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Interview du chef des putschistes au Burkina Faso : «  Fuir ? Non. Ce n’est pas une solution heureuse. »

Ce mardi matin, après plusieurs jours de captivité, le premier ministre de la transition du Burkina Faso Isaac Zida — retenu par les putschistes depuis le coup d’État de la semaine dernière — était finalement libéré. Les Forces des armées nationales burkinabè ont lancé un ultimatum aux putschistes leur demandant de déposer les armes avant 10 heures du matin.

Cet ultimatum intervient au lendemain d’un mouvement de troupes des Forces armées nationales qui ont convergé vers la capitale Ouagadougou pour déloger et désarmer les putschistes du RSP et leur chef, le Général Gilbert Diendéré.

Ancien chef d’état-major particulier du président déchu Blaise Compaoré, le général Gilbert Diendéré a été porté le 17 septembre dernier à la tête du Conseil National de la Démocratie (CND) au lendemain d’un putsch perpétré par des militaires de la garde présidentielle (RSP). Hier après-midi, alors que l’armée régulière convergeait vers la capitale, Ouagadougou, le nouvel homme fort du pays s’entretenait avec le Mogho Naaba — dans la tradition burkinabè, le Mogho Naaba est le roi des Mossi, l’ethnie majoritaire au Burkina — afin d’essayer de trouver une issue à la crise.

Après leur entrée dans la capitale pendant la nuit, des chefs de l’armée burkinabè ont rencontré le général Diendéré au palais présidentiel. Ce mardi matin, à la suite de cet ultimatum, le général Diendéré déclarait à l’AFP être toujours en discussion avec les militaires loyalistes pour les « faire partir ».

VICE News s’est entretenu par téléphone au milieu de la nuit de lundi à mardi avec le général putschiste.

VICE News : À quel moment avez-vous appris que les Forces armées nationales marchaient sur Ouagadougou dans le but de vous désarmer ?

Général Gilbert Diendéré : Il y a eu un préaccord qui a été trouvé à l’issue des discussions [ndlr, les pourparlers de dimanche]. Il devait être discuté mardi matin à Abuja, à l’occasion d’un sommet extraordinaire des chefs d’États de la Cédéao. Donc nous étions dans l’attente de ce sommet lorsque nous avons appris que certaines unités de l’intérieur du pays se mobilisaient pour attaquer.

Cette réaction des Forces armées nationales vous a-t-elle surpris ?

Surpris? Non, pas beaucoup. Nous pensions cependant qu’avec le fait que nous étions en train de trouver un accord, il n’y avait plus de raison de faire quoi que ce soit. Pour nous, on allait s’en tenir à ce qui allait être décidé.

Mais l’accord ne semble pas satisfaire le peuple burkinabè. Le point de l’amnistie des putschistes concentre les critiques.

En fait, c’est un préaccord, qui peut être discuté. Pour nous il n’y a pas de problème, on n’est pas figés.

Vous avez rendu visite au Mogho Naaba ?

J’ai rendu visite au Mogho Naaba, suite à mon arrivée comme président du Conseil national de démocratie (CND). Je souhaitais lui rendre visite a lui et aux différents responsables des communautés religieuses, depuis avant-hier. Cela n’avait pas pu se faire avant à cause des débats avec la cédéao qui ne nous ont pas laissé le temps de cette rencontre.

C’est désormais chose faite, vous l’avez rencontré ce lundi. Que vous êtes vous dit ?

Je voulais lui faire le point sur la situation, lui expliquer, puisque cette nouvelle situation est arrivée sous ma responsabilité. Il a accepté de me recevoir et a appelé les autres responsables des communautés religieuses qui devaient être présents à cette audience. Cette audience a été accordée pour 16 heures. Mais entre-temps il y a eu cette nouvelle situation [Ndlr, le fait que les Forces armée nationales se dirigeaient vers la capitale Ouagadougou].

Je me suis dit que tout le monde était là à m’attendre, et que donc je devais quand même y aller, le rencontrer. Quand je suis arrivé, des jeunes gens qui étaient hors du Palais ont aperçu mon cortège et ont commencé à venir se masser devant la porte du Mogho Naba. Je ne voulais pas que les gens se massent devant la cour du Mogho Naba. Cela pouvait l’indisposer, j’ai donc dû écourter l’audience. J’ai demandé congé et je suis parti.

Vous vous sentez dépassé par les événements ?

Ce sont les événements qui sont arrivés. Dépassé ou pas dépassé, je prends mes responsabilités.

Vous maîtrisez les éléments du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) à qui les Forces armées nationales demandent de rendre les armes ?

Je ne suis pas le chef de corps du RSP. Il y a un chef de corps du RSP, sous la responsabilité du Chef d’état-major des armées. Je suis ancien du RSP, donc à ce titre-là je suis proche du RSP. Mais je ne peux pas dire que je maîtrise tout le monde.

Vous vous désolidarisez de certains actes du RSP ?

Non. Je ne peux pas me désolidariser. Je suis là depuis un certain temps, et j’ai créé ce régiment. Donc je ne peux pas me désolidariser.

Quelle sera la suite ? Vous allez vous rendre à l’armée nationale ?

Non, nous n’en sommes pas encore là. Les gens ont un mauvais discours quand ils disent que le RSP n’est pas l’armée. Le RSP est une entité à part entière des Forces armées nationales. Nous avons commencé à discuter avec les responsables de ces unités qui sont venues d’ailleurs. On pense qu’on pourra trouver un accord d’ici [mardi] matin.

Vous pensez à fuir ?

Fuir ? Non. Nous n’en sommes pas là. Fuir n’est pas une solution heureuse. Il faut trouver une solution qui puisse maintenir la paix, la stabilité dans le pays. Imaginez que je parte : ceux qui vont rester vont faire ce qu’ils veulent et ce ne serait pas bien pour le pays.

C’est vous qui avez décidé ce coup d’État ?

Je suis responsable de ce qui s’est passé. Je n’ai pas été pas forcé de l’assumer. On ne m’a pas amené, la corde au cou, pour assumer et pour accepter. Je suis un homme responsable, j’ai cette responsabilité.

Quel est le rôle du CDP [Ndlr, c’est le parti qui avait soutenu le président Compaoré lors de sa tentative de modification de la Constitution qui a mené à son exil] dans ces événements ?

Le CDP n’a aucun lien avec ce qui s’est passé, j’ai des liens personnels avec des membres du CDP. Le responsable du parti et moi venons de la même province, mais ce n’est pas pour autant que j’ai associé le CDP à ce qui s’est passé. Le CDP n’était pas au courant de ce que je fais.

Il y a une rumeur de défection de 500 membres du RSP, sur 1 300.

Aucune personne n’a fait défection au RSP. Les gens du RSP sont solidaires. Je ne peux pas dire qu’il n’y a pas une personne ou deux qui sont contre, mais visiblement personne ne proteste contre. Il y a une solidarité importante.

Quelle va être votre attitude dans les prochaines heures ?

Nous suivons la situation. Il y a des pourparlers en cours avec les responsables de ces unités venues de l’extérieur. Les pourparlers se passent bien, il y a eu un premier tour. Chacun fait tout pour éviter un bain de sang inutile. Parce que s’il y a affrontement, il y aura du sang versé, et ce ne sera pas pour le bien du Burkina Faso.

Cela peut aller jusqu’à l’affrontement ?

Oui. Ce serait le pire des cas. Il faut l’éviter. Nous n’en voulons pas. Ce serait regrettable.

Vous avez peur pour votre vie ?

À partir du moment où je me suis engagé pour une cause, je pense que je n’ai pas à avoir peur pour ma vie. Je suis d’abord un militaire, et tout militaire se sacrifie pour sa patrie, avant toute autre chose.

Propos recueillis par Pierre Mareczko

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