23 octobre, 2014
Accueil » ACTUALITES » Leur rivalité est souvent poussée à l’extrême : Pourquoi les hommes politiques aiment se détester
Leur rivalité est souvent poussée à l’extrême : Pourquoi les hommes politiques aiment se détester

Leur rivalité est souvent poussée à l’extrême : Pourquoi les hommes politiques aiment se détester

Des députés qui lèvent la main sur leurs collègues ou les abreuvent d’injures, au sein même de l’Hémicycle. D’autres politiques qui squattent les plateaux de télévision, les studios des radios, les colonnes des journaux ou même l’espace public pour déverser leur bile sur leurs adversaires. Le champ politique est devenu un terrain où l’argument de la force, physique et/ou verbale, renverse assez souvent la force de l’argument.
Dans son avis trimestriel (avril, mai, juin) du 22 juillet 2013, le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra) fustigeait le niveau médiocre des débats politiques relayés par la presse. Pointant un espace public pollué par des propos discourtois, obscènes, injurieux et irrévérencieux. L’organe dirigé par le journaliste Babacar Touré de marteler : «de tels propos, émanant aussi bien de personnalités publiques que de citoyens (lambda), dans le cadre de débats ou de controverses politiques, sont de nature à porter atteinte à l’honneur, à la respectabilité et à la dignité de personnalités et acteurs de la vie politique, économique et sociale du pays».

Le Cnra ne parlait pas dans le vent. Et il y a de quoi fouetter un chat, tant les exemples d’écarts de langage et de comportements aux antipodes de la bienséance sont légion. Pis, les échanges nauséeux n’opposent pas que les adversaires de partis différents : les frères et camarades de partis se retrouvent parfois sur un même ring pour se livrer à des pugilats épiques et s’échanger quelques coups au bas de la ceinture. Friande de ce genre de confrontations, la presse applaudit et s’en pourlèche les bambines.

Les pugilistes du ring politique

Au chapitre des écarts des comportements portant la signature des responsables politiques, la virée en Mauritanie d’Oumar Sarr, coordonnateur du Parti démocratique sénégalais (Pds), au moment où il est actuellement frappé d’interdiction de sortie du territoire, dans le cadre de la traque aux biens supposés mal acquis. Cette attitude de défiance met certes à nue une faille du Système –c’était l’objectif avoué par le contrevenant- mais, il est surtout révélateur du peu d’égard qu’une certaine élite nationale porte à l’endroit des institutions de la République.

Mais, face à Bara Gaye, Oumar Sarr peut aller se recoucher. Le président de l’Union des jeunesses travaillistes et libérales (Ujtl) fait de la désacralisation de l’Exécutif son violon d’Ingres. Après avoir suggéré que Macky Sall avait des accointances avec les lobbys homosexuels, Gaye, traqué par la police, pour offense au chef de l’Etat, s’est amusé à jouer à cache-cache avec les pandores. Il sera cueilli et placé sous mandat de dépôt mais, le mal était déjà fait.

A défaut de cautionner les propos du jeune responsable libéral, Seydou Guèye, le porte-parole de l’Alliance pour la République (Apr, parti présidentiel), semble les comprendre. Il dit : «les querelles politiques, c’est habituel au Sénégal». La réponse du berger à la bergère pouvait alors fuser. C’est Amath Suzanne Camara, coordonnateur adjoint du Réseau des enseignants de l’Apr, qui s’en charge. Il sous entend que Bara Gaye a cherché à se faire arrêter pour «rejoindre son a… Karim Wade» en prison.

Et ce n’est pas tout. Les échanges de propos aigre-doux, entre Mahmouth Saleh et Alioune Badara Cissé sont encore frais dans les mémoires. Personne n’a oublié, non plus, la gifle de Doudou Wade (Pds) à son frère de parti Aliou Sow. Ni les paroles déplacées du même Wade à une autre du Pds, la député Fatou Younouss Aïdara. Le tabassage de Me El Hadji Diouf (Ptp) par Famara Senghor restera également dans les annales des attentats graves aux règles de bienséance qui doivent régir les rapports entre hommes politiques, fussent-ils des adversaires irréductibles. On peut aussi citer, au rayon des rivalités poussées à l’extrême, ponctuées d’échanges de vertes et de pas mures, celles ayant opposé Idrissa Seck à Karim Wade, Babacar Gaye à Aliou Sow, Barthélémy Diaz à Malick Noël Seck, entre autres.

La racine du mal

Toutes ces attitudes extrêmes sont le reflet d’un manque criard d’arguments pour prendre le dessus sur l’autre. Il s’agit moins de convaincre que de vaincre. Et par tous les moyens. «La politique ad hominem, faite d’invectives et d’injures, traduit une conquête effrénée du pouvoir, analyse le sociologue Djiby Diakhaté. La boulimie du pouvoir a conduit nos formations politiques à mettre l’accent sur le cri et non sur l’argument. Ce qui intéresse le politique, c’est comment faire pour accéder au pouvoir. On injurie pour être dans la sphère affective du Président, pour avoir des postes».

Quid des causes de ces écarts ? Le sociologue en relève deux principales : le manque de formation des futurs responsables politiques et la «démission» des élites. «Il n’y a plus d’écoles du parti, qui étaient des instances de formation et de réflexion des militants, regrette-t-il. Ces derniers étaient formés à l’idéologie du parti pour mener des débats de haute facture. La vie politique était un espace de débat d’idées bien articulé autour du développement. Aujourd’hui, les partis politiques ont du mal à avoir une vision, une idéologie et une doctrine et l’accent est mis sur le clientélisme politique. Conséquence : nous avons en face des militants qui ne sont pas musclés, sur le plan des idées, pour conduire des débats, mais armés pour insulter».

Djiby Diakhaté de poursuivre : «il y a également un problème d’élite à tous les niveaux. Nous avons une élite intellectuelle qui se positionne pour ne gérer que des carrières solitaires. L’élite religieuse, noyautée par les politiques, est à la quête effrénée de l’argent».

Un aveu d’impuissance

La violence dans le champ politique n’est pas une spécificité sénégalaise. Dans les autres pays, les hémicycles ou les plateaux de télévision sont souvent le lieu d’échanges virils entre adversaires politiques. Aussi, les écarts de comportements de nos politiques ne sont-ils pas le fait des jeunes leaders actuels. L’histoire politique du Sénégal est riche d’actes de violences physiques et verbales qui ont laissé des traces indélébiles. C’est comme qui dirait la relève est assurée. Djiby Diakhaté s’inquiète de cet état des choses. «C’est assez préoccupant, déplore-t-il. Nous sommes dans un pays qui fait face à un nombre de défis liés au vécu quotidien des Sénégalais. On attend des formations politiques des débats articulés, autour des solutions de développement. Il y a un besoin de formation de nos différentes structures politiques. La vindicte, les insultes et les provocations en tous genres ne sont qu’un aveu d’un manque d’arguments de la part des personnes concernées. Ceux et celles qui ont des idées claires à défendre n’ont pas besoin d’insulter qui que ce soit, que l’on soit ou pas d’accord avec eux ou elles».

Mouhamadou BA