La coopération religieuse et spirituelle pour un monde de paix : l’exemple du Maroc (Par Abdoul Aziz Kébé)

A la place du péril vert brandi ces derniers temps par les analystes pressés et les idéologues sectaires, aveuglés par leur peur et leur dogmatisme, pour indexer l’islam qui, à leurs yeux, se substitue au péril rouge communiste, les Durûs Hasaniyya et la Fondation Muhammad VI pour les Oulémas du Maroc et d’Afrique ouvrent des perspectives autres. Je dirais qu’ils annoncent l’espoir vert, au nom de l’islam qui éclaire et exhorte à la gestion positive de la diversité des groupes humains.

Le problème est que de nos jours, les symboles religieux sont manipulés de part et d’autre pour inscrire la peur et l’exclusion dans les mentalités et susciter ainsi la méfiance et l’exacerbation des différences comme facteurs de repli sur soi et de rejet de l’Autre. Or, comme le disait un penseur, je ne sais plus qui : « le Coran a établi la diversité et la pluralité pour que ce soit facteur de re-connaissance, de connaissance mutuelle (li-Ta’ârafû) et non pas pour que ce soit motif de guerre et de tuerie réciproque (mush li-Tahârabû aw li-Taqâtalû) ».

 C’est cette dimension de réciprocité positive, dans la Sourate les Appartements, que les souverains du Royaume Alaouite ont traduit par une vision qui va au-delà des rapports diplomatiques institutionnalisés dans les organisations multilatérales.  Car si la diplomatie a pour vocation de favoriser la prospérité et la sécurité des pays dans un environnement mondial de paix, elle ne pourrait atteindre ce but sans les peuples. En effet, l’atteinte des objectifs de la diplomatie ne saurait occulter l’importance des peuples qui, à travers leurs réseaux formels ou non, leurs sociétés civiles à caractère religieux ou non, permettent d’appréhender les aspects de légitimation ou de subjectivation que les relations institutionnelles ignorent ou négligent. Cela est d’autant plus important que nous sommes ici, en Afrique et dans le Maghreb, dans des aires où l’islam et la religiosité qu’il induit, peuvent faciliter l’acceptabilité des actes des gouvernants comme ils peuvent favoriser leur rejet. C’est dire que si la diplomatie s’évertue à éviter les conflits et à les éteindre au cas où ils éclosent, les Durûs Hassaniya peuvent y être associés. En effet, dans un climat fait de cordialité, ils incrustent dans les consciences l’amour de la paix et la disposition à œuvrer, par le savoir éclairé, pour que règne la bonne entente entre les peuples.
Qu’est-ce que les Durûs Hassanya ? 
Les Durûs comme l’indique le vocable, renvoient aux leçons, aux cours délivrés par des maîtres habilités. Ici, il s’agit de leçons préparées et exposées par des savants venus du monde entier nonobstant leurs courants de pensées, leurs doctrines juridiques et leurs inclinations théologiques différentes. C’est l’un des rares espaces où s’exprime l’islam dans sa dimension universelle, c’est à dire dans sa pluralité juridique et théologique et dans sa diversité culturelle, dans un climat de tolérance remarquable, caractérisé par le respect de la différence, conformément au principe coranique de l’argumentation probante- Hâtû Burhânakum-.
C’est pour cela qu’il est important d’appréhender les Durûs Hasaniyya et la Fondation Muhammad VI pour les oulémas du Maroc et d’Afrique comme des instruments de cette diplomatie des peuples qui contribuent à renforcer les liens séculaires entre les musulmans de cet espace géographique et au-delà. Un renforcement sur la base de l’injonction divine Iqra articulée au dit du Prophète (Psl) qui avait enseigné que la proximité de Dieu est d’autant plus remarquable qu’on est utile à la société. Et l’on sait que pour être utile à la société, il faut s’armer de savoir et d’éthique. Tout ce à quoi invite Sa Majesté le Roi Mohamed VI du Maroc lors des Durûs Hasaniya par une relecture des enseignements de l’islam avec comme objectif  la réactualisation des savoirs et de la pensée islamiques dans le but de les traduire en actions socialement bénéfiques.
Les Durûs Hasaniyya ont cette particularité de fonctionner comme une académie, comme une université où l’esprit est souverain et où la seule force qui vaille est celle des arguments. Loin des déterminants politiciens qui plombent les cadres institutionnels bilatéraux ou internationaux, ces cours offrent l’occasion de remettre le discours religieux dans ses fonctions originelles, dépouillé d’à priori politiques et de manipulations partisanes ou sectaires. C’est une projection des rayons du savoir coranique et du modèle paradigmatique prophétique sur les réalités de l’heure afin que l’islam reste à jamais cette lumière qui guide vers la droiture et la paix, là où l’obscurantisme de l’ignorance et des exclusions sectaires risquent de plonger l’humanité dans les abysses.  Cela est manifeste dans les sujets qui sont traités et qui tous, partent d’un verset, d’un groupe de versets coraniques ou d’un cas du modèle paradigmatique du Prophète (Psl).
Le rôle et la place du Sénégal et de l’Afrique dans ces cours
Depuis plusieurs décennies, le Sénégal est honoré par la présence d’une forte délégation composée de plusieurs oulémas et guides religieux qui contribuent d’une façon ou d’une autre à renforcer les liens culturels et scientifiques dans le cadre de l’islam. L’histoire de l’islam au Sénégal et en Afrique de l’Ouest nous enseigne que depuis l’époque de ‘Uqba Ibn Nâfi’ ancêtre des Kunti de Ndiassane, le Maghreb a été un point de départ et de ressourcement. Et dans cette aire, le Maroc était, jusqu’à une époque récente, le centre de référence pour l’islam au Sénégal et en Afrique de l’Ouest.
Les raisons de cette relation privilégiée entre le Royaume Chérifien et la sous-région sont multiples et historiques. Nous insisterons sur l’unité doctrinale autour de la Théologie Ash’arite, de la doctrine Malikite, de la version Warch pour la lecture coranique et de la pratique du soufisme pratique sunnite. Ce qui est renforcé par la similitude entre les structures mentales et les dispositions psychologiques des peuples. Parlant de ces fondamentaux partagés, nous savons que la doctrine officielle du Maroc, le Malikisme, a commencé à être répandue au Sénégal et dans les pays de la sous-région grâce à l’équipée des Almoravides. Auparavant, le Maroc se l’était approprié grâce à la confiance de Moulay Idriss (qu’Allah agrée ses œuvres) qui en avait fait la doctrine d’Etat et la référence pour les tribunaux. Ses successeurs ont poursuivi son œuvre de fidélité à cette école juridique médinoise, en complémentarité avec le rôle déterminant de l’Université Qarawiyyîn qui a contribué à former des élites et à populariser les œuvres du Malikisme. Il en fut ainsi jusqu’à l’avènement des Almoravides qui ont réalisé l’unité doctrinale sur l’ensemble du territoire marocain et Ouest-africain.
Cette inclination du Maroc et de l’Afrique de l’Ouest pour l’école de l’Imam Malik résulte, entre autres facteurs, de la disposition psychologique des populations à l’ouverture par rapport à tout ce qui leur apporte une valeur ajoutée tout en respectant leur identité. Et cela, ils l’on trouvé dans la doctrine et dans la personnalité de l’imam Malik. C’est une école du modèle prophétique et de la pratique médinoise plutôt réaliste, qui respecte les us et coutumes et qui s’applique avec simplicité, sans excès de théorie ni d’interprétation conjecturelle.
C’est cette unité doctrinale sur un arrière-plan historique favorable qui fait que les Durûs Hasaniyya sont des moments de consolidation de ces acquis dans un contexte où le désir de renouveau est impératif. A ce rendez-vous de raffermissement et d’actualisation, le Sénégal occupe pleinement sa place par le nombre et la qualité des participants qui y sont invités. Nous pouvons citer à titre d’illustration, le regretté Ibrahim Mahmoud Diop Barham (qu’Allah agrée ses œuvres) qui avait le privilège d’être, pendant plus de quarante ans, parmi ceux qui délivraient un cours magistral devant sa majesté feu Hassan II (qu’Allah le couvre de sa délicate Miséricorde) et devant son successeur sur le trône, Sa Majesté Mohamed VI (Qu’Allah l’assiste de sa victoire). Aux côtés de ce digne fils du Sénégal, nous comptons le Porte parole de la Tijâniyya de Tivaouane, Serigne Abdoul Aziz Sy al-Amine, le Khalife de Médina Baye Serigne Cheikh Tidiane Niass, le Khalife de la Tijâniyya Omarienne, Thierno Madani Tall, le représentant de la Murîdiyya, etc.
Cette forte présence du Sénégal, en plus de se justifier par l’histoire de l’islamisation de nos territoires à travers les épisodes almoravides, s’explique par les liens spirituels qui unissent les deux pays, peuples et gouvernants confondus. Dans ce domaine, le soufisme, comme mode de pratique de l’islam, dans ses dimensions rituelles, spirituelles et sociales, est un puissant liant entre les autorités religieuses des deux pays et les populations musulmanes en général. La Tijâniyya, la confrérie la plus représentative du Sénégal et la plus répandue en Afrique, s’est déployée dans sa plénitude au Maroc, à Fez, avec l’appui de la famille chérifienne Alaouite, à la tête de laquelle, il y avait à l’époque Moulaye Suleyman. Ce dernier (Qu’Allah le compte parmi sanctifiés), pour faciliter le séjour du Cheikh, lui avait offert Dâr al-Mirâya pour sa résidence. A partir de ce moment, Fez va bénéficier d’une aura sans égale aux yeux des adeptes de la Tijâniyya du Sénégal et de l’Afrique, en plus de son rayonnement originel dû à Qarawiyîn et à l’influx de son fondateur Moulay Idriss 1er. La cité religieuse et culturelle qui abrite les mausolées des deux saints va être un lieu de pèlerinage, un abreuvoir de sciences et la principale destination, après la Mecque et Médine de nombre de musulmans de la sous-région. Elle est en passe de devenir la ville la plus sénégalaise du Maroc pour ne pas dire la plus africaine.
Pertinence de la Fondation Mohamed VI pour les Oulémas d’Afrique et du Maroc 
L’histoire que nous venons de retracer (même si c’est seulement en pointillés) montre la pertinence de la préservation des acquis culturels et spirituels qui peuvent concourir au développement de la pensée islamique dans le respect de nos identités communes et de la stabilité de nos sociétés. Dans cette perspective, les Durûs Hasaniyya ont posé des jalons qu’il est utile de renforcer pour édifier, sur ses bases, de nouveaux instruments adaptés aux enjeux contemporains. La Rabita des Oulémas du Maroc et du Sénégal dont le défunt Ibrahim Mahmoud Diop Barham était le Secrétaire Général a été un premier palier dans l’édifice. Sa mise en place répondait à ce désir de mutualiser les ressources de connaissance sachant que pour nous autres pays à majorité musulmane, en Afrique et au Maghreb, la religion reste un puissant moyen de comprendre les enjeux du monde à travers la gestion de la pluralité et de la diversité et la promotion du vivre-ensemble. Cette vision fraternelle est développée dans la Fondation Mouhamed VI pour les Oulémas d’Afrique et du Maroc sur la base d’un dialogue entre les approches et les méthodes d’interprétation, dans le seul but de vérifier, par notre engagement social, notre profession de foi qui nous intègre dans la communauté des croyants.
Or, que signifie notre profession de foi, à l’heure actuelle ? Si nous observons la situation de l’islam dans le monde en général et dans notre aire géographique en particulier, nous percevons l’image d’une religion en proie à la violence aveugle et à un radicalisme terroriste qui installent la peur et la déstabilisation dans nos sociétés. L’on sait, comme nous l’enseignait Serigne Babacar Sy qu’avec la peur, on ne peut rien construire. C’est ainsi qu’il est de la responsabilité de ceux qui se sentent investis de la mission de rétablir la paix, la miséricorde et  les facteurs de bien-être sur terre, en tant que vicaires de Dieu, de restaurer la confiance. Qui mieux que les deux garants de la cohésion sociale que sont les élites politiques et intellectuelles, sont concernés par cette mission ? Cette opération de restauration de la confiance au sein de nos sociétés exige une connaissance de soi, qui encourage l’estime de soi et la confiance en soi. Toutes choses qui servent à renforcer notre énergie spirituelle et à résister aux courants d’aventure et d’exclusion réciproque, aussi forts soient-ils, en nous retrouvant autour d’une alternative crédible.
Par conséquent, il est utile de revaloriser l’islam, dans sa modalité ouest-africaine et marocaine en tant  que résultat d’un long processus d’interrelation intelligente entre valeurs coraniques explicitées par les paradigmes prophétiques d’une part et, d’autre part, les valeurs sociétales des territoires concernés. Ce qui en fait un patrimoine dont il nous faut être fiers puisque témoin de la fidélité de nos peuples à l’essence de la religion et à la finalité de la diversité des groupes humains. Comme nous l’avons indiqué plus haut, les principes de respect des réalités culturelles qui ne violent pas l’essence de l’unicité de Dieu, la considération de l’intérêt général, le fait de veiller à la stabilité sociale et à la sécurité, ont facilité, entre autres facteurs, l’affiliation de l’Afrique et du Maroc au Malikisme. Et il est devenu un trait distinctif de notre identité au sein de la grande communauté musulmane. Aussi, nous devons en être fiers et, sans être orgueilleux ni vaniteux, montrer notre estime par rapport à ce que nous sommes. En un mot, être décomplexés face aux courants et idéologies contemporaines qui menacent notre patrimoine, nos sociétés et nos Etats, par leur exclusivisme et leur sectarisme.
Sur ce plan, la Fondation Muhammad VI pour les Oulémas d’Afrique et du Maroc est un bel outil, un instrument qui vient à son heure pour impulser ce nécessaire élan fédérateur sur la base d’une confiance mutuelle, pour atteindre un but commun. C’est-à-dire préserver cette identité musulmane afro-maghrébine et contribuer à partager notre vision d’un islam spirituel, pacifique et apte à penser et agir pour le renouveau dans un monde ouvert. Sa majesté le Roi Mohamed VI, Amîrul Mûminîn, s’est acquitté de son devoir en tant qu’inspirateur, promoteur et fédérateur. Les autorités spirituelles de notre pays et d’ailleurs n’ont pas failli au leur en répondant à l’appel. Car elles sont conscientes, comme le disait El Hadji Mansour SY que c’est par l’articulation intelligente entre savoir et raison que l’on fortifie le capital humain. Sinon, il n’y a que ruine et désolation pour les sociétés. « wa ra’su mâl al-Fatâ ‘aqlun  wa ma’rifatun/ wa in humâ fuqidâ haqqan fa-qad bâdâ ». Il reste aux acteurs que nous sommes de ne pas décevoir les attentes, en faisant preuve d’engagement, de compétence et de dynamisme.
Wallâhuwaliyyutawfîq / Allah accorde le succès !
Dr Abdoul Azize Kébé
Enseignant chercheur UCAD
Responsable du Centre de Recherche Islam
Sociétés et Mutations
Ecole Doctorale ETHOS-UCAD

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