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Ibra Awa Ka, Acteur de la 2e guerre mondiale de 39-45-GRANDEUR ET MISÈRE D’UN ANCIEN COMBATTANT OUBLIÉ PAR SA PATRIE

Agé de 94 ans et ancien combattant ayant pris part à la 2e guerre mondiale de 1939-1945, Ibra Awa Ka n’a pas reçu jusqu’à présent aucune indemnisation de la part des autorités étatiques. Ayant servi la France par le biais de son pays-la colonie française du Sénégal-, il réclame justice, au moment où ses compagnons d’armes sont rentrés dans leurs fonds.

Une lampe-tempête dans un coin, un matelas posé à même le sol dans sa case nichée à l’extrême gauche de sa concession. Tel est le décor sommaire où est maintenant retranché l’ancien combattant Ibra Awa Ka. Nous sommes à Dendiély, un hameau situé à six kilomètres au nord de Dahra.

La piste latritique menant vers Yang Yang et Mbeuleukhé déverse sa poussière rouge sur les habitats épars. Le « jom galle  » ou chef de famille Ibra Awa Ka nous reçoit dans sa vaste concession. Le patriarche peul qui avait vaillamment défendu les couleurs de la France et des Alliés, lors la 2ème guerre mondiale, ne se laisse pas aller. Malgré ce cadre austère, le vieux soldat est toujours fringant et alerte. Bon pied, bon œil, il se maintient. Du moins physiquement. Gratté le vernis de ses souvenirs intacts, son moral est au plus bas. Car, il a le cœur lourd, très lourd. Récit de guerre d’un ancien combattant. Au garde à vous !

Comment le petit berger peul est devenu le soldat matricule 5816 

Né en 1922 à Dendièly-Namas situé dans la commune de Thiamène-Pass dans le département de Linguère, Ibra Awa Ka alias Ibrahima y a aussi vécu son enfance. Lorsque l’appel de la République français a sonné, Ibra avait 19 ans. Sa seule occupation journalière était de faire paître le bétail familial. Très comique, il se rappelle de ce fameux jour, lorsque Sidy Alboury Ndiaye, le chef supérieur de la Province d’alors de Pass-Bakhal, un ami intime de son père ordonna à tous les chefs de famille qui vivaient dans sa circonscription de faire enrôler au cercle de Linguère les enfants en âge d’être recrutés.

« Mon père m’envoyait très souvent à la cour du prince qui s’était familiarisé à moi ». Sans hésiter, son père l’a désigné, laissant ses frères aînés. « A notre arrivée, dit-il, nous étions presque une centaine de conscrits. Nous passâmes vite la visite médicale. J’ai été recalé, parce que j’étais trop maigre. Mais, le chef de canton a « enjoint à mon père de me surveiller de près, d’être aux petits soins avec moi et de m’épargner les travaux à risques, parce que l’année suivante, j’atteindrai l’âge fixé ».

« Le 18 octobre 1944, je fus enrôlé. Ce fut le départ pour le plus long trajet de ma vie, le plus incertain. » Et I.A.KA de poursuivre : « Je n’avais même pas subi les tests qui duraient 8 longs jours ».

Ragaillardi par notre présence, le tirailleur sénégalais, qui garde toujours par de vers lui son livret du combattant immatriculé 5816, nous narre le long parcours. « Un soir, nous fûmes entassés dans les wagons pour le trajet Linguère-Dahra-Louga. C’était un train à charbon. Il faisait tellement chaud. Avec un bruit effrayant, le train laissait dans son sillage une haute et épaisse colonne de fumée noire. Le convoi signalait son arrivée avec panache. Fréquemment, le conducteur s’arrêtait. On nous ordonnait très souvent d’aller chercher du bois mort. On y mettait beaucoup de bois mort pour faire fonctionner la locomotive », raconte le vieux soldat comme si c’était hier. « Ah, la belle époque ! Il suffisait de se baisser à dix pas des rails pour ramasser du bois de chauffe sans besoin de coupe-coupe.

Que la nature était généreuse ! », semble se désoler Ibra Awa Ka.

« Le massacre de Thiaroye a eu lieu le 1er décembre 1944, à 6h du matin » 

Il continue à feuilleter son album de souvenirs. « Arrivée à la gare de Louga, en début de soirée, la troupe fut répartie en deux contingents. L’un ralliait Saint-Louis, la capitale de l’Afrique occidentale française (AOF) et l’autre, le mien, prenait la direction de Dakar. Le contingent avait établi sa base aux Mamelles, puis au fameux camp de Thiaroye. On nous avait formés pendant 6 mois. » Puis, il ouvre une page sombre et douloureuse de l’histoire des tirailleurs sénégalais.

Avec émotion, il évoque le drame : « Le massacre de Thiaroye 44 (le 1er décembre 1944) s’est produit sous nos yeux. Le bombardement a eu lieu à 6 heures du matin. De passage au camp, nous aperçûmes des corps gisant dans une mare de sang. Lorsque nous voulûmes regarder la scène horrible de plus près, les chefs nous sommèrent de quitter les lieux sans explication », se remémore-t-il. « Mais ce qui était paradoxal, assure l’ancien combattant, c’est qu’aucun d’entre nous n’a su qu’ils (leurs compagnons d’armes sous les ordres de l’état-major de la métropole française) avaient tué nos parents africains qui avaient le tort de réclamer leur dû. Anéantis pour une cause si noble. Parce que nous étions très jeunes et aussi, c’était véritablement l’armée, la Grande Muette. » Pour quelqu’un qui allait en guerre, ajoute-t-il : « pire augure ne pouvait être trouvé. Nous étions avertis et de quelle manière ! »

Du port de Dakar aux docks de Marseille 

« Plus tard, nous avions pris le bateau, depuis le port de Dakar, pour être convoyés à Marseille avec escale au Maroc ». Les fameux paquebots Dakar-Marseille qui faisaient un mois en mer. « Une double première pour le jeune djolof-djolof qui n’avait pataugé que dans les « seno » (mares, marigots). Voir la mer ! Voyager en bateau ! A mes yeux, c’était une immense chose métallique qui voguait sur les flots bien différente du train que je côtoyais à la gare ferroviaire de Dahra … » C’est ainsi que le jeune soldat presque centenaire maintenant, a fait le long trajet qui n’a pas été de tout repos pour aboutir au port de Maroc. Il a toujours dans sa mémoire Marseille qui, selon ses impressions, « ressemble à la ville de Rufisque » durant la guerre.

« On avait vu Léopold Sédar Senghor… qui était prisonnier de guerre » 

Le débarquement à Marseille fut synonyme de lendemains incertains, avec l’angoisse existentielle. Mais le plus dur, c’était sans doute le froid des hivers monstrueux des années 40 qui régnait en France. Difficile à affronter pour un berger du Ferlo, habitué à la canicule. Le tout jeune soldat était envoyé sur le front. Rentrera ou ne rentrera pas ? « Affecté d’abord au détachement de renfort numéro 32, il a fait les batailles de la forêt de Draguignan, puis les campagnes de Toulon et de Nîmes gare. »

Outre les fronts, il a eu à s’occuper personnellement « des sépultures de 10 de ses compagnons noirs dont des casamançais et un tirailleur de Bambey » tombés sur le champ d’honneur. Après l’armistice, il a été notamment « gardien de prisonniers de guerre, à partir du 23 Avril 1945 jusqu’au 18 octobre 1947 », date à laquelle il a été libéré, à l’issue de son congé. Les classes 42 et 43, qui ont défendu bec et ongle la France au péril de leur vie, pour beaucoup d’entre eux furent rassemblés pour le retour à Dakar via le port de Marrakech au Maroc.

Le vieil homme qui garde l’intégralité de ses souvenirs parle avec fierté et honneur de sa vie en caserne, joignant le geste à la parole. « Lorsqu’un chef militaire tonnait 5816, je répondais par présent et je saluais raide comme un piquet », dit-il. Parfois, il mime les détonations des obus et autres grenades qui résonnent encore dans sa tête.

Il renchérit : « vous savez qu’on avait vu Léopold Sédar Senghor et un certain Macoumba Dia qui étaient tous des prisonniers de guerre » (des Allemands). « C’était un honneur incommensurable d’aller défendre la France que beaucoup de nos semblables n’ont pas eu. Beaucoup d’appelés à la conscription, mais peu d’élus à la guerre », raconte-t-il après près de trois quarts de siècle (71 ans) de recul. Toute une vie.

Cri du cœur d’un héros 

Pourtant, le dernier ancien combattant du Sénégal connu, après Faye décédé récemment, qui a participé à la guerre 39-45, n’a reçu aucun centime de la France, encore moins du Sénégal. Renversant ! Aujourd’hui Ibra Awa Ka, un vieux de la vieille est entouré de sa tribu : enfants, petits-fils et arrières-petits-fils. Il vit d’agriculture et d’élevage. Il s’est résigné à son triste sort de… guerre lasse. Le cœur gros, il vide son chargeur. Il y a plusieurs années, il s’était « présenté auprès du consulat de France au Sénégal pour le dépôt de son livret » de tirailleur qui donne droit à la pension de retraite d’ancien combattant. Au cours de ses démarches, il rencontra un certain « Monsieur Pénié et lui remit (ses) dossiers d’indemnisation », mais jusqu’à présent, il peine à rentrer de son droit.

Blotti dans sa case, au cœur de son Djolof natal, l’un des sauveurs du pays de De Gaulle tarde à être reconnu. Pis, il est passé à l’anonymat absolu, oublié qu’il est par les autorités locales et nationales. Seule la maréchaussée de Dahra lui accorde les honneurs dus à son rang. Pas une décoration. Pas même une invitation à défilé. Ni une visite de courtoisie. Encore moins une pension de retraite. Il interpelle les autorités, notamment le ministre de la Défense, le ministre des Affaires étrangères et l’ambassade de la France au Sénégal, bref toutes les autorités concernées pour que justice lui soit rendu. Repos matricule 5816 !

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