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L’opposition a trop cru aux échos de la presse, selon Sémou Pathé Guèye

Homme politique et responsable au sommet du Parti de l’indépendance et du travail (Pit), le Pr. Sémou Pathé Guèye étonne par la pertinence de ses analyses. Resté ces derniers temps un peu en retrait par rapport à la scène médiatique, le philosophe revient sur les questions qui agitent le landernau politique. C’est-à-dire la défaite de l’opposition à la présidentielle du 25 février 2007, le fichier électoral qui est devenu la pomme de discorde entre l’opposition et le pouvoir. Mais, aussi et surtout le boycott des législatives du 03 juin prochain et ses conséquences sur le jeu politique sénégalais.
Professeur, au regard de la décision prise par 12 partis d’opposition de boycotter les prochaines élections législatives dont le Pit, peut-on considérer votre formation politique comme le chef de file de ce vaste mouvement de contestation ?

Je ne sais pas s’il faut poser la question en ces termes. Le boycott a été d’abord une décision collective de la coalition à laquelle nous appartenons, et au sein de laquelle nous sommes allés aux élections. Ainsi, au lendemain de la publication des résultats, nous nous sommes retrouvés au siège de la Coalition pour analyser le scrutin. Avec toutes les composantes de la coalition, nous sommes arrivés à la conclusion que ces résultats ne sont pas le reflet de ce qu’une bonne partie du peuple exprimait comme mécontentement à l’égard de la politique du gouvernement. Avant les élections et dans tous les secteurs, il y avait des mouvements de revendication qui, tout naturellement, exprimaient le désaveu de la politique qui était menée au Sénégal. Sans compter les difficultés au sein du parti au pouvoir et au plus haut sommet du régime, alimentées par les scandales qui défraient la chronique. Comparé à tout cela, le résultat était, à tout le moins, surprenant. Et, il a, tout le moins, surpris. Aussi, dans notre analyse, nous avons conclu au fond, que ce qui est surprenant, ce n’est pas le fait que le système ait produit de tels résultats. Mais, que le système électoral sur la base duquel nous sommes partis aux élections ne pouvait produire qu’un tel résultat. En le disant, nous engagions un peu notre responsabilité. Car, si nous avions combattu le système, avec toute la détermination qu’il fallait, en étant plus proches des populations, en ne nous contentant pas des échos que la presse nous renvoyait de notre propre action, c’est-à-dire une action qui était plus une action de salon qu’une action de déploiement sur le terrain, nous aurions pu alerter plus fortement l’opinion, la mobiliser et, le cas échéant, la préparer à réagir massivement.

Alors, quelle a été la conséquence de cette nouvelle prise de conscience politique ?

Après avoir tiré cette leçon, nous ne pouvions plus continuer à avoir une quelconque complaisance ou passivité à l’égard de ce système. Alors, d’un point de vue logique, cette analyse faite au lendemain des élections appelait deux conclusions absolument nécessaires. Premièrement, qu’on ne peut pas dire qu’un système est générateur de falsification de l’expression du suffrage des citoyens et s’inscrire, malgré tout, dans ce système. Donc, nous étions obligés de poser sur la table la question du réexamen du système. Faute de quoi, nous allons boycotter les législatives. Et la deuxième conclusion à laquelle nous avons abouti a été le boycott actif. Car, du moment que nous n’avons pas opposé la mobilisation populaire qu’il fallait aux différentes remises en cause de la fiabilité du système que nous avions hérité du régime précédent, il fallait aller au-delà d’un boycott purement verbal et en chambre. En d’autres termes, il fallait exploiter toutes les possibilités que nous avons pour obliger le pouvoir à revenir sur un système, au moins, aussi fiable que celui qui avait rendu possible l’alternance. C’est la meilleure réponse à apporter, si nous ne voulons plus que la même attitude de passivité pérennise le système. Cela paraît tellement logique que toute autre attitude aurait été opportuniste de notre part. C’est vous dire qu’il ne s’agit pas d’une prise de position du Pit. Mais, une prise de position logique de notre coalition qui, sur ce plan, s’est retrouvée avec d’autres coalitions. Évidemment, le Pit a un style, et lorsqu’il endosse une position, il l’assume. Mieux, il la porte par le mouvement et par l’action dans la mesure de ses modestes moyens. C’est cela qui peut donner l’impression que nous sommes plus actifs. Mais, je crois que c’est un mouvement d’ensemble.

Est-ce qu’on ne peut pas vous rétorquer que c’est ce même système que vous dénoncez qui a permis à Idrissa Seck de gagner à Thiès ?

Si, vous lisez notre lettre, et je m’étonne justement qu’Ousmane Ngom, dans sa réponse, parle de logique, nous avons clairement dit que nous rejetons les résultats. C’est parce que nous rejetons les résultats que nous n’avons pas revendiqué quoi que ce soit. Pour nous, ces résultats, dans leur ensemble, ont été viciés dès le départ. Nous ne pouvions pas intenter un recours, encore moins commenter, dans un sens ou dans un autre, les résultats qui ont été publiés. Donc, nous sommes cohérents avec nous-mêmes. Car, nous ne pouvons pas rejeter le résultat qui nous a été donné et crédibiliser un quelconque autre sur cette base. Voilà pourquoi, lorsque Ousmane Ngom croit voir une contradiction dans le fait que, d’une part, nous rejetons les résultats et, d’autre part, que nous demandons à discuter avec le président de la République, président sur la base des résultats qu’on a reconnus, c’est qu’il ne sait pas ce qu’est la logique. Qu’il n’ait pas appris la logique, c’est un fait. Mais, le fait que le juriste qu’il est n’ait pas compris le bien-fondé de notre démarche, c’est surprenant. N’est-ce pas le Wolof qui dit « yafi nekk moy takha falou » (C’est parce que tu es là qu’on t’a élu). Donc, si on veut discuter avec un président de la République, en l’occurrence celui qui occupe cette fonction au Sénégal, quelle que soit la manière dont il est arrivé, on ne peut pas discuter avec quelqu’un d’autre qu’Abdoulaye Wade. C’est lui qui signe les décrets. Une chose est de lui contester la légitimité. Mais, une autre est de savoir qu’on est roi, non pas parce qu’on est légitime, mais parce qu’on occupe la place du roi. Et le juriste Ousmane Ngom devait justement comprendre cette distinction entre le fait et le droit. Malheureusement, il se situe mal sur la question du droit, alors que pour nous, cette question était implicitement réglée. Nous l’avions mis de côté, parce que nous voulons discuter dans l’intérêt de notre pays. Et nous ne pouvons discuter de ces questions qu’avec celui qui est habilité à en discuter. Si on dit qu’on ne peut pas discuter avec Abdoulaye Wade, la sincérité de notre volonté de discuter n’existe pas. Ce n’est pas avec le président de la Gambie ou du Mali que nous allons discuter. Dans ce cas, on allait nous dire qu’il s’agit là d’une manœuvre opportuniste pour prétendre discuter, alors qu’on nie les conditions de la discussion. Certes, nous avons demandé à discuter avec Abdoulaye Wade, mais cela ne change rien dans notre conviction qu’il a été élu sur la base d’un système qui ne lui garantissait pas la légitimité. Mais, puisque c’est lui qui est là, et non un autre, c’est avec lui que nous avons demandé à discuter. S’il y avait quelqu’un d’autre ou une autre manière de discuter avec quelqu’un d’autre, nous le ferions.

Relativement à Thiès, est-ce qu’il fallait donner à l’opposition quelques localités de manière symbolique pour légitimer la victoire le 25 février 2007 ?

Il faut éviter de confondre logique et sophistique. Les arguments qui ont été avancés par Ousmane Ngom, c’est-à-dire par Abdoulaye Wade interposé, sont des arguments de pure sophistique. Car, lorsque vous avez un système aussi sophistiqué que celui-ci, il y a toujours des failles. Et, le système ne pouvait pas être efficace à 100 %. Il y a des endroits où, une multitude de raisons, qu’il serait long d’expliquer, a fait que le système ne pouvait pas fonctionner à 100 %. Même s’il a été fabriqué de longue date, c’est-à-dire depuis l’arrivée de Wade au pouvoir, pour produire ces résultats. Malgré tout, le rapport de force sur le terrain a fait qu’il ne pouvait pas fonctionner à 100 %. Alors, si l’on croit pouvoir se servir de cet argument pour dire qu’il y a eu quelque part où cela n’a pas fonctionné, donc ce que vous dites sur le système est faux, cela est de la sophistique.

Mais, si on en revient à la période pré-électorale, il y a eu bel et bien audit du fichier électoral. Et, on a abouti à la conclusion selon laquelle le fichier était fiable pour aller aux élections.

(Il coupe). Je vous ai dit et je le crois sincèrement. J’adhère à tout ce qui a été dit dans le sens de la mise en cause du pouvoir et de sa volonté programmée de fausser les élections. J’adhère donc à l’accusation de fraude, même si, à mon avis, le mot fraude d’ailleurs n’est pas bien utilisé. Il y a eu des cas de fraude. Aussi, il y a le fait que le système a été organisé pour fausser l’expression du choix des citoyens. Ce n’est pas la même chose que la fraude. Quand, dans une localité, on annonce une victoire et, le lendemain, on annonce une autre, alors qu’on a déjà compté, il y a eu bel et bien fraude. C’est la raison pour laquelle j’adhère à cette accusation, à ce diagnostic. Je maintiens que si cela a été possible, c’est parce que l’opposition n’a pas fait à temps ce qu’elle devait faire.

Réellement, qu’est-ce que l’opposition devait faire ?

Dès qu’Abdoulaye Wade procédait par petites touches, tellement petites qu’on ne pouvait pas voir tout de suite où il voulait en arriver, on aurait dû opposer la riposte la plus vigoureuse. Mais, le style d’Abdoulaye Wade a été le suivant : il avance à petit pas ; il attend. Parfois, on gesticule, on fait de gros effets de manche. Et si rien ne passe, il pose le pas supplémentaire. De petits pas non freinés à petits pas non freinés, il est arrivé à tailler à sa convenance le système, sans jamais avoir rencontré la résistance qu’il fallait. Car, c’est au lendemain des élections de 2001 que le fichier électoral a été déplacé du ministère de l’Intérieur vers la Présidence de la République. C’était du temps d’Idrissa Seck. Lorsque ce dernier est parti, ils ont réfléchi sur la manière de tirer les leçons du fichier qui était manipulé. Après avoir fait tout ce travail, ils ont ramené le fichier au ministère de l’Intérieur. Sans que le concerné ne le mette en cause, la presse a répété que le responsable des élections du Pds, grand spécialiste des questions d’informatique, avait élu domicile là-bas. Au lieu de prendre cette information au sérieux, on a noté, on a passé à l’anecdotique et on a laissé faire. Alors que, justement, ils étaient en train de toiletter le fichier. Quand ils ont fait toutes les manipulations, ils ont demandé aux gens de venir pour faire l’audit en quelques jours. Seulement, jusqu’à la veille des élections, le fichier disponible sur papier n’était pas remis aux partis politiques pour qu’on puisse s’assurer s’il s’agissait du même que celui avec lequel on est allé aux élections. Voilà pourquoi le Pit n’a pas cautionné la sortie des gens de la société civile qui ont soutenu n’avoir pas de preuve que le fichier n’était pas fiable. Une chose est de ne pas avoir de preuves ; une autre est de conclure que le fichier est bon ou n’est pas bon. Peut-être que si on avait eu le temps, si on avait donné aux gens le temps de vérifier et de confronter le fichier sur papier et le fichier électronique, on pourrait, en mobilisant assez de ressources comme c’était le cas en 2000, arriver à un fichier digne de confiance. Mais, le fichier n’est qu’un cas dans les possibilités de fraude. C’est un maillon, parce qu’on a eu d’abord une implantation sélective des bureaux de vote.

L’opposition a soutenu qu’elle n’a pas eu accès à la carte électorale ?

L’opposition n’a pas eu accès à la carte électorale, donc du contrôle de l’électorat par ce biais. L’opposition n’y a pas participé sérieusement, parce que les commissions qui devaient s’occuper de cela n’ont pas été mises en place dans les commissions de distribution des cartes. Cela a permis une distribution sélective de ces cartes. Même dans le contrôle même de la fiabilité de la transcription, l’opposition n’a pas eu le temps pour voir et de savoir si les noms étaient identiques.

Il y a aussi que l’opposition n’a pas fait le travail d’investigation nécessaire pour la circonstance ?

Je voudrais vous dire, en toute honnêteté, que nous nous sommes fait voler. On ne nous a pas volé, nous nous sommes fait voler. Si, dès le départ, nous avons fait montre de la détermination qu’il fallait, de la vigilance qu’il fallait, on aurait pu nous voler autrement, et non de la manière dont nous l’avons été. Je crois que si nous voulons aller vers un système fiable, il faut que nous nous mobilisions, que nous mobilisions les citoyens pour revenir sur le fichier. Aussi, il faut que nous réglions les problèmes liés au manque de vigilance, au manque de détermination, de déploiement sur le terrain dont nous avons fait preuve et qui a facilité les choses.

Au-delà de cela, est-ce que l’absence de cadre d’action unitaire de l’opposition n’a pas aggravé la situation ?

Je suis tout à fait sûr que cela a joué un rôle très important. Cela veut dire qu’à chaque chose son temps. Nous nous sommes engagés dans une lutte pour montrer quelle est la part de responsabilité du pouvoir dans la falsification de la volonté populaire. Mais, je crois que si nous voulons combattre efficacement cela, il faut qu’on s’interroge, que nous nous interrogions nous-mêmes, que nous dégagions notre responsabilité. Et par rapport à votre question, j’ai tendance à répondre par oui. Le Cpc avait vraiment réussi à crédibiliser une alternative unitaire dans la tête des partis membres du Cpc. Il était même devenu un seul parti. Par la suite, on a remplacé le Cpc par la Cpa. Non seulement la Cpa n’a pas eu le temps d’occuper la même place que le Cpc dans la tête des Sénégalais ; mais, tout de suite, elle s’est manifestée par ses contradictions et ses incohérences, au point de discréditer l’idée d’unité et de mettre dans la tête de ceux qui croyaient en cette idée que les élections étaient perdues d’avance. Que ce n’était même pas la peine de se fatiguer. Alors, certains Sénégalais en ont tiré la conclusion que ces gens-là ne savaient pas ce qu’ils voulaient. Car, ils n’avaient aucune chance de battre Wade, s’ils sont séparés. Donc, s’ils ont pris cette voie suicidaire, c’est que l’intérêt personnel a prévalu par rapport à l’intérêt général. Aucun des gens qui étaient présidentiables n’a compris la nécessité d’envisager, pas automatiquement, mais sur la base de discussions ouvertes, sincères, franches, la nécessité de se retrouver derrière quelqu’un, reconnu comme étant celui qui doit être devant. Au contraire, chacun a cru que le destin du Sénégal ne reposait que sur ses épaules. Il est tout à fait naturel que les gens votent pour Wade, en attendant que le bon sens et la raison l’emportent sur des opposants qui semblent plus proches de leurs propres intérêts que l’intérêt du Sénégal.


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