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La malédiction du français au Sénégal (Par Jean DIONE)

«Bépp làkk rafet na buy yee ci nit xel ma

Di tudd ci jaam ngor la»
«Toute langue est belle qui, de l’homme, éveille la sagacité et qui, à l’asservi, redonne le goût de la liberté» [Serigne Moussa Kâ (1883-1967), poète sénégalais.] ****** « Pourquoi sommes-nous tant iniques à nous-mêmes ? Pourquoi mendions-nous les langues étrangères, comme si nous avions honte d’user de la nôtre ? » (Joachim du Bellay (1522-1560), poète français).

Par les temps qui courent, il est inopportun de parler de la «malédiction du français» lorsqu’on a fêté en grandes pompes le sommet de la Francophonie, en investissant des centaines de milliards. C’est là où réside tout le problème de cette langue (le français en Afrique) ! Enoncer une malédiction à cette langue tant chantée et louangée est une incongruité d’autant plus que j’utilise cette même langue pour aborder le problème. Mais l’on est conscient de l’hégémonie du français sur nos langues africaines depuis la colonisation occidentale. Quoi qu’on dise, le français reste une langue impérialiste, qui lorsque nous la parlons, nous rappelle les souffrances incommensurables vécues par les peuples colonisés pour enrichir la métropole. Je propose une réflexion qui sort des sentiers battus. Héritée de l’ancienne métropole, puissance coloniale, la France, le français s’est bien installé chez nous et devient notre langue officielle, celle de l’Adminis­tration et de l’école. A leur départ, les anciens colons français nous ont laissé un «butin de guerre», leur langue. Aussi nous sommes-nous rués sur cette chose comme des mouches sur du miel. Chacun essaie de se l’approprier : pour ceux qui ont l’accès à la fameuse école française. De jour en jour, cette langue a revêtu le bonnet et le «caaya» (pantalon bouffant), c’est-à-dire qu’elle s’est acclimatée. Aimé ou haï, adopté, adapté ou rejeté, le français s’est confortablement installé chez nous par la force des choses. Le premier débat sur l’adoption du français fut celui des écrivains qui doutaient de la capacité du français- ou des langues européennes (étrangères)- à exprimer tout l’être du Noir. Ce débat a été très fructueux dans la critique dans la littérature africaine. Il ressort de cela deux tendances : les fervents défenseurs du français comme Senghor (premier Noir agrégé de grammaire, Professeur de lettres, académicien) qui chantent les louanges du français pour magnifier sa «force-bonté» (pour emprunter le titre du roman de Bakary Diallo). Pour ceux-ci, le français est une langue riche, capable au plus haut degré d’exprimer ce que nous ressentons. Senghor ne manque pas de dire que le français a apporté à nos langues nationales beaucoup de «mots abs­traits». D’autres ressentent le désir d’africaniser, de «malinkiniser» le français, pour qu’il soit à même d’exprimer la profondeur de l’âme africaine. Ceux-là sont partagés entre leur identité culturelle et la nécessité de s’exprimer en français pour se faire entendre. Finalement, le français s’est imposé dans la littérature africaine et on parle de littérature négro-africaine d’expression française (à côté de celles d’expression anglaise, italienne, espagnole…). C’est le grand paradoxe de l’Afrique, de sa littérature. En principe, une culture ou une littérature s’exprime dans langue du Peuple, seul véhicule légitime à exprimer leur être. Mais les anciennes ou ex-colonies françaises semblent liées à jamais au français, même si elles se sentent violées dans leur intimité. Le débat qui naît de ce constat est que l’Afrique semble maudite. Le français au Sénégal est une malédiction, une tache indélébile dont les Sénégalais ne peuvent plus ou ne veulent plus se départir. C’est comme une tare génétique que nous ont léguée «nos ancêtres les Gaulois». Pourquoi devons-nous nous exprimer en français alors que nous avons des langues nationales ? Pourquoi devons-nous éduquer, instruire, former nos enfants dans une langue étrangère ? Seront-ils dans ce cas nos véritables enfants, héritiers de nos valeurs, fortement ancrées dans nos langues ? Un déphasage se crée, une rupture s’enclenche entre ce que fut notre être intime et ce que sont devenus nos enfants –et même ce que seront nos descendants. Le poète haïtien, Léon Laleau, dans un de ses poèmes, chante brillamment «ce désespoir» de s’exprimer dans une langue étrangère. «Sentez-vous cette souffrance Et ce désespoir à nul autre égal D’apprivoiser, avec les mots de France, Ce cœur qui m’est venu du Sénégal ?» Parfois considérée comme un «butin de guerre», «trésor d’identité», «clef d’or», «sésame magique qui ouvre toute grande la porte [des] mystères, de la caverne interdite où ils ont entassé les butins volés à nos pères et dont nous avons à leur demander des comptes !» (Jacques Rabema­nanjara), cette langue est une patate chaude dans la main des nègres, ex-colonisés. Le zèle nous a poussés à interdire formellement nos propres langues maternelles dans les écoles, en créant le «symbole», objet infamant accroché au cou du fautif. Ce complexe a fait que, jusqu’à aujourd’hui, la population nourrit une certaine révérence à l’égard de ceux qui manient le français avec dextérité. Cela va-t-il durer ad vitam aeternam ? Ou un jour viendra où les Africains (particulièrement les Sénégalais) changeront le cours de l’histoire en érigeant leur propres langues nationales au statut du français, langue officielle et de l’enseignement ? Toute laisse à croire que ce jour n’est pas programmé. Aucune décision n’est prise ni programmée en ce sens. Tout le monde semble accepter cet état des choses comme normal.
Et pourtant, la conquête de notre autonomie, de notre dignité, de notre développement passe inéluctablement par une rupture progressive d’avec le français, proportionnelle à la montée en puissance de nos langues nationales.
La France même a été colonisée, obligée de parler, de communiquer en latin, (langue officielle). Les Français parlaient latin comme les Sénégalais parlent français. Chaque colonisateur impose sa vision du monde, par la langue, véhicule de l’identité et de la culture. Les Romains l’ont fait aux Français, les Français l’ont fait aux Sénégalais. Les Français se sont libérés du latin après plusieurs siècles ; les Sénégalais, eux, ne veulent pas se libérer ou la France ne veut pas les affranchir. Mais remontons au 16e siècle appelé la Renaissance. De quoi s’agissait-il ? Le mot «renaissance» signifie une nouvelle naissance après la sombre nuit de l’histoire appelée «Moyen-âge» (âge inférieur par rapport à l’Antiquité). Les Français ont compris qu’il fallait se départir de la culture latine pour restaurer une culture locale française. Cette renaissance s’articule autour de la création d’une littérature en langue nationale. Il faut donc enrichir le français pour qu’il soit capable, à l’image du latin, de porter une littérature digne de ce nom. Les intellectuels de cette époque ont porté le combat à bras-le-corps.
Aussi Joachim Du Bellay a-t-il publié Défense et illustration de la langue française (1549) devenu le manifeste de la Pléiade, première véritable école poétique française. Les autorités administratives et politiques ont fini par adopter le français comme langue officielle, en remplacement du latin. Les documents administratifs sont désormais en français et les programmes scolaires sont traduits en français. La France devient française. Le paradoxe a été levé. D’évolution en évolution, de réforme en réforme, de fil en aiguille, le français est devenu la langue que nous parlons aujourd’hui. La France est devenue une grande puissance coloniale et un pays développé qui nous impose sa langue officielle (exclusivement).
Quelle leçon doit-on en tirer ? Elle est simple : nous devons faire comme les Français. Mais commençons doucement, par nous procurer les moyens politiques et financiers. Nous ne manquons pas de ressources humaines capables de mener à bout cette réforme, ce sauvetage de notre pirogue. Les Français ont compris que le développement passe nécessairement par l’appropriation de leurs propres langue et culture pour éviter le déracinement,
l’assimilation. Actuelle­ment, l’on parle beaucoup de la baisse du niveau en français. Les élèves ne parlent plus français. Cela semble être une menace grave sur notre système éducatif. C’est une véritable bombe parce que tout l’enseignement repose sur cette langue. Donc, si le français, socle sur lequel repose tout le système se dégrade, tout le système s’écroule. La place du français dans l’enseignement au Sénégal n’est plus à démontrer. Il est en même temps médium et objet d’enseignement ; c’est-à-dire qu’il est enseigné en tant que matière et est le véhicule par lequel on enseigne les autres matières (maths, histoire-géographie, philosophie…). Cette situation est la résultante de la prégnance du français dans notre pays. Malheu­reusement, cette baisse du niveau dont on parle est probablement un rejet à l’égard d’une langue difficile et surtout étrangère. Cela ressemble à un patriotisme moderne chez les jeunes et les adolescents. Alors, tout le monde parle de la baisse du niveau en français, mais jamais on n’a entendu quelqu’un s’indigner ou même s’inquiéter de la baisse du niveau en wolof, diola, peul, sérère. En fait, à part quelques linguistes en manque de thématique, ces langues n’intéressent personne. Elles ont été codifiées juste pour la forme, pour meubler la galerie. Néanmoins, les efforts consentis par quelques écrivains sénégalais qui produisent en langue nationale sont à louer : Boubacar Boris Diop (Doomu golo) et Cheik Aliou Ndao (Buur Tileen). Tous les projets d’intégration des langues nationales dans le système éducatif (surtout scolaire) ont échoué. La seule raison, c’est le manque de courage des décideurs qui ne sont pas prêts à consentir les sacrifices nécessaires à toute entreprise de libération, d’affirmation de soi. La liberté ne se donne pas en cadeau, elle s’arrache par la force. Mais attention, je comprends l’enjeu international et économique du français qui permet la visibilité au plan international. Mais qu’à cela ne tienne, conservons le français comme langue étrangère, mais remplaçons son impact dans le système éducatif en introduisant les langues locales à l’école élémentaire pour apprendre les sciences en wolof, par exemple !
Je pense qu’il est injuste de continuer à subir la dictature du français-et de la France- dans notre système éducatif.

Jean DIONE
Professeur de Lettres

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