Accueil / POLITIQUE / Interview de Ousmane Kâne, ancien candidat à la présidentielle

Interview de Ousmane Kâne, ancien candidat à la présidentielle

M. Ousmane Kane est un ressortissant sénégalais citoyen américain et fonctionnaire des Nations-Unies. On se rappelle, qu’à l’occasion de l’élection présidentielle du 25 février dernier, il avait annoncé sa candidature indépendante avant de se désister quelques jours avant la date de clôture du dépôt des candidatures pour soutenir Moustapha Niasse. Dans cette interview qu’il nous a accordée, il donne son appréciation, entre autres, sur ce scrutin, la victoire de Me Wade et son avis sur le boycott de l’opposition des élections législatives à venir.
Le Matin : Monsieur Ousmane Kane, vous aviez eu à annoncer votre candidature pour la présidentielle de 2007. Par la suite, vous vous êtes désisté. Qu’est-ce qui s’est réellement passé ?

M. Ousmane Kane : Le 30 Juillet 2006, j’avais annoncé ma décision de me présenter comme candidat indépendant à l’élection présidentielle de 2007. À l’origine de cette décision, il y avait avant toute la confiance que beaucoup de Sénégalais m’avaient témoigné en portant leur choix sur ma personne pour être le porte-flambeau de leurs ambitions pour le Sénégal. J’étais fondamentalement persuadé que notre pays avait besoin d’un nouveau souffle, d’un nouveau départ.

Après l’annonce de ma candidature, j’ai senti se créer autour de ma vision et de mes idées un profond mouvement d’adhésion, surtout chez les jeunes et les femmes. Mais l’élection présidentielle étant une opération de grande envergure et d’une grande complexité, j’avais décidé de mener des études et des sondages sans complaisance pour situer les enjeux de l’élection et mes chances objectives de gagner ou de faire un bon résultat. Les résultats de ces études m’ont poussé à me désister et à soutenir le candidat Moustapha Niasse qui était, à mes yeux, le candidat le mieux placé pour gagner les élections et aussi le plus soucieux de défendre les intérêts des Sénégalais.

Vous êtes un fonctionnaire de l’Onu et vous avez aussi la nationalité américaine. Des rumeurs ont fait état de pression voire des menaces à votre endroit qui seraient à l’origine de votre désistement. Qu’en est-il exactement ?

Il est vrai que ma déclaration avait provoqué des pressions pour décourager ma candidature et anéantir l’engouement populaire qu’il avait suscité. Mais, vous me permettrez de ne pas aborder ce sujet dans les détails. Étant moi-même juriste, et ayant une bonne maîtrise des dispositions constitutionnelles en matière électorale, j’étais très conscient des conséquences qui découleraient de ma candidature, surtout en ce qui concerne ma nationalité américaine. Mais, je dois vous dire que ces pressions et menaces dont vous parlez n’ont pas été la cause de mon désistement.

Quelle est votre appréciation sur le déroulement de l’élection présidentielle du 25 février 2007 au Sénégal et la large victoire du président Abdoulaye Wade ?

Une élection présidentielle doit satisfaire certaines exigences de l’État de droit. Une de ces exigences veut que le processus électoral soit fiable, et qu’il se conforme à certains critères de neutralité et de transparence. Or, le scrutin du 25 Février a connu plusieurs irrégularités, à commencer par un fichier électoral à la fiabilité douteuse. Bien avant le scrutin, certains partis de l’opposition avaient tiré la sonnette d’alarme pour attirer l’attention du pouvoir et du peuple sénégalais sur la non-fiabilité du fichier électoral. L’établissement et le contrôle de ce fichier étant un important facteur pour l’organisation d’élections transparentes, l’opposition avait exigé l’audit de ce fichier; mais on leur a accordé un semblant d’audit qui était partiel et ne pouvait pas déceler les irrégularités majeures du fichier.

Je vous rappelle, par ailleurs, qu’avant les élections, la Commission électorale nationale autonome (Cena) avait publié un communiqué, déclarant qu’il y avait un “déficit” de plus de 1,5 millions d’électeurs entre le fichier que détenait la Cena et celui du ministère de l’Intérieur. Les représentants du ministère avaient essayé d’expliquer ce déficit en disant que les ordinateurs de la Commission étaient “anciens” et donc incapables de ressortir toutes les données sauvegardées dans leur clef Usb. Cette irrégularité n’a pas été tirée au clair. En plus, la manipulation du processus d’inscription et de distribution des cartes a privé le droit de vote à des sections ciblées de la population qui étaient connues pour leur opposition au pouvoir. Avec ces inscriptions ciblées, la rétention illégale des cartes d’électeurs, les inscriptions multiples, on peut facilement garantir une victoire dès le premier tour et le déclarer bien avant le jour du scrutin.

Vous attendiez-vous à un score pareil du candidat de la Coalition Sopi ?

Comme bon nombre de Sénégalais, j’ai été très surpris par la victoire du candidat Abdoulaye Wade au premier tour, même s’il avait déclaré ce résultat bien avant le scrutin. C’est là une preuve que la volonté du peuple n’a pas été respectée.

Partagez-vous l’avis de ceux qui avancent l’orchestration « d’une fraude sophistiquée » qui a permis cette victoire éclatante ?

Je partage entièrement l’avis de Ibrahima Sène du Pit, selon lequel, le régime actuel “a inauguré l’ère de la fraude électronique”. Plusieurs faits démontrent clairement et sans ambiguïté que le processus électoral n’a pas été transparent. Il y a eu une prépondérance d’irrégularités et de manœuvres conçues en amont pour détourner les élections, à savoir les inscriptions ciblées, les votes multiples, les irrégularités sur le fichier électronique, etc. Donc, en 2007, les méthodes de fraudes électorales ne sont plus ce qu’elles étaient avant. Les méthodes nouvelles sont plus sophistiquées, et méticuleusement préparées, et c’est pourquoi, il est difficile de prouver la fraude. Mais je suis persuadé que l’avenir nous édifiera sur toutes les méthodes qui ont été utilisées, et comment Me Wade a pu “emporter” la victoire.

Votre candidat Moustapha Niasse a enregistré une contre-performance durant ce scrutin présidentiel. Comment expliquez-vous cet état de fait ?

Ce que vous appelez contre-performance n’est que la preuve que les élections ont été détournées et que les résultats publiés ne traduisent pas la volonté réelle des populations. J’ai eu l’occasion de battre campagne pour Moustapha Niasse pendant dix jours et j’ai eu une très bonne impression de la manière dont il a mené sa campagne. Le candidat Moustapha Niasse était très bien entouré et conseillé par une équipe de campagne très compétente.

J’ai été réconforté dans mon choix de soutenir sa candidature. J’ai découvert en lui un homme très intelligent, dynamique et sympathique. C’est une personne qui a des convictions et très soucieux de défendre les intérêts des Sénégalais. J’ai beaucoup d’estime et de respect pour lui.

Les élections législatives sont prévues le 3 juin prochain, vous n’êtes pas candidat à cette compétition électorale. Peut-on savoir pourquoi ?

Je n’en vois pas l’utilité.

Êtes-vous d’accord avec certains partis de l’opposition qui ont choisi de boycotter ces prochaines législatives ? Est-ce une bonne tactique, à votre avis ?

Absolument. Un boycott actif est la seule solution face à un régime qui ne prête aucune importance aux droits démocratiques et aux principes les plus élémentaires d’un État de droit. L’opposition avait adressé une lettre au Président de la République avec des propositions visant à mettre sur pied un système électoral indépendant et géré de façon impartiale. Mais, Me Abdoulaye Wade ayant refusé la concertation, la seule solution, à mon avis, c’est d’envoyer un message fort par le boycott des élections, tant que les règles de la démocratie ne seront pas respectées. Je félicite les partis de l’opposition qui ont fait le choix courageux du boycott et je les encourage à persévérer dans l’unité car, au-delà du boycott, l’opposition doit s’unir afin de pouvoir mener un combat farouche contre toute tentative d’instaurer dans notre pays un système autocratique ou néo-patrimonial.

Un recul démocratique, disent certains. C’est aussi votre sentiment sur la question ?

Oui ! C’est mon sentiment, parce que ces élections contestées expriment l’état fragile de la démocratie sénégalaise. La décision du Président de la République de refuser la concertation avec l’opposition sur les réformes du système électoral ne fait qu’empirer la crise politique que traverse notre pays. Par ailleurs, le principe sacro-saint de la séparation des pouvoirs n’est pas respecté au Sénégal. Il est impossible d’avoir un État démocratique, si toutes les institutions chargées de surveiller les règles de la démocratie, sont contrôlées par une seule personne.

Quelles sont vos perspectives sur le plan politique au Sénégal ?

Je compte m’investir dans l’action politique et me battre farouchement pour l’avènement de la démocratie et de l’État de droit au Sénégal.

À voir aussi

Subvention de la Cojer : Macky bloque les 5 millions

Les jeunes du parti présidentiel n’ont plus d’espoir. Pour cause, le président de la république …

Carte nationale d’identité : La validité prorogée jusqu’au 31 août 2018

Repoussée une énième fois par le Président de la République, la date d’expiration des anciennes …