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Fodé Sylla, ancien président Sos racisme, sur la situation en Libye ‘‘Ce n’est pas quelque chose qu’on découvre’’

Enquête- Ambassadeur itinérant auprès du président de la République, l’ancien député européen et ancien président de Sos Racisme est outré par la vente de migrants subsahariens en Libye. Fodé Sylla dénonce et exhorte les dirigeants africains, européens et les Nations Unies à diligenter une enquête pour que l’opinion soit édifiée sur les contours de ce trafic d’un autre âge.

Le reportage de la chaine américaine Cnn sur la vente de Subsahariens en Libye a mis en lumière un trafic qu’on croyait révolu. Tout le monde s’est indigné et a condamné. A quoi s’attendre, après ce concert de réprobation ?

Honnêtement, on pensait que cette pratique de transformer des personnes en marchandises était révolue. Quand on est Africain, qu’on est descendant d’Africains ou qu’on est Antillais, on se bat pour la cause, pour que ça ne se reproduise plus. Il faut prendre ça très au sérieux. Je comprends parfaitement le cri du cœur d’Alpha Blondy et je salue tous ces citoyens qui ont organisé des manifestations devant les représentations diplomatiques. Ce qui se passe en Libye, ce n’est pas quelque chose qu’on découvre. Il y a 20 millions de personnes en situation similaire d’esclavage dans le monde.

En Libye, il y a ce type de ventes, deux par mois, qui peut atteindre 450 euros par personne. Les alertes émanent, depuis longtemps, d’organisations comme Amnesty International ou Human Rights Watch, que de telles pratiques sont courantes dans ce pays et dans la corne de l’Afrique. Cela fait des années qu’on n’a pas cessé de tirer sur la sonnette sur comment sont maltraités ces hommes et femmes sur les routes de l’exil.  Nous savons qu’ils y sont, parce qu’ils fuient la misère, les guerres, les persécutions, la répression politique, les bouleversements climatiques. Ils sont rançonnés, violés, séquestrés, ligotés, battus à mort, abandonnés dans le désert ou simplement tournés en esclavage.

Le reportage de la journaliste de Cnn vient tout mettre en images et en sons, et rapporte véritablement des éclairages sur qui a besoin d’un mineur grand et fort qui va pouvoir creuser, par exemple. On n’a pas besoin de faire un parallèle terrible avec notre propre histoire, pour savoir que ce qui se passe dans le désert libyen, c’est un crime contre l’humanité qui se perpétue. Je trouve bien toutes ces condamnations, mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir quelles réponses nous sommes en capacité d’apporter, parce que nous sommes tous responsables.

Quelles seraient ces réponses ?

Alpha Blondy a raison d’interpeller l’Union africaine (Ua) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Ce sont nos enfants qui meurent, nos frères et nos sœurs, et ça se passe sur le sol africain. Donc, on ne peut pas occulter la propre responsabilité qu’est la nôtre. La Libye fait partie de l’Ua, de la Ligue arabe, de l’Organisation de la coopération islamique (Oci). Je suis satisfait qu’il y ait le Sénégal parmi les gouvernements africains qui réagissent. Le président Sall a exprimé son indignation devant ces ventes aux enchères et a condamné fermement ce trafic. Le Sénégal a fait une proposition qui doit aller jusqu’au bout. Dans une dizaine de jours, va se réunir le sommet Europe-Afrique. Je pense qu’il ne peut pas avoir lieu sans qu’on ne diligente une enquête sur ce qui s’est passé en Libye. Elle ne pourra naturellement pas être du seul fait des autorités libyennes.

Elle doit impliquer l’Ua, les Nations Unies et l’Ue dont la responsabilité morale est énorme. Elle a choisi la Libye comme frontière sud de l’Europe pour empêcher que des populations ne viennent sur le Vieux continent. Ça fait longtemps que l’Ue a décidé que, lorsqu’on expulsait des migrants, on les renverrait au sud de la Libye. Ils se retrouvaient dans des camps où, souvent, ce sont les représentants officiels de l’Etat, des forces publiques qui leur font subir les supplices, les humiliations et les vexations. L’Ue, je le sais en tant qu’ancien député européen, dispose de moyens autres que de s’indigner. Les conventions de protection des Droits de l’Homme, la Charte des droits fondamentaux, beaucoup de textes contre l’esclavage moderne, etc., ne sont pas seulement pour se donner bonne conscience, mais pour qu’ils soient appliqués.

Dès lors que c’est un pays que l’Ue a choisi comme territoire-tampon pour empêcher les migrants de rejoindre l’Europe, sa responsabilité est que cette commission d’enquête joue sa part et qu’on condamne violemment ce qui s’est passé. Si nous nous retrouvons à Abidjan pour ce sommet sans trancher cette question, les peuples auront le sentiment que ce sont de gros machins qui se réunissent pour ne jamais traiter de problèmes fondamentaux et essentiels de l’humanité. Le président Sall a posé le cadre d’un débat, il y a trois ans, à Malte. C’est une bonne base pour changer de paradigme et aborder la question des flux migratoires d’une autre façon.

C’est un débat où se mêlent questions de droits humains, défaillances de politiques migratoires européennes, des politiques de développement des pays africains. Par quel bout prendre le problème ?

C’est comme avait dit le président Macky Sall à Malte. On ne peut pas avoir deux traitements différenciés sur la question des migrants. Il n’y en a pas de bons ou de mauvais. Il n’y a pas de bons qu’on va choisir des migrants, parce qu’ils sont riches, blancs, issus d’une religion catholique et, d’un seul coup, dire qu’ils sont mauvais, parce qu’il s’agit de Subsahariens, noirs et musulmans. La deuxième chose, c’est qu’aujourd’hui, le monde sans migration n’existe pas. Je rappelle aux Européens que, pendant les années de reconstruction, il y a eu des politiques incitatives pour demander aux migrants de venir participer à la construction d’un continent qui était exsangue.

Quand l’Allemagne décide de prendre un million de réfugiés, elle le fait peut-être par bonté et par charité, mais le fait, avant tout, par pragmatisme. Ses populations sont en train de vieillir. Aujourd’hui, c’est un vrai problème de payer les retraites de personnes qui ne sont plus en âge de travailler. Il fallait donc renouveler et rajeunir la population européenne pour qu’elle soit plus dynamique. Pourquoi l’Allemagne est parvenue à absorber un million, alors que la France, par exemple, n’a pas réussi à absorber les centaines de milliers qu’elle s’était fixés ? C’est une question.

Il est bien de rappeler aussi que l’essentiel des migrations se font entre pays du Sud. Ces derniers absorbent le plus grand nombre de migrants. Un autre point est la question du co-développement. Pour ce qu’on présente, comme une communauté de destins pour cette réunion à Abidjan, si on ne réussit pas à régler le problème de ces populations qui meurent dans la Méditerranée, qui sont réduites à l’esclavage en voulant traverser le Sinaï ou la Libye, je pense que c’est une partie de notre âme africaine et européenne qui meure.

Cette union n’a pas de réalité, si nous n’arrivons pas à éradiquer l’une des pires atrocités que nous connaissons. Enfin, les migrations rappellent à quel point il est nécessaire, aujourd’hui, que nous travaillons pour que les enfants africains restent sur le continent. Il faut donner à ces jeunes des raisons d’espérer par l’éducation, la formation, l’emploi, une croissance solide et inclusive. En fait, tout le monde est coupable de cette situation inique. Il n’y a pas les mauvais Européens, les bons Africains d’un côté ou les mauvais Africains et les bons Européens de l’autre.

Maintenant, il faut que l’Ua, l’Ue et les Nations Unies aillent au bout. Il faut qu’on règle, une bonne fois pour toute, cette question de l’immigration, pour ne pas nourrir le discours de l’extrême droite. Au fond, pour elle, il ne s’agit que de ça : accabler l’immigration pour qu’on vote pour des partis comme le Front national ou d’autres mouvements de plus en plus en vue. Continuer à criminaliser une population, parce qu’elle est noire ou issue de l’immigration, ne peut plus continuer à être une ligne politique. D’un autre côté, nous devons, comme l’Europe, systématiquement poser des conditions à certaines questions. Nous sommes en droit, aujourd’hui, de pouvoir dire aux pays européens que nous conditionnons nos échanges à un traitement digne de ces populations.

Les jeunes Africains qui quittent leurs pays avec argent et énergie ne sont pas exempts de reproches, non plus. Que leur dites-vous ?

Je dis aux jeunes Africains qu’il y a des conditions de vie en Europe telles qu’ils constituent une autre sorte de prolétariat quand ils migrent. Ils sont en proie à la précarité, à l’incertitude juridique, sont très mal logés, victimes de trafiquants, des marchands de sommeil. Je sais que c’est compliqué pour eux, car le peu d’argent qu’ils envoient dans leurs pays d’origine sont leur raison d’être. Mais la vérité, si on y regarde de plus près, est qu’il y a beaucoup d’autres mécanismes qui apporteraient plus à leurs pays d’origine que de ce supposé eldorado. Bien sûr que c’est à nous de les accompagner dans leurs projets. Pour chaque jeune qui veut partir, nous sommes d’abord un pays qui a un cadre.

Que les autorités essaient, avant qu’ils ne partent, de voir les possibilités d’insertion et de développement individuel. C’est à nous de trouver des alternatives pour que les jeunes n’aient pas envie de partir systématiquement. C’est à nous de trouver un cadre apaisant pour discuter avec eux. Nous devons entreprendre des tournées dans les grandes régions d’immigration africaine pour voir les familles et leur expliquer que la situation a changé. Il y avait une période où on avait besoin d’une main d’œuvre.

Aujourd’hui, s’ils y vont, ils sont en concurrence avec d’autres jeunes de pays européens comme la Roumanie, qui proposent des prestations à moindre prix. Il faut aussi qu’ils trouvent la force d’investir l’argent et l’énergie qu’ils mettent dans la migration dans leurs propres projets, localement. Un jeune homme de Casamance est venu me demander un financement de 100 mille francs Cfa, il y a deux ans. Avec cet argent, il s’est engagé dans le transport de produits comme la mangue, le ‘‘màdd’’. Quinze jours après, il avait tout revendu. Maintenant, son affaire marche bien, parce qu’il a pensé rester ici. La diaspora aussi à un rôle d’infirmation à jouer vis-à-vis de ces jeunes. On doit expliquer ce qui se passe en Europe et donner de l’espoir à la fois.

OUSMANE LAYE DIOP

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