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Forte envie d’une vie meilleure à Mandina Mancagne, 20 ans après le sanglant affrontement

Mandina Mancagne (Ziguinchor), 18 août (APS) – A la sortie ouest de Ziguinchor (sud) se dresse une impressionnante rangée de périmètres maraîchers, près de ces plateaux de rizières caractéristiques de la verdoyante Casamance, sans doute à jamais le grenier du Sénégal.
Des vergers nombreux donnent davantage de nature à ce tableau de carte postale qui fait oublier un moment les multiples secousses provoquées par l’état délabré d’une piste en latérite.
Des bassines à peine visibles portées par un groupe de femmes, des fagots de bois encombrant quelques badauds, des arbres nombreux et à l’ombre généreuse, des feuillages touffus, des bidons sur la margelle d’un puits, puis des voix féminines se font entendre.
Les habitants de Mandina Mancagne viennent à peine de se réveiller. Seuls les cris et chants de plus en plus forts des oiseaux trahissent le calme qui règne sur ce village emblématique de la mémoire du conflit casamançais, où l’armée sénégalaise a enregistré l’un de ses plus grands revers.
« La maison du chef, c’est là-bas. Juste après le puits », pointe un enfant d’une quinzaine d’années dont les chaussures en plastique mouillées au contact des herbes fraîches évoquent la vocation maraîchère du village.
La cour de la maison du chef présente un décor de lendemain de fête : des haut-parleurs accrochés à des branches d’arbre, un imposant matériel de sonorisation, une pile de chaises soigneusement rangées, un enchevêtrement de fils électriques ou encore des débits de boisson visibles un peu partout.
« Excusez-moi de l’état des lieux (…) C’était hier la fête du 15 août (Assomption, Ndlr), tous les jeunes du village s’étaient réunis chez moi (…). C’est très important de réunir les jeunes dans ces circonstances pour leur parler un peu de ce village qui a connu une histoire particulière », lance Richard Badiette, le chef du village de Mandina Mancagne, avant de tirer deux chaises et de nous inviter à nous asseoir.
Une attaque-surprise 
« L’histoire particulière » évoquée par M. Badiette n’est rien d’autre que celle de ces évènements du 19 août 1997, une tragédie jusque-là innommable pour beaucoup de militaires, un accrochage entre des éléments de la rébellion casamançaise et les forces armées sénégalaises.
Il y a 20 ans, une unité spéciale de l’armée sénégalaise, dont la mission était de déloger une bande de porteurs d’armes identifiés comme des éléments du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC, rébellion), perdait 25 de ses éléments dans l’assaut contre cette base rebelle.
Ce qui devait être une attaque-surprise a viré à la déroute, l’un des plus grands revers de l’armée sénégalaise, dont les éléments ont été piégés dans une embuscade tendue par les rebelles. Ces derniers auraient été mis au courant de cet assaut et s’y étaient préparés.
L’environnement particulier de Mandina Mancagne, un village situé à environ trois kilomètres de Ziguinchor, à une quinzaine de kilomètres de la frontière avec la Guinée-Bissau, donnait l’avantage du terrain aux rebelles.
Mandina Mancagne, c’est surtout une forêt dense traversée de temps à autre par des rizières rendant encore plus difficile l’accès au village.
« C’était un spectacle tragique. Il y avait des bruits d’obus et des crépitements d’armes tout au long de la journée, jusqu’à la nuit, avec des frappes à l’arme lourde », relevait récemment, dans un entretien avec l’APS, le journaliste Ibrahima Gassama, l’un des rares reporters à avoir couvert cet évènement.
« L’accès à l’information était difficile parce que les populations de Mandina Mancagne avaient du mal à raconter (…) ce qu’il s’était passé parce qu’elles n’avaient rien vu du tout. Elles étaient terrées chez elles et entendaient le bruit des armes », ajoutait Gassama, employé à l’époque par Sud FM, l’une des plus grandes radios privées sénégalaises.
« Au bruit des armes et au défilé des chars et des véhicules blindés s’ajoutaient d’incessants va-et-vient des ambulances. Mais à nos risques et périls, nous étions allés sur le terrain, mon collègue Mamadou Moussa Ba (aujourd’hui au service de la BBC, Ndlr), à la recherche de la bonne information », s’est souvenu Gassama, actuel directeur de la radio privée Zig FM.
Cette tragédie a engendré un « électrochoc », qui a conduit les protagonistes de la crise à chercher ailleurs que dans les armes des solutions au conflit armé déclenché il y a quelques 35 ans dans cette zone méridionale du Sénégal, selon l’historien Nouha Cissé.
« C’est un évènement tragique, qui a vu une partie de l’armée décimée, ce qui plongeait la Casamance dans la crise. Il y a eu un électrochoc qui a amené les différentes parties à une prise de conscience. Cet électrochoc a provoqué une vanité de l’affrontement pour solder le conflit », soulignait M. Cissé, un observateur du processus de paix en Casamance.
Coup de frein à l’envol économique du village

Vingt années après ce sanglant affrontement, les souvenirs restent toujours vivaces dans les esprits. « Mandina Mancagne fut un village calme, paisible, très beau, un village où il faisait bon vivre. Mais ce jour-là de l’année 1997, les populations étaient réveillées par les tirs. Elles s’étaient enfermées dans leurs chambres et terrées sous les lits. La journée a été longue… », raconte Richard Badiette, la voix empreinte d’émotion.

« C’était le sauve-qui-peut. Les gens étaient déboussolés, terrifiés. Nous avions la peur au ventre. Mais il fallait sauver les vieillards et les enfants. C’était une vraie guerre, avec le crépitement des armes, le défilé des chars et le bruit des obus. Je n’oublierai jamais ce jour », poursuit M. Badiette, vêtu d’une tenue traditionnelle mancagne.
Avant la fin de l’entretien avec l’APS, un groupe de jeunes s’amène chez le chef du village pour « terminer la fête ». En un laps de temps, un porc est sacrifié et dépoilé. La musique reprend de plus belle. Une belle ambiance de fête règne de nouveau chez les Badiette.
« J’avais à peine 12 ans lors de cet affrontement. Mais je n’en ai rien oublié », raconte Sékou Malamine Sané, dont la grande voix couvre le tube de cabo qui mettait l’ambiance.
« J’étais en classe de CE1, reprend-il, le visage grave et la barbe bien fournie. Quand nous avons entendu le grondement des obus, tout le monde a couru. Dans un mouvement de panique généralisée, je me suis dirigé vers la Guinée-Bissau, avec une partie de ma famille, d’autres sont partis à Ziguinchor. Ceux qui ne voulaient pas prendre le risque de sortir étaient sous les lits. »
Plusieurs jeunes acquiescent de la tête en même temps que le chef de village, en écoutant le témoignage du jeune Sékou Malamine Sané. Ce dernier dit regretter que cette tragédie ait été « un coup de frein » au développement de Mandina Mancagne qui, selon lui, commençait alors à prendre son « envol économique ».
« C’est un grand gâchis. Un désastre économique pour notre village qui a beaucoup de ressources, avec ses rizières, ses vergers, ses nombreuses potentialités forestières, fruitières et maraîchères. Mandina Mancagne est aussi un +melting-pot+, avec sa diversité culturelle et ses potentialités culturelles immenses non encore valorisées », poursuit M. Sané.
« Nous avons presque toutes les ethnies ici. Il y a les Mancagnes, les Diolas, les Ndiagos, les Créoles, les Socés et les Peuls. C’est un vrai +melting-pot+. Nous avons même initié des journées culturelles dénommées +Les 72 heures de Mandina Mancagne+ pour faire la promotion du village au plan culturel », souligne le chef de village.
Il signale que Mandina Mancagne s’est doté d’ »un cadre de dialogue qui réunit toutes les ethnies de tous les quartiers, dans le but de tourner la page et d’oublier cette tragédie ».
« Même les arbres ont pansé leurs plaies… »
Après l’entretien, Richard Badiette conduit le reporter de l’APS sur un sentier accidenté, qui traverse des périmètres maraîchers entourés de moustiquaires et de draps usagés et accrochés sur un enchevêtrement de bois et de palissades faits de tiges jaunies par le temps.
Ce paysage contraste avec la belle verdure qu’offre le couvert végétal en cette période d’hivernage dans cette très pluvieuse partie du pays.
Arrivés dans une maison qui ne se distingue en rien des autres à première vue, il fait appel à un homme présenté comme « un témoin » des violences de 1997. Jules Dominique Mancabou, également un conseiller du chef du village, désigne le sommet d’un baobab jouxtant sa demeure.
« Vous voyez ces grosses parties noires et cette étoffe d’écorce à la couleur noire. Ce sont des impacts de balle et de douille. Il n’y a pas longtemps, des jeunes ont ramassé des balles sous ce baobab », raconte M. Mancabou.
« Lors de ce fameux accrochage entre rebelles et militaires, les tireurs arrosaient systématiquement les arbres de balles pour voir s’il n’y avait pas de rebelles ou de militaires qui s’y cachaient. Les impacts de balle restent visibles sur de nombreux arbres. Des balles tombent encore des écorces de certains arbres. En d’autres termes, ils (les arbres) se cicatrisent », explique Jules Dominique Mancabou.
Pointant le doigt vers ces marqueurs de balle que 20 longues années n’arrivent pas à effacer, le chef de village fait dans l’ironie, dans l’espoir d’arriver à faire oublier ces évènements aux habitants de Mandina Mancagne, histoire de les voir enfin « passer à autre chose ». « Vous voyez ! Même les arbres ont pansé leurs plaies », ironise-t-il.
Tourner la page et oublier les fantômes des soldats tués
« Nous organisons des rencontres autour du curé et de l’imam pour appeler au dialogue, au pardon et à la réconciliation. Pendant 12 années, notre village a été rayé de la carte. C’est en 2005 que les gens ont commencé à revenir au bercail. Et nous sommes toujours hantés par cette tragédie », témoigne Richard Badiette, ajoutant qu’ »il est temps de tourner la page et de passer à autre chose ».
Hortense Minkette, une femme de ménage de Mandina Mancagne, a du mal à oublier le tragique affrontement entre l’armée et les rebelles, sur le sol de son village : « Nous sommes très fatigués de nous souvenir de cette histoire tragique. Elle nous hante toujours. »
« Il faut passer à autre chose », préconise-t-elle, semblant parler au nom des femmes du village, qui rêvent de développement économique.
« Nous avons besoin d’infrastructures socioéconomiques de base, de voies d’accès pour désenclaver notre village et faire écouler les légumes et fruits que nous cultivons dans nos parcelles. Le besoin immédiat et urgent pour nous, c’est la construction d’un poste de santé », note Hortense Minkette.
Vingt ans après l’évènement tragique survenu dans ce village aux nombreuses potentialités économiques, les habitants de Mandina Mancagne semblent décidés à profiter de l’ »accalmie » en Casamance, 35 années après le lancement de la rébellion menée par le MFDC.
« Nous sommes prêts à accueillir les projets de l’Etat, l’appui des pouvoirs publics et l’intervention des ONG et des personnes de bonne volonté, pour que Mandina Mancagne réussisse enfin son décollage économique », conclut Richard Badiette.
« En ce lendemain de l’Assomption, nous gardons espoir que [la Vierge] Marie est déjà montée au ciel avec toutes nos difficultés », dit-il, avant de proposer au reporter de l’APS de le « déposer » à Ziguinchor, sur sa moto, « parce qu’il est difficile de trouver un taxi » dans la zone.

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