Le Sénégal devrait passer à la 4G d'ici à la fin de l'année. © SYLVAIN CHERKAOUI POUR J.A.
Le Sénégal devrait passer à la 4G d'ici à la fin de l'année. © SYLVAIN CHERKAOUI POUR J.A.

Les opérateurs télécoms africains se tiennent prêts à surfer

Internet représente une part croissante dans les revenus africains d’Orange, MTN ou Airtel. Mais sur un continent encore relativement peu connecté, ces opérateurs avancent prudemment.

Le quartier des affaires d’Anfa, la corniche, la Médina, l’aéroport… Peu de Casaouis le savent, mais la capitale économique du Maroc est entrée dans l’ère de la technologie 4G (très haut débit mobile). Depuis plusieurs semaines, des dizaines d’ingénieurs équipés de smartphones dernière génération testent les nouveaux réseaux des opérateurs. Disponibilité, stabilité, temps de téléchargement… Chaque indicateur est scruté en vue du prochain lancement. D’ici à quelques semaines, cette nouvelle norme offrira sur les mobiles des débits internet jamais vus dans le royaume – en théorie jusqu’à 100 Mb par seconde -, plus rapides que les offres fixes actuellement disponibles.

Et le Maroc est loin d’être une exception. Ces deux dernières années, le Rwanda, le Nigeria, le Kenya, l’Ouganda, Maurice, l’Afrique du Sud, le Ghana, le Tchad et le Bénin ont sauté le pas. Et dans les mois à venir, d’autres pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la Tunisie devraient eux aussi se lancer. Cette transition vers la 4G représente un investissement de plusieurs dizaines de millions d’euros dans chaque pays et arrive un peu tôt car les réseaux 3G (haut débit mobile), souvent encore en cours de déploiement, ne sont pas amortis. Mais chez les opérateurs, elle ne fait pas vraiment débat.

Appétit

« Elle est inéluctable », constate Arnaud Blondet, directeur de l’innovation Afrique – Moyen-Orient – Asie au sein du groupe français Orange. À l’image de MTN, dont les revenus provenant de la data ont augmenté de 16,7 % entre mars 2014 et mars 2015, tous les opérateurs sentent le formidable appétit de leurs clients pour les usages numériques. Même si ces nouveaux services (internet, SMS, musique et vidéos en ligne, banque…) ne représentent encore que 5 % à 20 % de leur chiffre d’affaires selon les pays, ils sont devenus incontournables. Et « avec le passage à la 4G, on espère que la consommation de data va bondir », confie Patrick Berthié, directeur de l’innovation du marocain Inwi.

Ce changement est largement lié à l’arrivée sur le marché, depuis plus de deux ans, de smartphones à moins de 100 euros, spécialité des marques chinoises comme Huawei, Tecno, Xtouch et ZTE. L’engouement des consommateurs africains pour ces terminaux surprend même les spécialistes par sa rapidité. Selon le cabinet Deloitte, le marché africain des smartphones (15 % des téléphones en circulation) devrait croître de plus de 40 % en 2015, avec 70 millions de pièces supplémentaires vendues. Leur nombre devrait doubler d’ici à 2017 pour atteindre plus de 350 millions.

SYLVAIN CHERKAOUI POUR J.A.

Orange inclut désormais dans ses offres des smartphones d’entrée de gamme (ici, dans une boutique à Dakar). © SYLVAIN CHERKAOUI POUR J.A.

Les opérateurs télécoms qui, en Afrique, se sont développés sur un modèle de crédits de communication prépayés ajoutent désormais dans leurs offres un accès internet (sous la forme d’un volume de données à consommer dans un temps limité) et parfois un smartphone. Orange commercialise sur ce principe Klif, un terminal d’entrée de gamme fonctionnant avec le système Firefox OS, pour environ 32 euros. À terme, treize pays africains pourront en bénéficier. En Afrique du Sud, MTN propose un modèle similaire, et au Nigeria, Airtel mise plutôt sur un smartphone de milieu de gamme, vendu 90 euros, comprenant un crédit de 2 Gb de données.

Menace

Dans les années à venir, cette révolution numérique va bouleverser le modèle économique des opérateurs. Au cours de la dernière décennie, ceux-ci ont atteint des niveaux de rentabilité exceptionnels, avec des taux de marge Ebidta dépassant 50 %, grâce aux services « voix ». « Mais il faut s’attendre à une baisse, prévient un spécialiste des contenus numériques. Auparavant, l’opérateur avait la maîtrise de tous les maillons de la chaîne. Il utilisait son réseau pour vendre son service dont il assurait la facturation. Avec internet, l’opérateur offre toujours l’accès, contrôle encore la note, mais de plus en plus de services sont apportés par des tiers, avec qui il faut partager le gâteau. »

Alors que les prix des communications chutent depuis 2010, les états-majors des géants du secteur s’activent pour préparer l’avenir. Mais sur le terrain, l’enthousiasme est moins perceptible. « Il y a un important travail de pédagogie à effectuer dans les filiales, reconnaît un cadre d’Orange. Leurs résultats financiers dépendent encore largement de la voix, et le numérique n’est pas forcément une priorité. » Quand internet permet de communiquer avec la voix, via des applications comme Skype, Viber ou WhatsApp, les filiales le considèrent plutôt comme une menace. Au point de bloquer ces services ? Difficile à dire, mais fin février, de nombreux Sénégalais se sont plaints de ne plus pouvoir les utiliser…

Tous les opérateurs cherchent néanmoins à afficher leur dynamisme numérique en multipliant les nouveaux services, notamment dans le domaine du divertissement. Millicom a par exemple innové en 2014 au Ghana en proposant un service de musique en ligne en partenariat avec Deezer. « L’initiative sera répétée fin 2015 ou début 2016 en RD Congo », révèle Uche Ofodile, directrice générale de la filiale à Kinshasa. Le groupe coté au Luxembourg s’est également distingué en entrant en 2012 au capital du spécialiste du e-commerce Rocket internet (promoteur du site Jumia), avant d’être rejoint quelques mois plus tard par MTN. Il s’illustre aussi dans le domaine de la télévision sur mobile. En Côte d’Ivoire, il a lancé en mai une offre payante en partenariat avec la start-up française Summview.

Source : MILLICOM
L’exemple de Millicom © Source : MILLICOM

Les autres majors du secteur ne sont pas en reste, même s’il est difficile d’estimer l’impact économique des accords noués. Au Maghreb, Orange va par exemple proposer Anghami, un service de musique en ligne avec lequel le groupe a déjà un partenariat en Jordanie. Pour rattraper son retard et marquer les esprits, l’indien Airtel a répondu à l’appel de Facebook pour participer, comme Millicom, au programme internet.org. Ses filiales kényane et zambienne permettent ainsi à leurs abonnés d’accéder gratuitement au réseau social et à d’autres services comme Wikipédia. Également approchés, MTN et Orange ont eux refusé, reprochant à l’entreprise de Mark Zuckerberg de favoriser l’explosion du trafic sans participer au financement des réseaux nécessaires à son transport.

« S’il y a une erreur commise en France que les opérateurs africains ne feront pas, c’est d’offrir des abonnements illimités », assure Samba Sène, spécialiste de l’innovation, ancien directeur du technocentre d’Orange à Abidjan. « D’autant plus que les réseaux sur le continent sont moins costauds. Une hausse incontrôlée du trafic représenterait un vrai risque », estime Germain Breugnot, spécialiste des infrastructures de télécoms au sein du cabinet Titane.

Quand on les interroge sur leur stratégie internet, les compagnies mettent aussi en avant les concours et autres hackathons organisés pour repérer les développeurs africains prometteurs. À la clé, de petits chèques, la possibilité de profiter d’un accompagnement et parfois d’être distribué sur la plateforme locale d’un cador du secteur. « Mais c’est encore très rare de trouver des applications vraiment innovantes », regrettait l’an dernier Frédéric Debord, directeur général du marocain Inwi. « Les idées ne manquent pas, mais les développeurs africains doivent acquérir davantage de compétences techniques et il existe encore peu de formations dans ce domaine », admet Christelle Scharff, une universitaire franco-américaine qui anime des ateliers autour de l’internet mobile au Sénégal.

Si l’écosystème numérique peine à se constituer, c’est aussi parce que les opérateurs ont adopté une stratégie défensive. « Pour stimuler la création de contenus locaux – essentielle si on veut accélérer l’adoption d’internet -, il faut qu’ils ouvrent leurs plateformes informatiques et permettent aux start-up d’interconnecter leurs applications », affirme Samba Sène. « C’est un processus qui est en cours, explique Arnaud Blondet, mais pour des questions de sécurité, c’est un peu long. Orange, et c’est une première en Afrique, donne désormais accès à son interface SMS. Ainsi, la boutique au coin de la rue peut envoyer des messages de promotions. » Autre piste explorée, l’ouverture des systèmes de facturation. « C’est sans doute l’un des plus grands obstacles à l’émergence de services locaux. S’ils n’ont pas de compte en euros ou en dollars pour se faire payer, les développeurs africains ne peuvent pas bénéficier des magasins d’applications d’Apple ou de Google », reconnaît Christelle Scharff.

Mais quand on lui parle ainsi d’internet mobile et de services numériques, Michel Elame, consultant et ex-directeur général de Warid au Congo, a l’impression de ne pas vivre sur la même planète. « Au Cameroun, leur adoption est très lente et on ne constate pas chez les professionnels de réelle volonté d’accélérer », déplore-t-il. Même le vietnamien Viettel, qui y a lancé ses activités en septembre, n’a pas fait bouger les lignes et propose des offres similaires à celle du duo MTN-Orange. L’illustration d’une autre réalité africaine. Sur le continent, c’est la technologie 2G qui est encore majoritairement utilisée. Selon l’équipementier Ericsson, elle ne sera détrônée par la 3G qu’en 2019.

Jeuneafrique.com

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