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ENTRETIEN AVEC LE COMEDIEN IBRAHIMA MBAYE SOPE   «QUAND JE PENSE QU’ILS VONT VIVRE COMME MOI…»

De la scène à la télévision…Voilà peut-être comment il faudrait résumer le parcours de l’acteur et comédien Ibrahima Mbaye Sopé, et vous l’entendrez d’ailleurs dire pourquoi il a choisi d’avoir un pied ici, et un autre là-bas. Mais dans cet entretien, vous l’entendrez surtout dire que cette date du 27 mars, Journée mondiale du Théâtre, au-delà de son côté «convivial» et «sympathique», devrait servir à se poser les bonnes questions : où en est le théâtre sénégalais, quelle politique culturelle, et comment réconcilier le public sénégalais avec les planches. Sans parler de cette subvention qui manque au Théâtre, alors que le Cinéma a son Fopica, ou de cette question du statut de l’artiste, qui traîne dans le circuit…Dans un contexte où l’on a de plus en de jeunes passionnés de théâtre. Aujourd’hui, Ibrahima Mbaye Sopé, qui est aussi membre du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra) poursuit son aventure avec F’âme, sa compagnie de théâtre.

Que représente pour vous cette date du 27 mars, Journée mondiale du Théâtre, et à quoi sert-elle finalement ?
La Journée mondiale du Théâtre représente beaucoup pour nous même si…A quoi elle sert (rires), c’est une très bonne question : c’est un moment de sympathie, un moment de réflexion, un moment d’expression artistique, de convivialité, et un moment aussi, pour moi, de regrets, mais également un moment de diagnostic. Chaque année, on se retrouve, on se parle, on se dit réellement ce qui se passe. On essaie un peu de jauger le milieu artistique et c’est aussi, pour nous, une journée d’expression, une journée de plaisir, parce qu’on se dit voilà, il y a au moins une journée consacrée au Théâtre.
L’un des événements liés à cette fête, c’est le défilé de Sorano, avec les costumes qui ont marqué l’histoire du Théâtre, dont celui de la tragédie du roi Christophe. Quel est le côté symbolique de cette démarche, et est-ce que cela signifierait que notre théâtre regarde vers le passé ?
Non…Et pour ce 27 mars, ce ne sera pas forcément un  défilé. Il y a cette année un programme établi. Aujourd’hui (vendredi 24 mars, Ndlr), nous sommes au Centre culturel Blaise Senghor, nous sommes en train de discuter, de faire le diagnostic, autour de la transition entre les comédiens des planches et les comédiens de l’audiovisuel. C’est un point extrêmement important. A Sorano également, on a prévu des prestations artistiques, il n’y aura d’ailleurs que des prestations le matin du 27 mars, et ensuite c’est vrai, il y aura une caravane, pour montrer que c’est notre journée. On déjeune à Pikine, où on ne s’est pas donné rendez-vous que pour le plaisir de manger ensemble, pour le plaisir du ventre. Non, on a envie de partager des moments en tant que comédiens, de vivre quelque chose d’émotionnel, de se parler, de voir ensemble ce qui ne va pas, ce qu’il faut améliorer. Après Pikine, nous irons à la Maison de la Culture Douta Seck, où à partir de 19h, il y aura des spectacles, des projections de films. Il y a aussi des femmes du secteur qui seront célébrées, et ensuite on ira tous au Grand Théâtre National, à partir de 21h, pour d’autres prestations théâtrales. Je pense que nous avons cette année un programme alléchant, qui nous permettra de comprendre que c’est une véritable Journée. Mais moi, au-delà de tout cela, ce qu’il faut c’est le diagnostic: l’année dernière, où en étions-nous, et où en est cette année le théâtre sénégalais, qu’est-ce qu’il faut faire, est-ce que les maux de l’année dernière ont été réglés, est-ce que le secteur a pu bénéficier d’une politique culturelle qui permet son développement ? Je pense que c’est un élément important dont il faut tenir compte.
Il y a un public sénégalais pour le théâtre ?
Oui et non…Je disais tout à l’heure que le théâtre sénégalais souffre de la télévision. Avant, il y avait ce qu’on pouvait appeler un public spécialement théâtre, mais le Sénégalais a toujours considéré le théâtre comme un art qui nous vient d’ailleurs, un théâtre académique, où les gens parlent français. Pourquoi aller jusqu’à Sorano, payer le taxi, le carburant, payer le ticket d’entrée. Et avec les séries qui passent tous les jours à la télévision, les gens ont commencé à se demander si cela vaut encore la peine d’aller au théâtre, et donc on reste à la maison. Les gens pensent comme ça maintenant, et à partir de ce moment, c’est à nous, producteurs, diffuseurs, comédiens, acteurs culturels, de montrer une autre facette du théâtre sénégalais, en proposant d’autres thématiques aux populations, pour les inciter davantage à y aller. Quand on regarde les anniversaires de Soleil Levant, ou quand on va au théâtre, on se rend compte que les gens aiment le théâtre, mais il reste des choses à concrétiser.
On vous attribue vous-même des pièces de théâtre, inspirées de classiques de la littérature : «L’Aventure ambiguë» de Cheikh Hamidou Kane par exemple. Avez-vous pensé à les faire découvrir ou redécouvrir ?
Je dois dire que j’étais dans une compagnie de théâtre, Atelier de théâtre expérimental de Rufisque, avec Mame Birame Diouf, qui nous a initiés, et lui, il avait l’habitude de mettre en scène des pièces assez originales, parce que, au-delà de L’Aventure ambiguë, il avait mis sur scène «L’Etrange destin de Wangrin», d’Amadou Hampaté Ba, «Adja, militante du G.R.A.S.» (de Marouba Fall, Ndlr)…Et ça, c’est mêler l’utile à l’agréable, parce que la population sénégalaise a besoin de prestations de cette envergure. L’Aventure ambiguë, ou l’Etrange destin de Wangrin, au-delà de voir la pièce, donner l’envie d’aller découvrir le roman, je pense que c’est des choses extrêmement fortes, que le théâtre peut développer, et je salue donc l’œuvre de Mame Birame Diouf.
Ce sont des pièces que le public pourrait voir ?
Pour le moment, je pense que là, ils ont repris L’Aventure ambiguë, qu’ils sont en train de jouer, peut-être avec la collaboration de certaines écoles, et je pense que ce serait une bonne chose que le public puisse voir cela.
Parlez-nous de votre compagnie de théâtre…
Oui, elle s’appelle F’âme, autrement dit l’âme de la Femme. Je l’ai créée contre les violences faites aux femmes, et c’est une compagnie qui a aujourd’hui près d’une quinzaine d’années. On a eu l’occasion de représenter le Sénégal en Tunisie, aux Journées théâtrales de Carthage (Jtc), au Bénin, au Cameroun, au Mali, donc c’est une compagnie qui commence à avoir son empreinte, qui commence aussi à travailler dans le domaine du théâtre-forum, le théâtre de sensibilisation, et qui est en même temps une maison de production.
Le 8 mars dernier, vous avez d’ailleurs présenté  une pièce de théâtre sur la violence faite aux femmes. Est-ce que c’est spécifiquement lié à la Journée internationale des femmes, ou…
(Il coupe) Non non non, quand j’ai créé la compagnie F’âme, je me suis toujours dit qu’il fallait que l’on sente, derrière chacune de mes pièces, l’affection et le respect que j’ai pour les femmes, mais qu’on sente aussi que cette compagnie a été créée pour lutter contre les violences faites aux femmes. Donc d’une manière ou d’une autre, que ce soit le 8 mars, et je suis même contre, parce que la Femme ne mérite pas que cette journée : on devrait la célébrer tous les jours.
Récemment un directeur de festival burkinabé faisait remarquer qu’un pays comme le Sénégal, avec toute une tradition de théâtre, méritait d’avoir toute une série de festivals liés au théâtre…
(Il coupe) Tout à fait, tout à fait, je partage entièrement cette réflexion. On en souffre aujourd’hui. J’ai eu l’occasion d’en parler au président de la République, je lui ai dit que je déplorais que le Sénégal n’ait pas un grand festival de théâtre, un festival de renom, qui permettrait d’avoir pour festivaliers des gens qui viendront du Maroc ou du Burkina Faso, de la France, de la Belgique, du Canada. Aujourd’hui, rares sont les festivals de renom international, et ça, ça fait mal. Il y avait le Fest’Art, qui ne bougeait pas trop, parce que, à un moment donné, nous n’avions pas la subvention que l’on attendait de l’Etat, et tant que l’Etat ne prend pas en charge cette question-là, nous aurons toujours des difficultés.
Y a-t-il une différence entre l’acteur et le comédien, et à quel niveau vous situez-vous ?
Je suis les deux. On est acteur quand on parle de cinéma, de télévision, mais on est comédien quand on parle de théâtre. Donc nous on est entre les deux.
Vous disiez d’ailleurs que vous aviez un peu ici, un peu là-bas. Pourquoi?
Parce que…C’est extrêmement important aujourd’hui de se faire connaître, ça nous aide à bénéficier de certains avantages, mais notre métier ne s’arrête pas à jouer sur scène. On doit jouer sur scène, mais on doit aussi faire de la télévision, pour exister.
C’est facile de passer de l’un à l’autre ?
Pour ceux qui vont de la scène à la télévision, c’est moins grave. C’est le contraire qui est un peu difficile parfois : être à la télévision, et vouloir un jour monter sur scène. La scène demande quelques rudiments (il insiste sur chaque syllabe) : il faut savoir parler, il faut savoir respirer,  se taire sur scène, se déplacer, il faut savoir être quelqu’un, se transformer, gérer un rôle, et tout cela n’est pas gratuit, ça s’apprend.
Lors de la toute dernière édition du Fespaco, le réalisateur du film «Djambar, Sembène l’insoumis», Eric Bodoule Sosso, laissait entendre qu’il avait du mal à comprendre que quelqu’un comme Thierno Ndiaye Ndoss, magistral dans «Guelwaar», soit parti «dans la misère»…
On nous reproche souvent…On nous dit voilà, c’est la fin de la carrière, regardez dans quel état se trouve telle ou telle personne. Je pense que tout cela, c’est un problème d’organisation. Dans tous les secteurs, il y a un problème, ou il y a toujours eu des problèmes. Que l’on soit journaliste, architecte ou médecin, à un moment de sa vie, on peut mourir dans la misère. Le comédien, qui est-il pour ne pas vivre une situation pareille ? Il suffit juste que les gens s’organisent. Je donne un exemple, cet homme de Culture, ce géant du cinéma sénégalais qu’est Père Thierno Ndiaye Ndoss, il a fait plus de 100 films. Aujourd’hui, il y a des fonctionnaires qui gagnent à peu près 150.000 francs CFA par mois, un comédien peut gagner 150.000 francs CFA par jour, donc en dix jours, le salaire annuel, ou à peu près, du fonctionnaire. Il faut juste s’organiser après, voir comment faire avec le peu que l’on gagne, pour vivre comme le fonctionnaire aurait vécu en un an. Maintenant, je disais aussi que l’artiste a du mal à vivre entre deux productions, surtout quand tu dois attendre une autre production qui va arriver dans 3-4 ans, ce n’est pas possible. Donc il faut forcément que nous soyons subventionnés (il insiste sur chaque syllabe), je l’ai dit et je le redis. Aujourd’hui, le cinéma sénégalais a un milliard (le Fopica, Ndlr), qu’est-ce que le théâtre sénégalais a ? Ce n’est pas bon : il faudrait que, de la même façon que les rappeurs ont été financés…
Le Fonds des cultures urbaines…
Voilà…le Fonds des cultures urbaines (300 millions de francs CFA, un fonds qui devrait bientôt être «effectif», Ndlr)…D’accord, le cinéma nous vaut des satisfactions, avec l’Etalon de Yennenga, et d’autres prix, que le secteur est en train de gagner, mais si le théâtre n’est pas subventionné, comment pourra-t-on gagner quoi que ce soit ?
On parle beaucoup du statut de l’artiste, une vieille doléance…
Tant qu’on ne règle pas ce problème, on ne pourra se réclamer de quoi que ce soit. Il faudrait qu’on comprenne qui est qui et qui fait quoi. Je donne un exemple : en Côte d’Ivoire, pour faire de la publicité, il faut être du secteur, alors qu’aujourd’hui, tout le monde peut se présenter à un casting, et être ce qu’il veut être. Il y a même des réalisateurs et des producteurs qui préfèrent travailler avec des gens anonymes, qui ne sortent de nulle part et ce sont des choses qu’il faut régler. Et tant qu’on n’aura pas réglé cette question du statut de l’artiste, on aura toujours des problèmes à ce niveau.
Que pensez-vous de la mutuelle des acteurs culturels ? Vous y avez souscrit ?
Oui, pour moi ça peut être intéressant, parce que ça peut régler d’autres problèmes, par rapport à la prise en charge des malades, pour moi c’est un pas que l’Etat a fait, il faut le reconnaître.
Comment expliquez-vous qu’il y ait autant de jeunes passionnés de théâtre ? Le comédien Leyti Fall parle de plus 500 jeunes à Pikine…
500 jeunes c’est Arcots Banlieue, mais Arcots (Association des artistes comédiens du théâtre sénégalais, Ndlr) national a plus de 10 000 membres. Il y a d’autres associations qui sont là, et je pense qu’on ne peut que s’en réjouir. Il y a tout le temps des jeunes qui nous disent : «Grand, on veut être formés, on a besoin de ceci…». Ça fait plaisir à voir, mais moi, intérieurement, ça me fait mal, et je me dis : ils vont vivre comme moi, avoir les mêmes difficultés que moi…
C’est-à-dire ?
Ce que je veux dire, c’est qu’ils vont avoir une formation de 5 ans, devoir chercher du travail…J’ai mal quand je pense qu’il y a de plus en plus de jeunes qui s’intéressent au théâtre, et je me dis : est-ce qu’ils vont arriver à leurs fins ?
Quel a été votre parcours à vous ?
Je suis né à Rufisque, j’ai commencé à l’Atelier du théâtre expérimental de Rufisque, même si j’ai commencé le théâtre au Cem Pionnier du syndicalisme africain. Après le Bac, je suis allé à l’Ecole nationale des Arts (Ena), et après une formation de 4 ans, j’ai intégré la troupe Zénith’Art de Pape Faye, puis la compagnie Les Gueules Tapées, et j’ai créé ma propre compagnie, F’âme, avec laquelle aujourd’hui je continue mon petit bout de chemin. Après l’école, j’ai commencé à faire du théâtre à la télévision, ce qui fait que j’ai un pied ici, un pied là-bas. Ça m’a aussi permis d’évoluer sur le plan artistique, d’avoir quelque chose à gagner, sur le plan social, mais sur le plan théâtral aussi, après Les Gueules Tapées, j’ai eu à travailler avec des metteurs en scène suisses, des metteurs en scène français, et avec eux j’ai fait des créations en Europe,  au festival d’Avignon ou au festival de Limoges. Ça m’a aussi permis de faire des festivals africains, et aujourd’hui je suis membre du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra), où je représente le secteur artistique.
Comment vivez-vous cette popularité ?
Mais avec beaucoup de modestie ; il y a quelques années, on n’était rien. Avant nous, il y a eu des personnes en vogue, qui gagnaient leur vie, et qui sont en train de vivre tout à fait autre chose. Ils nous servent d’exemple, on garde la tête sur les épaules, on se dit que notre tour arrivera, ou que d’autres choses se présenteront à nous, et qu’il faudra les gérer modestement. Je ne suis pas quelqu’un qui profite de la célébrité, non, ce n’est pas ce qui nous engage.
Pourquoi Sopé ?
Sopé parce que… (Il sourit), c’est une très longue histoire : une amie très proche disait de moi : «Ibrahima, c’est mon sopé», le nom a gagné notre salle de classe, puis le lycée Abdoulaye Sadji. Et pendant ma deuxième année à l’Ecole nationale des Arts, il y avait un autre Ibrahima Mbaye, qui était en première année, et pour faire la différence, ceux qui me connaissaient m’appelaient directement Sopé. Ensuite je me suis dit : pourquoi ne pas signer Sopé, pour mes œuvres artistiques ?
Sud quotidien

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