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En finir avec l’aide humanitaire (Par Alymana Bathily)

Ne faut-il pas se départir de cette vision du monde selon laquelle les pays pauvres, les pays d’Afrique en particulier, doivent dépendre du leadership à la fois des ONG du Nord et de celui des Nations Unies

Peut on désormais en toute bonne foi continuer de donner de son énergie et de ses ressources à ces organisations au nom des droits humains, de la solidarité humaine et de la justice sociale qu’elles prônent alors que dans les faits elles violent allègrement ces valeurs ainsi d’ailleurs que les lois et règlements des pays qu’elles prétendent «aider».

Car le directeur du bureau d’Oxfam à Haïti en 2010 chargé alors de coordonner «l’assistance humanitaire» à  ce pays après le séisme qui a reconnu avoir entretenu des rapports sexuels avec des prostitués, dont des mineures, n’est pas seul en cause.

Le directeur général d’Oxfam a d’ailleurs reconnu lui-même que son organisation avait en fait enregistré de « nouveaux faits d’abus et d’exploitation ». En outre la presse a fait ressortir de nombreux cas dont certains qu’Oxfam a enterré depuis plusieurs années.

Des cas aux Philippines dans la période qui a suivi le passage du typhon dévastateur de 2013, au Bangladesh et Népal entre 2009 et 2013 et récemment encore au Soudan du Sud. Dans ce dernier pays par exemple, « entre 11 et 14% des personnels sur le terrain ont été victimes ou témoins d’agressions sexuelles nous apprend Helen Evans, un ancien cadre dirigeant d’Oxfam.

Il est apparu aussi que les « abus et exploitation sexuels » ne se limitent pas à Oxfam mais ont été commis par nombre d’organisations humanitaires et d’organisations onusiennes d’assistance et de maintien de la paix à travers le monde.

Médecins Sans Frontières avoue ainsi avoir été confronté à 24 cas de «harcèlements ou abus sexuels» compte non tenus des «cas directement gérés par les équipes sur le terrain et non signalés au siège».

Le Haut Commissariat aux réfugiés dénonçait déjà en 2002 de « nombreux cas d’exploitation sexuelle d’enfants réfugiés en Afrique de l’Ouest par des travailleurs humanitaires locaux ». Les agences humanitaires et de maintien de la paix des Nations Unies en République Démocratique du Congo,  en République Centre Africaine, en Cote d’Ivoire, en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone notamment ont été accusées de «crimes sexuels».

L’Assemblée Générale plénière du 7 Septembre 2016 indiquait que 44 allégations de tels crimes impliquant du personnel des Nations Unies avaient déjà été enregistrées en 2016 et 69  l’année précédente.

D’aucuns avancent qu’à Oxfam ou à Médecins Sans Frontières, tout comme dans les missions onusiennes de maintien de la paix ce sont des individus qui sont coupables pas les organisations et que dans tout groupement humain, il y’a toujours des « brebis galeuses ». Que les comportements de quelques individus, si répréhensibles soient ils, ne doivent pas tenir le travail de longue haleine de tant de gens, dévoués corps et âmes à la cause humanitaire. Qu’il suffirait d’adopter de nouvelles dispositions pour empêcher le recrutement d’individus dont le background incite à caution et élaborer une « boite à outil » appropriée pour guider le comportement des agents sur le terrain.

Ainsi la directrice générale d’Oxfam International, Winnie Byanyima, annonçait à  la commission du développement international du Parlement britannique : «La semaine dernière, j’ai annoncé un nouveau plan d’action mondial visant à changer notre culture interne et à améliorer nos pratiques de prévention et de protection. Ce plan comprend notamment la mise en place d’une commission indépendante, l’augmentation des ressources consacrées aux équipes de prévention et de protection, et le renforcement de nos mécanismes confidentiels d’alerte.

Mais un économiste haïtien, M. Camille Chalmers dans une interview au journal en ligne AfricaTime, indique lui que le problème est plus profond. Selon lui les pays « aidés » et les ONG occidentales coexistent en fait ans des «mondes parallèles» et que celles-là « fonctionnent dans une logique d’extraterritorialité. Elles construisent leur propre territoire, leur fief, avec une logique différente du reste du pays ». Ainsi se développe même chez nombre de cadres occidentaux, un sentiment d’impunité.

Il en de même des « casques bleus », Africains et non africains, déployés dans les pays, souvent en totale déliquescence en proie à des conflits armés d’une violence extrême. Ils jouissent d’un statut particulièrement prestigieux, opèrent dans un cadre organisé au milieu du chaos, roulent dans des chars, sont équipés d’armements impressionnants et disposent de beaucoup d’argent.

Il faut considérer aussi que dans nos Etats post coloniaux, en Afrique, comme en Asie et en Amérique latine, avec la corruption morale et matérielle ambiante, en considération des valeurs du libéralisme dominant, les personnels expatriés des ONG et des missions onusiennes, avec leur autorité morale, leur 4X4 et leur salaires en euros ou en dollars, représentent des figures d’autorité et des icones culturelles irrésistibles. De ce fait elles participent à la corruption morale et l’entretiennent même.

Ne faut-il pas dès lors se départir de cette vision du monde selon laquelle les pays pauvres, les pays d’Afrique en particulier, doivent dépendre du leadership à la fois des ONG du Nord et de celui des Nations Unies ? Doit on continuer à être guidés dans la construction de la démocratie et de la citoyenneté par des autorités établies à Londres, Paris, Washington ou Amsterdam et à leur déléguer la direction des secours dans les situations de catastrophes ? Doit-on toujours faire appel au Conseil de Sécurité des Nations Unies et à ses « troupes de maintien de la paix » pour soit disant régler nos conflits armés ?

On sait pourtant maintenant que les ONG occidentales contribuent peu en réalité au développement économique et social et à la reconstruction après catastrophes des pays qui les hébergent. « Ou est passé l’argent donné après le séisme ? » demandait publiquement le président haïtien d’alors, M. Michel Martelly.

« Plus on envoie de l’aide à Haïti, plus on dirait que les choses n’avancent pas. Donc il y a quelque chose qui ne marche pas. Alors arrêtez d’envoyer de l’argent. Regardons les choses en face pour mettre en place un meilleur mécanisme pouvant apporter des résultats. » On pourrait interpeller tout autant les missions des Nations Unies en Afrique.

Du Liberia à la Cote d’Ivoire, de la Centre Afrique à la République Démocratique du Congo, si des « abus sexuels » ont été perpétrés partout, leurs contributions réelles à la paix et à la stabilité de ces pays est souvent discutable.

A quoi sert vraiment par exemple la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en République Démocratique du Congo (MONUSCO) en œuvre depuis les années 1998 avec prés de 20.000 personnes et dont le budget pour 2018-2018 dépasse le milliard de dollars (plus de 500 milliards FCFA) ?

N’est il pas temps pour les pays d’Afrique de charger leurs propres ONG et leurs propres missions de maintien de la paix de la construction démocratique et citoyenne aussi bien que de la charité sociale et de l’action humanitaire ?

abathily@seneplus.com

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