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L’émigration clandestine, de long aux larges

Au-delà des idées préconçues et des certitudes, le Mouvement citoyen soulève des questions jusqu’ici inédites sur l’émigration clandestine. Dans une étude menée sous la direction de l’universitaire et président du Mouvement, Penda Mbow, et de Moustapha Tamba, sociologue, les jeunes du bureau de cette structure nous montrent ce qui fait courir ces Sénégalais vers « l’Eldorado ». Ce qui se cache derrière la conscience et l’inconscient de ces aventuriers. Les raisons de leur détermination d’aller vers un ailleurs meilleur. Le « désordre très organisé » de leur voyage lourd de dangers pour fuir « la mort sociale ». Leur profil et origine. Bref, tout sur le chemin sinueux et mouvementé vers les Îles Canaries…

Source : Le Matin
Yarakh, faubourg populeux, peu loti et mal « lotissé » de Dakar. Saint-Louis la vieille, Kayar, partie sud de la grande côte sénégalaise et Mbour, la côtière. Ces villes ont des liens de parenté très étroits. L’eau, le « grand bleu » est en fait leur dénominateur commun. C’est dans ces localités que la plupart des candidats sénégalais du voyage embarquent vers l’Europe avec « l’espérance d’un lendemain luisant et la hantise d’une mort atroce qui rôde partout en mer ». Une vérité de Lapalisse, peut-être, car la Faucheuse est omniprésente dans les mers et océans sur la « route » du « Paradis européen », comme le montre l’étude.

La fréquence des morts était telle qu’il ne se passait pas une semaine sans que les flots ne rejettent des cadavres le long des côtes, renseigne un clandestin interrogé. Il est aussi établi que si le mort est musulman, ceux avec qui il partage la pirogue ou « locco » en wolof prennent le soin de lui faire la toilette et les prières mortuaires avant de le jeter en mer. Ce que les chercheurs du Mouvement citoyen ignorent, par contre, c’est le nombre de personnes mortes noyées dans les eaux de l’Atlantique. Même si, au mois de mars 2006, la Croix Rouge espagnole a recensé plus de 1.500 jeunes subsahariens engloutis par les eaux qui séparent la côte ouest africaine des Canaries.

Cette mort notée est souvent consécutive au mal de mer et au manque d’eau qui provoque la déshydratation. Les principales victimes sont pour la plupart des « Baol-Baol » et autres habitants du centre du pays, qui n’ont pas l’habitude de voyager en mer. Il y a aussi une cause de mortalité d’ordre technique. Car, il arrive que les deux moteurs de l’embarcation tombent en panne et que la pirogue surchargée commence à chavirer.

En outre, d’autres pirogues se fracassent en deux au milieu de la traversée de l’Océan et « font naufrage sous l’emprise des tempêtes ». On imagine ainsi aisément le nombre de décès en pareil cas. Les cas de dépression notoires ont attiré l’attention de l’étude. Des candidats soutiennent mordicus que des djinns se sont cachés dans les pirogues.

De même, il existe des récits sur des cas de cannibalisme mystique dans ces embarcations de fortune, surtout durant la nuit. Pour calmer les esprits, des personnes plus expérimentées se chargent de l’assistance psychologique des passagers car, « la moindre panique peut être fatale à tous ».

Le désordre ordonné

Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le voyage risqué vers l’Europe est « parfaitement pensé » et « sérieusement organisé ». Les acteurs du voyage – « ce monde souterrain » comme les appellent les chercheurs – sont nombreux. Du promoteur du voyage aux parents du « voyageur clandestin », tout se passe dans la discrétion totale et avec une organisation inimaginable.

Le « promoteur », cerveau du réseau, « imagine le projet de voyage et se donne les moyens de sa réalisation ». Il est chargé de la propagande pour attirer la « clientèle potentielle ». Sa principale ressource : les sommes versées par les candidats qui lui permettent d’ailleurs d’acheter un « locco », « d’assurer la logistique et le viatique nécessaires pour le voyage ».

Le coût du voyage pour un clandestin, selon l’étude, varie entre 200 et 800 mille Fcfa. Le promoteur est aidé dans sa tâche par un « coordonnateur ». Celui-ci est son « bras droit », « l’interface incontournable entre le candidat et le principal responsable du voyage à qui il rend compte de l’évolution des choses ». Mieux, l’on nous apprend que ce coordonnateur est chargé de récupérer l’argent que les candidats versent avant d’embarquer pour cette aventure de tous les dangers.

C’est lui-même qui indique aux voyageurs le lieu du départ. Que dire des « facilitateurs » dont le principal rôle est de faire la propagande ou de jouer au « recruteurs » tout court ? Néanmoins, d’autres personnes font aussi un travail de courtier, bien rémunéré. Le montant qu’ils reçoivent peut s’élever jusqu’à 100 mille Fcfa et, s’ils désirent partir, ils peuvent bénéficier d’une réduction du prix du billet.

La force de ces intermédiaires est qu’ils ont assez d’arguments pour rallier les jeunes à leur projet. Le capitaine « passeur » joue, lui aussi, un rôle qui est loin d’être de moindre importance. C’est le commandant de bord du « locco », cette pirogue de fortune « en route vers l’Europe ». La complexité de sa tâche fait qu’il doit impérativement être un pêcheur qui maîtrise parfaitement les règles de la navigation.

« Le capitaine passeur loue ses services moyennant un voyage gratuit et une somme qu’il négocie avec le promoteur du voyage », nous apprend l’étude. C’est lui d’ailleurs qui est chargé de conduire la pirogue du lieu d’embarquement jusqu’ aux Îles Canaries. Il n’est pas seul, car il est aidé par d’autres pêcheurs « qui se chargent entre autres de la gestion du Gps ou du compas ».

Ces « seconds couteaux » aident aussi les clandestins à satisfaire leurs besoins biologiques. Mais, avant d’en arriver à ce stade, les « parents du voyageur clandestin » jouent un rôle crucial. La plupart des parents sont favorables à ce voyage à hauts risques de leurs progénitures. Le document montre que les candidats au départ bénéficient le plus souvent de la compréhension de leurs parents. Et parmi les parents, les mamans sont les premières complices. Parures et autres objets de valeur sont ainsi vendus pour les besoins du voyage de leurs enfants.

Témoignages d’une mère de famille : « Nous avons vendu tous nos biens afin que nos fils puissent effectuer le voyage. ». En plus, certains parents de candidats accompagnent leurs enfants chez les charlatans pour voir si la « route sera bonne ou mauvaise ». Cela est une illustration éloquente que les parents sont les premiers partenaires des émigrés clandestins. Toutefois, ils souffrent « du poids psychologique s’ils restent sans nouvelles de leurs enfants pour la périlleuse aventure après plusieurs semaines ».

L’enfer d’un voyage vers le « paradis »

Une aventure à hauts risques sanctionnée par une pléthore de jeunes à la fleur de l’âge engloutis par la mer. Pourtant, avant l’embarquement, les promoteurs de ces voyages périlleux des émigrants clandestins prennent un minimum de garanties sécuritaires, nous informe l’étude. Elle nous montre aussi que la pirogue est acquise à hauteur de sept à huit millions de Fcfa. Elle est équipée de deux moteurs dont l’un neuf, l’autre d’occasion.

Avec 3 mille litres d’essence, la grande partie du dispositif est ainsi mise en place. Les dépenses totales s’élèvent à environ 15 millions. Place maintenant au voyage proprement dit. Ces voyages sont organisés la nuit, pour échapper aux regards indiscrets, et certainement, pour faire échouer la vigilance de Frontex, un dispositif chargé de la surveillance des frontières, mis en place grâce à l’Union Européenne. Avant d’embarquer, lit-on dans le document, certains passagers sénégalais déchirent leurs passeports et autres documents d’identification.

Raison d’une telle attitude ? Ceux qui sortiront indemnes de la traversée devront solliciter l’asile politique. En tout cas, les clandestins sont acheminés vers la pirogue amarrée en haute mer, avec l’aide de petites embarcations. Avec une rapidité inégalable, précise le document. Le voyage peut durer entre cinq à onze jours, selon le point de départ et la destination. Le « locco » se réduit donc à une petite communauté de « voyageurs clandestins réunis par la circonstance et qui partagent le même sentiment », l’espoir d’arriver à bon port. Et ceux-là qui veulent aller loin sont dans l’obligation de ménager leur monture. Une « division du travail social » s’opère ainsi dans la pirogue.

Le capitaine est aidé par d’autres pêcheurs. Ces derniers galvanisent les « candidats timorés ». Certains candidats s’occupent de l’assistance physique et de la cuisine : l’objectif étant de réussir le voyage et d’aller vers d’autres cieux plus cléments. Car ces jeunes ont pour unique chant de guerre le fameux « Barsa ou Barsax » (partir à Barcelone ou mourir). Signes remarquables de leur détermination de quitter le Sénégal.

Les jeunes mourides ravissent la vedette

Au-delà des causes économiques, politiques, historiques et démographiques, le mouvement citoyen met un accent sur les raisons sociales de ce voyage plein d’incertitudes. Les « réalisations » des premières générations d’émigrés ont fait tache d’huile et ont suscité un intérêt pour le départ. Selon le document, ces immigrés, en rentrant au pays, chaque année ou chaque saison, apportent des cadeaux « maquillant en grande partie » leurs difficultés dans leur pays d’accueil. Les causes culturelles ne sont pas négligées. Dans beaucoup d’ethnies du Sénégal, apprend-on, il y a des contes à la gloire du départ pour l’aventure.

Le voyage peut être un « rite de passage pour celui qui veut atteindre la majorité biologique, sociale ou spirituelle ». Comme la circoncision. Cela peut expliquer donc le fait que les hommes sont les plus nombreux à tenter cette aventure : 96% des candidats, selon l’étude. Pour ce qui est de la tranche d’âge, les jeunes de 20 à 29 ans représentent 59% de l’échantillon. Parmi eux, les célibataires sont plus prompts à tenter ce voyage avec 66% de la population cible. Les jeunes Wolofs sont les plus prompts à défier la mer avec 72% de l’échantillon, suivis des Serères 13% et des Hal-pulaar 10,5%.

La répartition des enquêtés, selon la confrérie, laisse voir que les Mourides représentent 67,2% des candidats; ensuite viennent les Tijanes avec 29,7% et les autres confréries 3,1%.

La prédominance des candidats d’obédience mouride trouve sa source, selon le Mouvement citoyen, dans la philosophie mouride, comme l’atteste Coulon. Ch.: « la grande originalité de la doctrine mouride réside dans l’exaltation du travail littéralement sanctifié dans l’affirmation d’une véritable mystique du travail, le nœud de l’idéologie maraboutique sénégalaise ».

Le mérite de cette étude du Mouvement citoyen est d’être audacieuse en jouant sa partition dans ce phénomène des temps modernes. Prenant des risques pour aller dans cet univers souvent hostile des « refoulés » d’Espagne (200 clandestins sont interrogés). Elle a également le mérite de confirmer scientifiquement des informations éparses relatées par les médiats et d’en infirmer d’autres.

Par contre, le fait de ne pas intégrer, dans le cadre de l’étude, la Casamance, autre plaque tournante de l’émigration de toute la sous-région, ouvre de nouvelles pistes d’intérêt à défaut de les combler. Mais, ce n’est que partie remise peut-être, car le phénomène de l’émigration ne s’est pas encore estompé…


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