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Exploitation sexuelle en milieu scolaire: Sexe contre bonnes notes

Human Rights Watch a présenté, hier à Dakar, son rapport «Ce n’est pas normal : Exploitation sexuelle, harcèlements et abus dans les écoles secondaires au Sénégal». Ce document dénonce des abus sexuels d’enseignants en échange de bonnes notes, d’argent pour leurs frais scolaires, de nourriture ou d’articles tels que des téléphones portables et de nouveaux vêtements.

Le rapport, rendu public hier par Human Rights Watch, a dénoncé l’exploitation sexuelle, les harcèlements et abus dans les écoles du Sénégal par les enseignants. En effet, ce rapport dénommé «Ce n’est pas normal» est basé sur des recherches menées en juin, août, octobre et novembre 2017, et en juillet 2018, dans les régions de Kolda, Sédhiou et Ziguinchor, ainsi que dans la capitale Dakar et ses environs. Pour expliquer le choix de ces localités, Human Rights Watch indique que ces régions présentent les taux de grossesse chez les adolescentes les plus élevés du pays, ainsi que des taux élevés de mariage d’enfants, et un faible taux de maintien dans l’enseignement secondaire, selon les chiffres des Nations unies et du Gouvernement. Selon le document, 37% des 731 filles interrogées ont déclaré être affectées par le harcèlement sexuel lié à l’école, et 13% ont été touchées par la pédophilie. Cette dernière inclut tout geste, attouchement ou caresse à des fins sexuelles sur des enfants de moins de 16 ans. Le document a également révélé que dans des cas signalés, les enseignants sont les premiers auteurs de ces crimes. Revenant sur les motifs de l’enquête, le document indique qu’en 2015, un organe d’experts des Nations unies sur les droits des femmes, a exprimé « une profonde préoccupation quant au niveau de violence sexuelle auquel les filles sont soumises (au Sénégal), en particulier à l’école, souvent suivie d’une grossesse précoce ». Dans un village de la région de Sédhiou, située dans le sud du Sénégal, Fanta, 23 ans, a parlé à Human Rights Watch d’une « relation » secrète qu’elle avait avec son professeur âgé de 30 ans, et qui a commencé quand elle avait 16 ans. « J’avais honte en classe … mes camarades de classe savaient que je sortais avec lui », a confié Fanta à Human Rights Watch. « Et d’autres enseignants le savaient aussi, mais ils n’ont rien dit ».

«J’ai été enceinté à 17 ans par mon enseignant »

Fanta étudie à Sédhiou. Elle s’est rendu compte qu’elle était enceinte à l’âge de 17 ans. Lorsque son père a essayé de trouver un arrangement avec l’enseignant – une mesure habituelle des familles qui veulent régler leurs problèmes discrètement pour éviter le mépris de leur village – celui-ci a nié être le père de l’enfant que Fanta attendait. Cheikh, le père de Fanta, a déclaré à Human Rights Watch : « Je lui ai dit ‘Tu as détruit l’éducation de ma fille’, mais il a tout nié. ». Même après qu’il soit devenu évident que Fanta était enceinte, l’école n’a jamais enquêté sur la question, et le principal ne l’a pas contactée. Fanta s’est sentie encore plus honteuse des dénégations du professeur : « Je me suis sentie humiliée devant mes camarades de classe ». Selon toujours le rapport, au Sénégal, les filles comme Fanta sont confrontées à des niveaux élevés de violence sexuelle et sexiste, notamment d’exploitation sexuelle, de harcèlement et d’abus de la part d’enseignants et autres responsables scolaires.  Malheureusement, ces filles ont peu d’options pour obtenir justice. Ces cas ne sont pas souvent signalés ou étudiés par les autorités scolaires. Dans certains cas, les familles préfèrent négocier avec les hommes qui rendent les filles enceintes, notamment en concluant un accord avec eux pour qu’ils apportent un soutien financier aux filles pendant la grossesse, plutôt que de demander réparation par les voies officielles. Mais dans de nombreux autres cas, ces filles n’informent pas leur famille car les tabous et la stigmatisation associés à ces grossesses sont très préjudiciables.

« Notes contre sexe »

Human Rights Watch a mené des entretiens avec 42 filles et jeunes femmes âgées de 12 à 25 ans et a mené des discussions de groupe auprès de 122 élèves du secondaire, dont la plupart ont fréquenté 14 collèges et 8 lycées dans différentes régions du pays. Human Rights Watch a constaté que certains enseignants abusaient de leur position d’autorité en harcelant sexuellement les filles et en entretenant des relations sexuelles avec elles, un grand nombre d’entre elles ayant moins de 18 ans. Les enseignants les attirent souvent avec la promesse d’argent, de bonnes notes, de nourriture ou de biens matériels comme des téléphones portables et de nouveaux vêtements. Les élèves, et dans une certaine mesure les enseignants et les membres du personnel scolaire, ont souvent qualifié cela de « relations » entre les enseignants et les élèves. Human Rights Watch estime que ce type de caractérisation minimise la gravité de ces abus, affecte leur signalement et brouille la perception par leurs auteurs de la gravité de ces abus. Bon nombre des cas documentés dans ce rapport devraient être traités et poursuivis en tant qu’exploitation sexuelle et abus sexuel d’enfants. L’exploitation sexuelle et le harcèlement par les enseignants se font de diverses manières : certains enseignants approchent leurs élèves – pendant les cours ou les activités du soir-, demandant une faveur ou réclamant leurs numéros de téléphone. Lorsque les filles refusaient les propositions des enseignants, elles pensaient que les enseignants les punissaient d’avoir rejeté leurs avances en leur attribuant des notes inférieures à celles qu’elles méritaient, en les ignorant et en ne leur permettant pas de participer aux discussions ou aux exercices en classe. Souvent, l’exploitation et le harcèlement ont duré pendant des mois, ou dans un cas des années. Les filles sont également touchées par les stéréotypes de genre et les connotations sexuelles auxquelles elles sont confrontées en classe. Certaines filles ont affirmé à Human Rights Watch que leurs enseignants utilisent un langage ou des gestes inappropriés – par exemple, décrivant le corps ou les vêtements des filles de manière sexuelle – lorsqu’ils s’adressent directement aux élèves ou font référence à d’autres élèves de leur classe. Certaines filles sont inquiètes quand elles savent qu’un enseignant fait des avances à une amie ou une camarade de classe. Lorsque ces types de harcèlement ou d’abus ont lieu, les enseignants, les parents ou même leurs camarades de classe accusent souvent les filles d’attirer l’attention inutile des enseignants ou de provoquer les enseignants avec leurs tenues.

« Ce que risque l’enseignant responsable d’abus sexuels »

Par ailleurs, le Sénégal ne dispose pas d’un code de conduite national contraignant décrivant les obligations des enseignants, des responsables scolaires et des acteurs de l’éducation vis-à-vis des élèves. Cependant, les enseignants du Sénégal, comme leurs homologues de nombreux autres pays, jurent d’adhérer à un serment éthique et professionnel non contraignant lorsqu’ils commencent leur carrière d’enseignant, s’engageant à ne jamais utiliser leur autorité sur les élèves à des fins sexuelles. Les comportements des enseignants décrits dans ce rapport constituent non seulement une violation flagrante de ces obligations professionnelles et éthiques, mais également un crime en vertu du droit sénégalais lorsque les filles ont moins de 16 ans. Le harcèlement et la coercition à des fins sexuelles et l’abus de pouvoir et d’autorité sur un enfant de moins de 18 ans par un enseignant, est passible d’une peine maximale de 10 ans. A en croire toujours le document, l’ampleur et la prévalence des abus sexuels à l’égard des élèves ne sont pas connues de manière précise ; toutefois, des recherches menées par des organisations non gouvernementales, des organismes des Nations unies ainsi que des universitaires, indiquent que la violence sexuelle et sexiste liée aux écoles, constitue un grave problème dans le système éducatif du pays. Ce rapport expose aussi la pratique peu médiatisée d’exploitation sexuelle, de harcèlement et d’abus dans le cadre de l’école, perpétrée en grande partie par des enseignants ainsi que des responsables scolaires. Toutefois, le rapport exhorte le Gouvernement du Sénégal à adopter des mesures clés pour mettre un terme à ces pratiques illégales – qui équivalent parfois également à des infractions pénales – dans ses écoles. De manière louable, poursuit le document, le Gouvernement a pris des mesures pour lutter contre la violence sexuelle et la discrimination fondée sur le genre dans les écoles, dans le cadre d’efforts plus larges visant à accroître l’accès des filles à l’enseignement secondaire et leur maintien dans ce système. En 2013, le gouvernement a adopté une stratégie solide de protection de l’enfance, qui a lancé des comités de protection de l’enfance à tous les niveaux administratifs. Avec le soutien international, le Gouvernement a également ciblé les ressources, cherchant à mettre un terme aux grossesses chez les adolescentes et à renforcer l’autonomie des filles. Bien qu’un grand nombre de ces programmes n’aient pas encore été reproduits à grande échelle, ils restent tributaires de l’appui financier des bailleurs de fonds et n’ont pas réussi à lutter contre l’exploitation sexuelle généralisée dans les écoles. Human Rights Watch appelle le Gouvernement du Sénégal à adopter une riposte nationale plus forte pour mettre fin à l’exploitation sexuelle, au harcèlement et aux abus dans les écoles.

Cheikh Moussa SARR

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