour d’un pouvoir chiite qui a été trop longtemps plus revanchard que soucieux de construire un avenir de réconciliation.

Il faut aussi regarder les mécanismes qui ont déroulé leurs effets depuis la guerre menée par l’Union soviétique en Afghanistan, dans ce pays et au Pakistan voisin. Il faut enfin voir les conséquences de la guerre menée de manière précipitée et sans vision à moyen et long terme contre le pouvoir de Kadhafi par la France du président Sarkozy et ses alliés dans l’opération : la décomposition de la Libye n’a pas fini malheureusement de produire ses effets dans le Sahara et le Sahel. Une fois que l’on a débrouillé patiemment tous ces mécanismes, on voit que l’explication par « l’islam » ou sa « maladie » ne rend pas raison de l’instrumentalisation qui est faite de cette religion dans une lutte pour le pouvoir. Une instrumentalisation servie, il est vrai, par le mariage entre fanatisme et ignorance.

Quelle réponse doit apporter l’islam face à ces organisations terroristes qui se greffent à son sein tout en le trahissant? 

Il n’y a pas à court terme de choix autre que celui choisi par les États musulmans et d’autres de s’armer de toutes les manières contre la violence qui est dirigée contre eux : il faut rappeler que les premières victimes et les principales sont les musulmans. A long terme il faut s’attaquer tous ensemble au défi de l’éducation et du développement dans les sociétés musulmanes en particulier. A l’élévation générale du niveau d’instruction, il faut associer la nécessaire éducation au pluralisme et à l’ouverture, des notions qui sont au cœur même de la religion islamique.

N’y a-t-il pas un piège sémantique dans le terme « terrorisme » si l’on sait que son utilisation est à géométrie variable? 

Il faut certainement, ainsi que je l’indiquais pour le mot « islam », se méfier des clés qui expliquent tout sans que l’on sache très bien ce que l’on met derrière les mots. Quand on dit « guerre contre le terrorisme », à qui et à quoi exactement fait-on la guerre et de quel type ?

Vous parliez dans un de vos livres de la reconstruction de la pensée de l’islam. Sous quelle forme doit s’opérer cette reconstruction ? 

Reconstruire la pensée religieuse de l’islam » est le titre de l’ouvrage principal de Mohammed Iqbal qui nous propose une pensée et une direction qui doit nous inspirer aujourd’hui. Pour présenter le concept de « reconstruction », on dira les choses suivantes. Premièrement que l’histoire de la pensée dans le monde de l’islam a été pendant les premiers siècles, surtout sous les Abbassides, une histoire de l’ouverture, de l’appropriation et du développement de ce que l’humanité avait pensé d’utile et de sage, bref une histoire en mouvement et en phase avec les temps qui changent.

On dira deuxièmement qu’il y a eu coup d’arrêt et une forme de pétrification au treizième siècle après le sac de Bagdad et la fin brutale des Abbassides, une pétrification qui n’a fait qu’empirer par la suite quand l’esprit d’ouverture et de pluralisme a fait place à la fermeture, dans la période même qui a vu en Europe, à partir du treizième siècle, l’essor des universités qui, pourtant, avaient fait leur apparition d’abord dans le monde de l’islam. La « reconstruction », cela veut dire la reconnexion de la pensée islamique avec son propre principe et sa propre culture du mouvement ; cela grâce à une éducation qui enseigne que c’est la vie elle-même qui est innovation permanente et que donc la nouveauté n’est pas, en elle-même, le mal. On aurait pu choisir à la place du mot « reconstruction » celui classique en islam de « revivification », en arabe ihya (que l’on retrouve dans le titre de Ghazali, « la revivification des sciences religieuses »), pour bien montrer qu’il s’agit de restaurer un élan vital nécessaire. Et qui est, encore une fois, dans la nature même de cette religion ouverte et dynamique qu’est l’islam.

Les dictatures prétendument « laïques » n’apparaissent-elles pas comme des pépinières du fanatisme religieux comme on l’a vu en Syrie, en Iraq, en Lybie, en Tunisie, et un peu partout dans le monde arabe? Autrement dit, une laïcité sans démocratie n’est-elle pas un désastre tant pour la démocratie que pour la laïcité elle-même ? 

Vous avez raison de rappeler que l’idéologie baathiste autour de laquelle s’étaient établies les dictatures en Irak et en Syrie était une idéologie laïque et même laïciste. La Libye de Kadhafi et la Tunisie de Ben Ali avaient des régimes comparables sur ce plan. Le pluralisme religieux qui en découlait était certainement une bonne chose pour les minorités et les femmes. Et on peut comprendre qu’aujourd’hui encore les Chrétiens en Syrie préfèrent Assad à ce qu’ils voient se profiler en cas de défaite totale de son régime. Ce serait un désastre que le Moyen-Orient se vide de sa population chrétienne qui a vécu là depuis des temps immémoriaux et qui a vécu pour l’essentiel en bonne intelligence avec un islam soucieux de son propre principe de fraternité abrahamique avec les religions du Livre.

Aujourd’hui, on voit les mouvements fanatiques que les dictatures ont renforcés en contribuant à les présenter comme recours aux yeux de beaucoup, menacer de balayer laïcité, pluralisme et respect de l’autre, c’est-à-dire de celui qui n’a pas la même interprétation qu’eux ou la même religion que eux. Parce qu’en effet, le vrai respect du pluralisme, la vraie compréhension de ce que cela veut dire vivre ensemble dans nos différences et dans leur libre expression, c’est la démocratie.

Le printemps arabe a fait long feu. Comment expliquez-vous l’échec de cette promesse de démocratisation du monde arabo-musulman ? 

Je crois que l’exemple de l’Egypte résume à lui tout seul ce qui a mal tourné. La démocratisation a mis sur le devant de la scène politique les forces les mieux organisées qui avaient fait l’objet de la répression des régimes dictatoriaux. Mais une fois en position de pouvoir, ces forces venues de ce que l’on appelle « islam politique » ont cru que leur mission était de tout accaparer, d’éliminer tout contre-pouvoir et de forcer la société dans une direction qui était le contraire même de l’esprit dans lequel elle avait mené sa révolution. Résultat : on a vu revenir des régimes militaires autoritaires, applaudis même par les forces de gauche ! Car celles-ci avaient fini par y voir le meilleur rempart contre un totalitarisme d’autant plus pernicieux qu’il prétendait parler au nom de la religion. Par ailleurs, on voit que la Tunisie, malgré les problèmes qu’elle connaît, porte encore la promesse des fleurs car elle a une solide tradition d’organisation de la société civile et de droits des femmes.

Comment expliquez-vous l’attrait du djihad pour une partie de la jeunesse musulmane? 

La pauvreté et l’absence de perspectives n’expliquent pas tout, même si ce sont des facteurs importants. Là aussi, il faut se garder des explications toute faites et ne pas sous-estimer la capacité de la propagande de faire appel à une sorte de romantisme et d’idéalisme en la matière. Il faut que les sociétés sachent mieux faire face à une crise de la transmission de la culture et des valeurs de l’islam chez beaucoup et qu’elles proposent à leurs jeunes des opportunités d’investir la générosité qui les caractérise.

Le djihadisme n’est-il pas avant tout un acte politique entrant en résonance avec les préoccupations internationales des jeunes, surtout européens, et leur rejet de la société démocratique occidentale, plus qu’une doctrine religieuse fondamentaliste ? 

C’est en effet ce que j’entendais en parlant, paradoxalement, de romantisme et d’idéalisme.

Aujourd’hui, une ligne de fracture parcourt tout le Proche-Orient donnant lieu à un conflit sanglant entre chiites et sunnites. Comment analysez-vous cette évolution ? 

Vous faites bien de dire « aujourd’hui » car beaucoup voudraient faire croire que c’est un conflit cosmique, pour ainsi dire, qui aurait toujours existé et existera toujours. Or, il n’est pas vrai que sunnisme et chiisme aient toujours vécu une sorte de guerre de mille ans. Ce phénomène qui embrase le Proche-Orient est là encore lié à des configurations géopolitiques qu’il faut lire et analyser. Il est vrai qu’il y a, superposées à ces configurations géopolitiques, des interprétations exclusivistes de la religion par ceux qui sont toujours prompts à taxer d’hérésie ceux qui n’ont pas la même théologie qu’eux ou la même manière de voir l’histoire de l’islam.

L’analyse géopolitique doit donc ici se doubler de la réflexion sur le pluralisme et l’acceptation que les différences sont dans l’ordre des choses puisque Dieu lui-même nous dit que c’est lui qui les a voulues, qu’elles sont autant de réfractions d’une vérité qui est une mais qui trouve des traductions plurielles. Et cela nous ramène pour finir à la tâche nécessaire, impérieuse, d’éduquer au pluralisme.

Le Soleil

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