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L’histoire d’un naufragé de l’émigration

Pendant plusieurs années, il avait tout fait pour avoir un visa et pouvoir ainsi s’expatrier. Plusieurs années qu’il a remué cieux et terres pour avoir ce bout de parchemin qui lui ouvrirait les portes du paradis terrestre. Il avait été partout. Il avait été même chercher un passeport diplomatique, mais en vain. On pouvait se demander ce qu’il y avait là-bas pour qu’il veuille troquer son identité contre une autre. A plusieurs reprises, il avait eu à changer d’identités.

Source : Walfadjri
Tantôt il était un commerçant, un marabout, un étudiant ou un footballeur. Tantôt il était né en 1972, en 1984 ou en 1990. Tantôt il était un réfugié mauritanien, un Ivoirien fuyant cette guerre fratricide qui n’a que trop duré, ou enfin vraiment un Sénégalais fuyant le regard rabaissant de sa société du fait de son chômage. Mais toujours est-il que c’est au moment où il s’y attendait le moins que le mystère est venu frapper à sa porte. Pour le secourir enfin !

Ce fut le commencement de la fin, même si la fin est dans le commencement. Il voulait changer d’identité pour s’expatrier, pour échapper au regard accusateur de sa société. Il changera d’identité et il s’expatriera, à l’instar de plusieurs autres qui ont menti, falsifié, triché rien que pour atteindre l’Europe. Il avait attendu plusieurs années, presque une éternité pour avoir ce visa d’entrée en Europe. Quand il l’avait eu, pendant un éternel instant, il avait senti tout son corps et son âme fusionner et gagner l’extase, le nirvana, le summum du bonheur. Et il s’était exclamé : le bonheur, ça existe ! Et il chantonna :’Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé…’ Il s’était ressaisi un moment et s’était dit qu’il valait mieux fredonner l’hymne national :’Pincez tous vos Koras, frappez les balafons, le lion rouge a rugi…’ Et il s’était ressaisi à nouveau pour se dire que ce serait incongru de chanter l’hymne national alors que par tous les moyens, il avait essayé de changer d’identité. Alors, il chantonna un air que le mystère lui avait inspiré : ‘Je n’avais jamais cru en ton existence. Je me disais que c’était des médisances . Jusqu’au jour où je t’ai rencontré. J’ai pu te voir de près… Et découvrir que tu n’étais point un leurre. Mon âme et mon cœur, à l’unisson proclament ta grandeur. Etait venue pour moi l’heure de savourer mon bonheur…’

Le visa en poche, il préparait joyeusement sa descente au paradis. Il était tout gai. Sa mélancolie légendaire qui lui collait à la peau, s’est transmuée en une gaieté joyeuse et communicative. Sa joie était tellement immense que cela ne laissait personne indifférent. Comment un être aussi timoré, aussi coincé que lui, a-t-il pu se transformer en un instant de rien en un être qui respirait le bonheur, l’inspirait et l’insufflait ? Comment pouvait-on passer d’une extrémité à une autre en un laps de temps ? Mystère ! On ne peut que le constater, et s’en émerveiller ou s’en indigner ; mais l’expliquer relève de conjectures.

Pour rencontrer son amoureuse, l’Europe, il s’était paré de tous les atours possibles à la mode dans son bled. Il s’était acheté de nouvelles chaussures, de nouvelles fringues et s’est même trouvé une nouvelle démarche qui rappelle celle des princes des mille et une nuits. Arriva le jour de son départ.

Entouré de copains et de parents, son dernier jour au pays de la galère était des plus festifs de son existence. A 03h 30mn, l’avion Air Sénégal International, dans lequel il s’engouffra, déploya ses ailes vers l’eldorado, vers Walafendo ( nom donné à la France par l’ethnie Hal Pulaar du Sénégal). Et comme on pouvait s’y attendre, alors que lui ne s’y attendait pas, il éclata en sanglots sans savoir pourquoi. Cela lui venait du cœur de son âme. Pendant un instant, il eut l’impression qu’il ne reverra jamais cette terre sénégalaise où il ne s’était jamais senti à l’aise, où il n’avait évolué que dans la galère. D’où le nom qu’il donnait à ce pays : ‘Sénégalère! ‘ Il éprouva cependant un tel pincement au cœur qu’il s’en mordit la lèvre jusqu’à se la fendre. Pour la première fois qu’il était dans un avion (lui qui se demandait si un avion est une femme ou un homme), il décida de ne pas se laisser distraire par ses pensées noires.

Quand il arriva en France, le pincement au cœur lui est revenu. Mais quoi, qu’ont-ils à ne pas prêter attention à ma présence ?, se mit-il à penser.

Qu’ont-ils à ne pas répondre à mes salutations ? Pourquoi ont-ils l’air si pressé ? Pourquoi le temps est-il si compressé ? Mille et une questions lui venaient en même temps à l’esprit. Et aucune n’allait trouver une réponse. Il n’aura pas l’occasion. Ses pensées se dissipèrent vite quand il sortit de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle en compagnie d’un monsieur que sa maman lui avait recommandé, un vieil ami de ses parents. Un monsieur qu’il n’avait jamais vu auparavant. Mais ils semblaient tellement se connaître qu’ils n’ont pas eu de peine à se reconnaître mutuellement.

Le froid était glacial pour un Sénégalais qui venait de débarquer à Walafendo (qui veut dire ‘passer la nuit et congeler’). A Walafendo, ses premiers jours étaient des plus moroses. Il a été accueilli par deux affections pas du tout affectueuses : un rhume et des rhumatismes. Il fallait qu’il se soigne et qu’il se rétablisse au plus vite pour aller à la rencontre de son amour pour l’étreindre et le serrer contre lui. Son amour de tous les temps, de tous les jours : l’extérieur, Walafendo (la France). Trois semaines qu’il était en France et voilà qu’il se remet à pleurer à chaudes larmes comme lors de la première fois. A la différence que cette fois-ci, il savait très bien pourquoi il pleurait. Lui qui était venu vivre et bien vivre en France, avec ce qu’il avait appris, il n’allait pas avoir cette opportunité. Et contre toute attente, il décida de revenir au pays de la galère. Finalement, l’Europe, à travers la France, ne lui inspirait que répugnance et dégoût, un monde immonde. Personne n’a compris ce revirement à 180°. Trois semaines, trois petites semaines qui lui ont paru une éternité. Voilà le temps qu’il est resté à Walafendo.

De retour au pays, tout le monde se posait des questions sur ce voyage expéditif dont seuls les diplomates et quelques rares citoyens du monde ont le privilège jusqu’ici. Dakar-Paris-Dakar en trois semaines ! On a déjà vu mieux. Mais lui qui était parti et presque définitivement parti, c’est à ne rien y comprendre ! Comme seule réponse, il disait que Nicolas Sarkozy l’a renvoyé sans autres formes de procès. Cette réponse ne satisfaisait personne. Mais personne ne pouvait se douter, surtout qu’on l’avait connu mélancolique. S’il revenait mélancolique, rien de nouveau sous le soleil ! Sauf qu’il était devenu un habitué des mosquées. Il s’est même frayé un chemin jusqu’à devenir le muezzin à la voix de rossignol du quartier. Il ne serrait plus la main aux femmes, lui qui était un chaud lapin malgré son spleen légendaire. C’est à peine s’il voulait les croiser. D’ailleurs, même sa maman qui était jadis sa confidente, faisait partie intégrante de cette espèce sexuelle qu’il détestait au plus haut point. On sentait même qu’il lui en voulait à mort. Très souvent, il se mettait à ruminer quelques paroles d’un penseur anglais qu’il avait eu à lire on ne sait où : ’Nous n’agissons pas comme il faudrait et ce qu’il ne faudrait pas nous le faisons, et puis nous nous rassurons avec l’idée que la chance sera notre alliée.’

Sa mère inquiète et même perturbée se doutait bien cependant de quelque chose. Elle tenta en vain de parler à son fils. Mais, comme toutes les mères, elle savait au fond ce qui n’allait pas. Son entourage parental non plus n’arrivait pas à lui soutirer quelque chose. Un jour, un de ses amis intimes, était venu lui parler : ‘Cher ami, voilà des mois que tu es revenu brusquement de France et depuis tu t’enfonces dans un mutisme mystérieux, tu pourrais me dire ce qui ne va pas ?’ Aucune réponse ne sortît de sa bouche. Et l’ami de revenir à la charge : ‘On dit même que tu serais revenu gravement malade, que tu aurais découvert en France que tu aurais cette maladie ?’ Et là comme s’il venait d’entendre l’indicible, il se leva brusquement et dévisagea son ami pendant un bon moment, et d’une voix meurtrie, il lui dit qu’il aurait préféré un million de fois avoir le sida que de savoir ce qu’il savait désormais. Découvrir par inadvertance après 31 ans de vie qu’il n’a jamais existé, qu’il était un autre, que ‘je’ était un autre, un bâtard ! Que ce monsieur qui l’avait accueilli à Roissy-Charles de Gaule était son vrai géniteur ! Voilà ce qui le tourmentait et qu’il ne pouvait dire à personne et qui faisait qu’il en voulait à mort à sa mère qui était devenue pour lui qu’une simple femme.

Voilà, un être qui est né comme beaucoup, un 30 février, c’est-à-dire hors calendrier, c’est-à-dire sine die. Un être qui avait tout fait pour changer d’identité afin… de s’expatrier et qui est revenu au bercail parce qu’il avait changé d’identité… à l’étranger.

Etre bâtard est-ce un crime ? Etre bâtard est-ce une maladie ? Rien de tout cela, alors vivement le jour où le Code de la famille sénégalais rétablira le statut de l’enfant légitime (né d’une situation dite d’adultère), en le considérant enfin comme un enfant à part entière, avec un statut absolu, sans discrimination aucune. Voilà, un droit fondamental inaliénable, pour lequel tous les esprits épris de justice sociale, tous les défenseurs du ‘droit des enfants’, devraient prendre comme cheval de bataille désormais. L’être humain ne devrait plus ressentir ou subir de discrimination, d’inégalité ou de stigmatisation du fait des circonstances de sa naissance ! Ainsi, peut-être arriverait-on à consoler cet être encore anéanti par les présupposés de sa société et à éviter à avoir bien des secrets de famille inutiles, en tout cas dans ce domaine! Vive les natifs du 30 février ! Vive les naufragés de l’émigration !

Mamadou Moustapha WONE Sociologue BP : 15812 Dakar-Fann HYPERLINK ‘mailto:moustaphawone@voila.fr’ moustaphawone@voila.fr Sénégal.


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