Industrie et Emergence au Sénégal (Par Dr Omar Ndiaye)

L’économie sénégalaise est caractérisée par l’étroitesse de sa base de production avec un fort déséquilibre entre les secteurs porteurs de sa croissance tirée à près de 60% par les télécommunications et les services financiers. Un tel déséquilibre est source de vulnérabilité en cas de chocs endogènes ou exogènes dans le secteur des services et fait du Sénégal une économie peu diversifiée. C’est pourquoi, dans le Plan Sénégal Emergent (PSE), l’industrie est identifiée comme source majeure de croissance inclusive, durable, de satisfaction des besoins essentiels de la population et de la demande locale en biens de consommation intermédiaire, de progression et de diversification des exportations, de transformation structurelle de l’économie. Le sous-secteur des mines est particulièrement ciblé aux fins d’accroître sensiblement la contribution du secteur secondaire à la création de richesses. Avec le PSE, des réalisations et actions d’envergure sont enregistrées ou projetées dans l’industrie, objet dans le passé de politiques inefficaces.

Etat des lieux de l’industrie au Sénégal
L’industrie, ou secteur secondaire, désigne à la fois les activités de transformation visant à produire les biens manufacturés, mais aussi les activités d’extraction de produits miniers (parfois classées sans le secteur primaire), celles de la construction dans le bâtiment, les travaux publics comme l’eau et l’électricité. Parmi ces quatre types d’activité, les industries manufacturières sont les plus dynamiques et occupent une place déterminante dans l’industrialisation d’un pays.
L’industrialisation a des effets économiques évidents : hausse des niveaux de vie, diversité accrue des modes de vie, remède contre le sous-emploi, meilleure stabilité des recettes d’exportation, entre autres.
L’industrie sénégalaise est dominée par l’agro-industrie pour transformer arachide, canne à sucre, riz, coton, lait, sucre, cuirs et peau, produits halieutiques, fruits, légumes, autres produits de l’agriculture puis par les mines, le textile, les cimenteries et les produits chimiques (production d’acide phosphorique et d’engrais à partir du phosphate, raffinage du pétrole).
Autres industries : centrales électriques, bâtiments et travaux publics, fabrication de machines, matériaux de construction, fabrication de produits en caoutchouc, de tabac, de la farine, conserveries de poisson, captage et traitement de l’eau, métallurgie.

Principales ressources minières du Sénégal: phosphate, or, calcaire, fer, zircon, ilménite, pétrole, gaz, attapulgite, uranium.
Autres ressources minières : sables extra siliceux, marbre, cuivre, étain, molybdène, lithium, nickel, platine, chrome, colombo-tantalite, diatomites.
Caractéristiques : faible productivité et compétitivité, part modeste dans le PIB comparée aux services, faible poids dans les exportations totales, exportations très limitées de produits manufacturés, création insuffisante d’emplois, faiblesse du tissu de production et forte concentration à Dakar, production peu diversifiée, vulnérabilité aux chocs extérieurs, capital étranger dominant avec les sociétés françaises notamment.

Difficultés du secteur : inadéquation de l’offre et du coût de l’énergie à la croissance et à la compétitivité de l’industrie, étroitesse du marché, climat des affaires pas encore attractif malgré les progrès notés, vétusté des équipements industriels, coût des importations de produits agroindustriels, accès difficile pour le financement des PME/PMI, coût élevé des transports tant intérieur qu’extérieur,  problèmes fonciers, concurrence des importations, fraude, insuffisance de la main-d’œuvre qualifiée, coût de la main d’œuvre qualifiée, poids de la fiscalité, faible diversification de l’offre bancaire, insuffisance dans la coordination des mesures de soutien et d’assistance technique aux PME/PMI.

Opportunités: position stratégique et stabilité politique du Sénégal, accès aux marchés élargis de l’UEMOA et de la CEDEAO, existence de plusieurs programmes d’infrastructures et d’équipements structurants, mise en place d’un programme de mise à niveau des entreprises, amélioration progressive du cadre fiscal, du crédit-bail et du capital-risque.
Les politiques industrielles de 1960 à 2013
Les politiques industrielles peuvent être classées selon des critères dichotomiques assez simples. Tout d’abord, dans leurs relations avec l’extérieur, la distinction peut être faite entre les politiques ouvertes et celles qui recherchent la protection du marché intérieur ; ensuite entre les politiques acceptant la dépendance des secteurs industriels modernes vis-à-vis du capital étranger et celles qui visent l’indépendance la plus élevée possible.
L’analyse des données statistiques globales entre 1960 et 2013 fait apparaître deux périodes dans l’évolution des politiques industrielles au Sénégal : 1960-1979 et 1980-2013.
Période 1960-1979
C’est la période de pré-réforme caractérisée par une politique économique d’expansion. Les dirigeants sénégalais ont très tôt opté pour un « socialisme africain » qui amènera l’Etat à assumer des tâches de développement de plus en plus nombreuses. La planification est le mode principal de régulation.
Un keynésianisme mal digéré, ponctué par des hymnes au socialisme, a été tout au long de cette période le levier de la politique économique.
C’est un véritable capitalisme d’Etat qui se développe, caractérisé par l’importance des prises de participation publiques dans tous les secteurs de l’activité économique.
Tout en acceptant le capital étranger, le Sénégal s’est lancé dans une politique tournée vers l’intérieur. Ainsi, l’industrialisation par substitution d’importations (ISI) est instituée, avec le développement par l’Etat d’une industrie de transformation des produits agricoles, huileries essentiellement. Des monopoles publics sont alors observés dans les huileries, les industries liées au coton et au riz.
Les résultats de l’ISI sont marqués par l’échec, illustré notamment par la compétitivité déclinante de l’économie sénégalaise. L’industrie a bénéficié d’une protection par des mesures tarifaires et non-tarifaires. Cela a débouché sur une part prépondérante dans le PIB du secteur protégé produisant essentiellement pour le marché intérieur en croissance relativement faible par rapport au reste du monde.
Autres marqueurs de la contreperformance de l’industrie : baisse du revenu par tête au rythme annuel moyen de -0,6 %, faiblesse de la croissance du PIB chiffrée à 2,2 % en moyenne, de la formation brute de capital fixe, de la productivité du travail et de l’investissement.
En ce qui concerne les importations, elles n’ont cessé d’augmenter en dépit des politiques d’industrialisation visant à diminuer progressivement voire à remplacer les dépenses d’importation et à retrouver l’équilibre de la balance commerciale. Ces importations ont commencé à exploser à partir de 1977 s’élevant en moyenne à 521 millions de dollars US contre 497,8 pour les exportations durant la période 1965/1979
Des déséquilibres économiques, financiers et monétaires sont alors apparus, accentués par la sécheresse de 1970, 1972, 1973 et le choc pétrolier de 1973, et ont conduit à des réformes structurelles.
Période 1980-2013
Les années 1980 et suivantes sont marquées par les réformes structurelles, compatibles avec la politique du libéralisme économique.
Les instruments de politique économique préconisés par le FMI et la Banque Mondiale visent alors essentiellement à assurer la flexibilité de l’économie, à briser les rentes et à faire émerger les acteurs innovants, par deux voies : la stabilisation et l’ajustement.
Le rôle de l’Etat devient essentiellement catalyseur pour pousser les entreprises à avoir des ambitions plus fortes et à viser des niveaux de performances plus élevés. L’Etat se doit de créer et de favoriser un environnement dans lequel l’esprit d’entreprise se renouvelle perpétuellement, des richesses nouvelles et des emplois substantiels et rémunérateurs se créent.
Le recours au capital étranger, la politique tournée vers l’intérieur, l’industrialisation par substitution d’importations (ISI), restent en vigueur.
Mais à partir de 1986, le Sénégal privilégie l’ouverture sur l’extérieur en cherchant à développer et à diversifier ses exportations.
C’est dans ce contexte que le Sénégal a élaboré et mis en œuvre la nouvelle politique industrielle (NPI) initiée en février 1986, la politique de redéploiement industriel (PRI) en juillet 2004 puis d’autres variantes de la PRI.
Ces politiques n’ont ni réduit les importations ni augmenté les exportations. Elles ont abouti à l’échec des privatisations et à des coûts comparatifs élevés du Sénégal faute d’insertion nette dans la division internationale du travail et de choix pertinents d’industrialisation.

La politique industrielle du PSE
Le PSE, mis en œuvre depuis 2014, s’inspire des paradigmes néo structuraliste et post keynésien dans son approche du développement.
Le paradigme néo structuraliste renseigne sur la nécessité d’accumuler l’épargne nécessaire pour financer l’investissement interne ; et sur le plan externe, il s’agit de trouver les ressources nécessaires pour financer le déficit de la balance des paiements.
Le paradigme post keynésien associe le sous développement au manque d’investissements tant publics que privés dont la cause première est l’insuffisance de la demande effective. La solution à la pauvreté des pays africains est de ce fait la relance budgétaire.
Dès lors, la politique industrielle du PSE est axée sur l’ouverture, avec une nette insertion à l’économie mondiale, sans protection du marché intérieur, et le recours au capital national et au capital étranger ainsi qu’aux investissements publics.
Objectifs principaux de la politique industrielle du PSE pour satisfaire pleinement la demande nationale et étrangère:
– Augmenter la valeur ajoutée, la contribution de l’industrie à la croissance réelle PIB.
– Accroître et diversifier sensiblement les exportations. Diminuer les importations.
– Créer un cadre macroéconomique favorable avec des réformes relatives notamment à l’environnement des affaires, l’énergie, l’accès au crédit des petites et moyennes industries (PMI) et entreprises (PME).
– Faire du Sénégal un hub logistique et industriel régional.
– Développer 3 plateformes industrielles intégrées visant notamment l’agroalimentaire, le textile et les matériaux de construction.
La Zone Économique Spéciale de Diamniadio constituera une plate-forme multifonctionnelle pour l’essentiel des activités productrices de revenus (industrie, artisanat, confection, équipements, infrastructures, etc.).

– Créer un pôle manufacturier à haute valeur ajoutée.
Sont ciblées : des industries d’assemblage (produits blancs en électronique, chantiers navals pour la production de bateaux de pêche, câblage automobile, ferroviaire ou aéronautique) ou des industries de transformation (sidérurgie).

– Cibler particulièrement l’industrie minière au vu de son énorme potentiel de croissance.
– Diversifier les partenaires, comme avec la Chine. Ce pays est engagé dans la recherche de matières premières pour soutenir sa croissance, cherche à délocaliser une partie de son appareil industriel pour raison de compétitivité d’où concurrence, profitable au Sénégal, avec les partenaires du monde développé notamment la France, l’Union Européenne, les Etats-Unis.

Réalisations, actions et projets du PSE :
– Valeur ajoutée de l’industrie en pourcentage du PIB selon la Banque Mondiale :
2015 : 24,0% ; 2014 : 23,5% ; 2013 : 23,8%.
La valeur ajoutée de l’industrie est de 24,0% en 2015, un taux supérieur à la moyenne de la valeur ajoutée de l’industrie en pourcentage du PIB dans la période 2009-2011.
En 2015, l’industrie a mieux contribué à la création de richesses comparativement à 2013 et 2014 grâce aux bons résultats des industries chimiques, de la compagnie sucrière sénégalaise, du raffinage, de l’énergie, des cimenteries et de la construction.
L’exécution du PSE a donc un effet positif sur l’industrie et sur la croissance chiffrée à 6,4% en 2015, validant ainsi les choix pertinents de Son Excellence Monsieur le Président de la République Macky Sall.
Emplois industriels en 2015 : 14,8% de l’emploi total.
– Souveraineté budgétaire en progrès: 58% des investissements financés sur ressources propres ; déficit budgétaire de 4,2% en 2016 contre 6,7% en 2011.
– Baisse continue du déficit courant en 2015 : hausse de 28% des exportations contre 22% pour les importations avec plus de biens d’équipement et de biens intermédiaires importés.
– Livraison en janvier 2016 des premiers hangars du parc industriel de Diamniadio avec 50 000 emplois générés dans les cinq premières années.
-Mise en service au 1er semestre de 2016 des nouvelles centrales de Taïba Ndiaye et du Cap des Biches. Finalisation en cours d’un projet de 200 MW en énergie solaire.
– Construction d’une troisième usine d’eau et d’une autre de dessalement d’eau de mer.
– Pour une offre d’énergie en quantité et à moindre coût aux entreprises et aux ménages : réformes à la SENELEC ; mix énergétique avec 1 000 mégawatt (MW) ; développement de 10 projets dont les centrales à énergie renouvelable entre 2016 et 2018 (230 à 280 MW), les centrales au charbon entre 2016 et 2019 (715 MW), les centrales dual-fioul entre 2015 et 2016 (123 MW), et les importations à partir de la Mauritanie (80 à 125 MW) ; démarrage de la production de 4 centrales en 2016, centale duale-fioul de 70 MW à Taîba Ndiaye, centrale Contour Global (ex GTI) de 53 MW, centrale à charbon de Sendou de 125 MW et centrale solaire de Diass de 15 MW ; programme national d’électrification rurale (PNER) avec l’objectif de 60% d’électrification rurale en 2017 et l’accès universel en 2025.
– Accompagnement des PME/PMI : création d’une unité de labellisation, amélioration de l’accès au crédit bancaire, accès à la commande publique, mise en place des bureaux d’informations sur le crédit, accroissement de l’apport de la BNDE dans le financement, offre par la BNDE de conditions de banque durables et de qualité avec notamment un taux moyen d’environ 6,5% par an, inférieur au taux du marché financier local, consolidation des activités de garantie du FONGIP en faveur des jeunes et des femmes notamment.
– Autres actions d’amélioration du climat des affaires et de promotion du secteur privé: 34 réformes achevées, 14 finalisées, dans le domaine de la fiscalité, de la justice commerciale, du transfert de propriété, de la législation du travail, de l’habitat, de l’énergie et de la formation, avec notamment la suppression de l’exigence du capital minimum qui fait suite à la baisse du capital minimum de la SARL d’un million à cent mille francs CFA, la fonctionnalité de la plateforme ( HYPERLINK « http://www.orbus-entreprises.sn/ »www.orbus-entreprises.sn) pour la création d’entreprises en ligne sans aucun frais, l’autorisation de construire à travers la plateforme « teledac.gouv.sn », la déclaration et le paiement de taxes en ligne à travers la plateforme e.taxe ( HYPERLINK « http://www.dgid.sn/etaxe »www.dgid.sn/etaxe), la suppression des droits de timbre pour la création d’entreprise, la baisse de 5% des droits d’enregistrement.
– Mesures pour faciliter la réussite des projets phares du PSE  dans l’industrie : mise en place d’un code sectoriel « habitat social et construction » (fiscalité incitative pour attirer de nouveaux constructeurs et les investissements des particuliers), mise à jour du code minier (hausse des redevances), suivi de la maturation des projets d’investissement public.
-Questions foncières : réforme foncière en cours de finalisation, érection des plateformes d’investissement pour accompagner les collectivités locales dans la promotion de l’investissement des espaces éco-géographiques du Sénégal, mise en place du programme de développement inclusif et durable de l’agrobusiness (PDIDAS).
– Actions en vue d’accroître l’efficacité de l’investissement public réel: elles concernent l’amélioration des études de faisabilité et des évaluations socio-économiques, à travers la mise en place d’une plateforme (banque intégrée des projets) qui décrit le cycle de vie des projets, l’évaluation de tous les projets financés sous forme de partenariat public-privé (PPP), ex ante, à mi-parcours et ex post.
– Nouvelle stratégie pour attirer les investissements directs étrangers (IDE) dont la part dans le PIB est très modeste, 2% à peine, ce qui est incompatible avec les ambitions du PSE et de la diplomatie économique.
-Mise en place du comité national de l’initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE).
– Solutions pour les entreprises en difficulté.
– Multiplication par quatre du nombre de compagnies minières: 17 en 2003 et 68 en 2015.
Préconisations:
– Parc industriel de Diamniadio : Prendre en compte l’échec de la zone franche industrielle de Dakar (ZFID) créée en 1974 avec les objectifs suivants : catalyser les exportations ; créer des emplois et des liens interindustriels ; contribuer au transfert des technologies.
Pour les exportations de produits manufacturés, le Sénégal est nettement distancé par des pays comme Madagascar et le Kenya mais surtout par Maurice.
En sus des difficultés déclinées plus haut, d’autres facteurs interviennent dans l’explication de l’échec de la zone franche de Dakar (faiblesse des exportations, des emplois). Il est impérieux d’en tenir compte. Ces facteurs sont : insuffisance des incitations financières ; défaillances des services gouvernementaux (douane, impôt, directions permettant la création d’une société ou l’occupation des sols) sur les décisions d’investissement; au plan administratif, le choix s’est porté dès 1976 sur une société publique avec enchevêtrement de divers niveaux de décisions interministérielles aux implications en terme de retard de mise en œuvre des politiques.
Il est souhaitable alors d’avoir une société privée pour gérer le parc industriel de Diamniadio.
L’échec de la ZFID et le médiocre écho des points francs doivent servir de leçons au parc industriel de Diamniadio.
– Infléchir la politique de croissance pour la rendre plus inclusive.
– Accroître la productivité des investissements.
– Accélérer les réformes dans le sous-secteur de l’énergie.
– Accroître la compétitivité des entreprises ; moderniser les infrastructures industrielles.
– Promouvoir davantage les PME/PME : elles jouent un rôle clé dans la croissance industrielle grâce à la segmentation poussée des marchés où des créneaux, ou niches spécifiques, peuvent être rentables. De même ces PME/PMI, et plus largement le secteur informel, peuvent bénéficier de la présence des multinationales qui vont sous traiter une grande partie de leurs opérations.
– Impliquer davantage les populations autochtones dans les projets à vocation minière.
– Promouvoir l’essor de sociétés nationales minières.
– Créer des débouchés locaux pour l’or dont la production est presque en totalité exportée.
– Encourager la libre et totale circulation de l’information sur les contrats et les redevances versées par les compagnies minières à l’Etat.
– Intégrer les facteurs institutionnels qui sont des sources tangibles de la croissance: structure organisationnelle c’est-à-dire organisation et gestion des entreprises et des administrations, mais aussi organisation et préparation des investissements et des innovations ; spécialisation flexible avec une organisation industrielle postfordiste.

Dr Omar NDIAYE
Économiste
Convergence des Cadres Républicains / CCR-France
Coordonnateur Adjoint de la section APR de Tours
Email : omarndiaye441@gmail.com

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