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Le Grand oral de Serigne Bass Abdou Khadre

C’est devenu une habitude. A chaque veille du Grand Magal de Touba, Serigne Bassirou Abdou Khadre, le porte-voix du Khalife général des Mourides, se prête aux questions de L’Observateur. Un entretien de presque une heure, aux allures d’un Grand oral sur les sujets de l’heure qui interpellent la Cité de Bamba. Et sans détour aucun, Serigne Bassirou Mbacké Abdou Khadre a abordé l’actualité brûlante, avec la sérénité qu’on lui connaît. Emmitouflée dans un grand boubou Bazin de couleur immaculée, lunettes noires, assorti d’un bonnet blanc bien vissé sur la tête, le petit-fils de Khadimou Rassoul a tenu son rang, fait parler son sang. Mbacké-Mbacké et digne de l’être !

Comment faites-vous pour supporter cette lourde charge de porte-parole ?

C’est une tâche aisée. Ce qui est essentiel dans le travail de porte-parole, c’est qu’il faut toujours avoir en tête que quand on porte la parole de l’autre, on n’a plus le droit de s’exprimer selon son propre vouloir, au risque de créer des amalgames. Malheureusement, nombreux sont ceux qui méprisent cette donne. Ce qui peut vous sauver en tant que porte-parole, c’est de veiller à avoir l’onction de la personne dont vous portez la parole avant de vous exprimer, mais aussi de se limiter à ce qu’il vous demande de transmettre à la communauté. Il ne faut pas non plus transformer son rôle de porte-parole en fonds de commerce. Le porte-parole n’est pas une fonction matérielle, encore moins une arme de guerre. Me concernant, je le prends comme un moyen d’œuvrer pour Serigne Touba et non un privilège. Donc l’essentiel, c’est de toujours mesurer ce qu’on dit, en ayant à l’esprit que les paroles restent et qu’on peut un jour être rattrapé par des sorties qu’on a eu à faire dans le passé, même si l’on conçoit que la perfection n’est pas de l’œuvre humaine. Tant que ces aspects sont pris en compte dans vos déclarations, vous pouvez réussir votre mission, avec l’aide de Dieu.

Existe-t-il des contraintes liées à votre rôle de porte-parole.

Il n’y a aucune difficulté liée à mon rôle de porte-parole. De l’extérieur, on peut penser que la mission de porte-parole est parsemée d’embûches, mais c’est loin d’être le cas. Je ne suis pas le premier porte-parole de la communauté mouride, comme d’ailleurs je ne serai pas le dernier. C’est une fonction dont l’attribution incombe au Khalife général des mourides. Pour vous dire que je n’y vois aucun obstacle, bien au contraire. Je peux même me permettre de dire que je bénéficie du soutien du Tout-Puissant, en ce sens que mes prédécesseurs à ce poste ont plus enduré que moi. Le chemin a été balisé et je ne trouve aucune difficulté à être porte-parole.

Qu’est-ce qui selon vous, explique cette adhésion massive des populations à votre démarche ?

Je ne cesse de rendre grâce à Dieu. Dieu est tellement Juste qu’il ne rétribue qu’à la hauteur des intentions et des actes que l’on pose. Aussi bien pour les membres de la famille de Serigne Touba que pour les autres musulmans, je ne leur souhaite que le meilleur. Je ne veux rien de mal à qui que ce soit. Je ne pense pas avoir des ennemis. En bon croyant, je ne souhaite du mal à personne. En retour, je considère que personne ne me souhaite du mal. Ce qu’il faut rappeler et qui est important, c’est que personne ne peut déclarer qu’il n’a pas d’ennemi, mais ma force est que je ne vis pas cette notion. Parce que généralement, on peut croire que tel est votre ennemi, alors que ce n’est pas le cas, la personne en question peut méconnaitre beaucoup de vous ou se tromper d’appréciation devant une situation ou un fait.

Les opérations de déguerpissement entreprises à Touba ont indisposé plusieurs individus. Avez-vous envisagez des mesures d’accompagnement ?

Les opérations de déguerpissement, je rappelle que c’est un Ndigël du Khalife général des mourides. Il m’a réitéré la recommandation à deux reprises. Abdoul Ahad Ka en est un témoin. D’ailleurs, ce n’est pas une première à Touba. Cheikh Mouhamad Fadel, lorsqu’il a entrepris le lotissement de Touba, c’était dans un contexte difficile. Il avait donné l’ordre à Cheikh Gaïndé Fatma de poursuivre les travaux. Serigne Abdoul Ahad et Serigne Saliou avaient réitéré cette recommandation. D’ailleurs, Serigne Saliou m’avait dit un jour que qu’il ne souhaitait pas qu’on touche à la réserve foncière. Parce que même si toutes les réserves étaient remises aux populations, cela ne pourrait pas régler le problème. Je rappelle que concernant cette mesure de déguerpissement, Serigne Saliou avait dit aux membres de la famille de Serigne Touba : si vous n’exécutez pas mes ordres, d’autres le feront à votre place. Pour vous dire que le marabout ne veut pas que les gens éprouvent des difficultés. Mais ce qu’il faut saluer dans cette mesure du khalife, c’est que presque tout le monde l’a respectée.

Des mesures d’accompagnement sont elles envisagées pour les déguerpis?

A ces déguerpis, je rappelle la déclaration de Serigne Abdoul Ahad, qui avait dit en son temps aux déguerpis de Ocass : «Ce que je suis en train de faire sera bénéfique pour vous. » Pour vous dire que les déguerpis seront recasés dans les différents marchés. Le gouvernement a aussi promis de nous construire trois autres marchés. Nous avons instruit le sous-préfet de prendre toutes les dispositions utiles dans ce sens.

Ne pensez-vous pas que Touba, sur le plan économique, doit trouver des moyens pour faire face à la demande sociale?

Nous en sommes conscients. Pour le manque d’emploi, le projet économique a été créé et confié à Serigne Mouhamadou Badawi. Il sera implanté au niveau de la Zone franche industrielle. Cette Zone franche industrielle qui avait quelques problèmes qui sont aujourd’hui derrière nous, sera une opportunité de créations d’emplois, parce que nous ne perdons pas de vue que le commerce est la principale activité à Touba et que beaucoup de personnes n’ont pas d’emploi. Et nous ne cessons de rappeler à l’Etat du Sénégal la nécessite de créer des emplois

Evoquons les risques sanitaires qui guettent les populations, avec les médicaments de la rue à Touba. Ne pensez-vous pas que des mesures doivent être prises pour stopper le phénomène ?

Sur les dépôts de pharmacie, je dois juste rappeler que les propriétaires ne sont pas que des Mbacké-Mbacké. La plupart des dépôts appartiennent à d’autres personnes. Nous en sommes conscients et de concert avec la commune et les autorités étatiques, nous sommes en train de chercher des pistes de solutions idoines à cette affaire. Parce qu’on ne peut pas se lever un beau jour et demander à ces milliers de vendeurs de baisser pavillon, sans au préalable avoir toutes les informations nécessaires.

Sur le plan de la sécurité, Touba était ces temps-ci secouée par des séries d’agressions…

Sur le plan sécuritaire, nous rendons grâce à Dieu. Je dois même vous avouer que beaucoup de choses ont été faites dans ce sens. Il y a de cela trois ans, la ville était confrontée à un réel problème de sécurité. Si vous vous rappelez bien, Touba dispose d’une brigade de gendarmerie depuis le magistère de Serigne Abdou Lahat. Mais avec l’accroissement de la ville, Serigne Saliou y a implanté le commissariat de police et tout dernièrement, l’escadron de la gendarmerie sous le règne de Serigne Sidy Mokhtar Mbacké. L’effectif de la police a été certes réduit, du fait des affectations, mais aujourd’hui tout est rentré dans l’ordre, les policiers sont en nombre suffisant et veillent comme il se doit sur la sécurité des personnes et de leurs biens

D’aucuns fustigent les nombreuses interventions qui empêchent souvent les forces de sécurité de faire correctement leur travail. Qu’en est-il ?

Sur les interventions, même l’Islam l’autorise, mais ce n’est pas sur toutes les affaires que nous intervenons. Il faut savoir que ces gens pour lesquels nous faisons des interventions sont des talibés de Serigne Touba, qui croient en nous et espèrent tout de nous. Donc si certains d’entre eux commettent des fautes par erreur, nous pouvons bien mener des interventions. Par contre, il y a des fautes graves pour lesquelles le marabout ne fera jamais d’intervention.

Pour le Magal de cette année, est-ce qu’on peut s’attendre à des innovations?

Des innovations, il y en aura. Cette année, l’innovation majeure, c’est la lecture du Saint Coran, débutée depuis le 1er Safar sous la conduit de Serigne Mame Mor Mbacké Ibn Serigne Fallou. Il y a eu la nuit des Khassidas sous la houlette de Serigne Amsatou Mbacké Sohibou. Serigne Mountakha Bassirou Mbacké a présidé toutes ces activités.

Arrêtons-nous un instant sur le rôle important que Serigne Sidy Mokhtar a joué dans l’union entre les musulmans

Serigne Sidy Moctar Mbacké, dès son accession au Khalifat, s’est mis à revivifier un appel à l’unité des musulmans prôné par Serigne Touba. C’est ainsi que vous avez vu ses relations avec les autres confréries. Il est dans le même sillage que ses illustres prédécesseurs. Son seul credo, c’est l’unité des musulmans. Et ca fait partie des faits saillants de son Khalifat. Mais en le faisant, il n’a fait que suivre les pas de ses prédécesseurs. Tout de même, il a eu l’assistance de Serigne Touba dans cette mission ce qui lui vaut aujourd’hui tout ce succès.

Vos rapports avec Serigne Abdou Aziz Sy Al Amine

Avec le décès de Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine, c’est tout le

Sénégal qui perd un pilier important. Serigne Abdou était un homme bien, ouvert d’esprit et très magnanime. Il était très aimé de Serigne Sidy Moctar. Nos relations dépassaient le cadre de mon rôle de porte-parole. Nous étions tellement complices qu’il avait dit à sa famille de m’accorder respect et estime. D’ailleurs, nos relations étaient empreintes de cordialité et de respect mutuel. Lorsqu’on m’a annoncé son décès, j’ai éprouvé une grande peine. D’ailleurs, je réponds très rarement au téléphone, mais avec sa famille, nous sommes régulièrement en contact.

Face aux nouvelles technologies et les dérives allant avec, que conseillez-vous aux populations ?

Les nouveautés vont avec la marche du monde. C’est sous cet angle qu’il faut le mettre. J’ose croire que ça ne sera pas facile de l’interdire de manière formelle. Parce que les nouvelles technologies ont aussi un côté salutaire. Mais, lorsque les gens seront conscients des dérives qu’elles pourraient engendrer, ils les utiliseront avec plus de responsabilité. La liberté est une bonne chose, mais ne veut pas dire faire tout ce qu’on veut et quand on le veut. D’ailleurs, la liberté est fondamentale pour tout être humain, mais elle a des limites, surtout pour le musulman, dont la vie est régie par la Charia. Les nouvelles technologies ne doivent pas être transformées en outils de règlement de comptes. On ne doit pas en abuser. J’ai l’intime conviction qu’il arrivera un moment où les gens constateront que l’Internet crée beaucoup de problèmes et changeront de comportement.

Quelle appréciation faites-vous de la gestion de Macky Sall à la tête du pays?

Ce serait difficile d’évaluer de manière générale le travail du Président Macky Sall à la tête du pays. Mais, à mon humble, il est en train de bien le gérer, même si l’œuvre humaine n’est jamais parfaite. Cela ne nous empêche de lui demander de redoubler d’efforts pour de meilleurs résultats. Je déduis des échanges que nous entretenons souvent qu’il met toujours en avant les intérêts des populations. Il s’évertue à satisfaire les populations et c’est encourageant. Ce que je dis là, relève d’une intime conviction, parce que nous autres descendants de Serigne Touba, ne pouvons attendre quoi que ce soit de quelqu’un, fut-il président de la République ou Roi, parce que nous avons presque tout. Je ne suis pas politicien et je ne veux pas le devenir.

Que répondez-vous à ceux qui pensent que le Ndigueul politique n’est plus de mise ?

Je ne fais que réitérer ce que j’avais dit à la veille des dernières élections. Le Khalife général, lorsque des gens sont allés le voir en 2012, pour qu’il fasse une déclaration de soutien à tel ou tel candidat, avait clairement dit qu’il n’a aucun choix et n’a pas Ndigueul à faire. Toutefois, ceux qui doutent qu’un Ndigueul politique n’est plus de mise, ne sont pas des mourides. Un Ndigueul est du ressort exclusif du khalife général. Serigne Saliou n’avait cessé de rappeler qu’il n’avait pas encore reçu Ndigueul de soutenir quelqu’un en politique, mais le jour où il jugerait de son opportunité, le ferait et à ce moment, tous les talibés l’exécuteraient. C’est dans cette logique tracée par ses prédécesseurs que s’inscrit Serigne Sidy Mokhtar Mbacké.

«Que ce soit le Président Abdoulaye Wade ou le Président Macky Sall»

C’était la Une de L’Obs du lundi 30 octobre dernier. Interrogé, au cours de cette même interview, sur le rôle de Touba dans la recherche de solution au différend Wade-Macky, la voix de Touba répondait ceci : «Que ce soit le Président Abdoulaye Wade ou le Président Macky Sall, chacun entretient des rapports particuliers avec Touba. Nous ne sommes pas de ces gens qui passent sous silence des actions d’autrui. Me Abdoulaye Wade entretient de bonnes relations avec la communauté mouride, c’est un secret de polichinelle. Il est un fervent talibé de Serigne Touba, qui accorde une grande considération à Touba. Il a fait ce qu’il devait faire, nous prions pour que le Tout-Puissant l’assiste et lui accorde une longue vie pleine de santé. Quant au Président Macky Sall, nous savons que depuis qu’il est à la tête du pays, il n’a jamais cessé de réclamer son appartenance à la communauté mouride. Il a déclaré à haute et intelligible voix, qu’il est un talibé mouride. Le statut de talibé requiert soumission et reconnaissance et il a toujours respecté ces deux principes fondamentaux. Et comme tout talibé, il s’agenouille à chaque occasion et donne son «adiya» chaque fois que de besoin au marabout. Il a revendiqué devant le khalife, son appartenance à la communauté mouride et l’a toujours reconnu comme étant son marabout et je crois que c’est ce qui est essentiel. Il voue un intérêt particulier aux recommandations du Khalife. Donc, en tant que porte-parole de la grande famille mouride, je ne peux que prier, du fond du cœur, pour leurs retrouvailles. L’aspect politique ne me préoccupe guère dans cette affaire, mais c’est la paix qui n’a pas de prix, qui reste ma préoccupation primordiale. C’est aussi la préoccupation du khalife général des Mourides, Serigne Sidy Mokhtar Mbacké. Il a à chaque occasion, insisté sur ces retrouvailles entre Me Wade et le Président Sall. Je suis témoin du jour où il a invité Me Abdoulaye Wade à œuvrer dans le sens de retrouver Macky Sall, comme d’ailleurs il l’a fait aussi avec le Président Macky Sall. Le reste, nous le laissons entre les mains de Dieu. Nous osons croire que leurs retrouvailles sont dans l’intérêt de tout le Sénégal et c’est pour cette raison que nous nous y attelons. Pour l’appel au dialogue lancé par le Président Macky Sall, je n’ai pas grand-chose à en dire. Il revient aux deux parties, celle qui appelle et celle qui doit répondre, de juger de l’opportunité ou non de sa tenue. Mais en tout état de cause, le dialogue reste fondamental. Il revient donc aux forces impliquées de fonder ce dialogue sur la vérité, en privilégiant tout de même l’intérêt général.»

L’OBS

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